Trousseau, Clinique médicale de l’ Hôtel-Dieu
vais à combattre. On sait trop que de tout temps la science a trouvé là une barrière infranchissable.
Mais nous savons aussi qu’il n’est pas, dans les sciences expérimentales (et, pour nous, la médecine ne saurait être autre chose) de meilleure méthode que celle qui part du connu pour arriver à l’inconnu, et nous étions bien persuadé qu’en procédant par voie d’analogie, nous avions de grandes chances d’arriver à un résultat utile. Voici, du reste, l’opinion de Celse sur la valeur scientifique de cette méthode. « Les causes cachées * étant incertaines et impénétrables, dit cet auteur, il vaut mieux » s’appuyer sur ce qui est certain, c’est-à-dire sur le résultat de » l’expérience, comme cela s’observe dans les autres arts. Mainte- » nant, s’il se présente quelque affection inconnue, le médecin » n’aura plus à se livrer à la recherche des causes obscures; il lui » suffira de voir de quelle maladie connue elle se rapproche da- )t vantage, d’essayer les remèdes qui ont été employés avec le » plus de succès dans celle-ci, et l'analogie lui fournira les secours » nécessaires »
Est-il, nous le demandons, une méthode plus sage, plus modeste et plus propreen même tempsà conduireà des résultats certains?
Sous l’empire de ces idées, nous nous mimes aussitôt à l’œuvre , nous entourant des travaux qui ont pour objet l’affection qui nous occupe et celles qui ont avec elle le plus d’analogie. Nous avons hâte de dire que les affections catarrhales des muqueuses éveillèrent particulièrement notre attention. Plus je comparais entre elles ces diverses affections, plus j’étais frappé des analogies qui les unissent.
En lisant les Observations sur les affections catarrhales en général, publiées en 1807, par Cabanis, on voit que les anciens connaissaient l’angine pseudo-membraneuse et qu’ils la désignaient sous le nom de catarrhe adynamique et gangréneux. Or, s’ils se trompaient en considérant cette maladie comme gangréneuse, ils étaient assurément dans le vrai en la classant parmi les affections catarrhales. C’est d’ailleurs la classification admise par plusieurs auteurs modernes.
La diphthérie étant donc pour'nous une affection catarrhale spécifique des muqueuses laryngiennes et pharyngiennes avec
1. Celse, Traité de la médecine, traduction de M. Fouquier. Paris, 1824, liv. I, dag.ll.
tendances adynamiques , nous ne pouvions mettre en doute qu’elle ne présentât, avec les affections catarrhales des autres muqueuses, quelque importante analogie.
Ce n’est pas toutefois que nous n’eussions renaarqué la différence qui existe entre le produit de l’affection diphthéritique et les produits des affections catarrhales des autres muqueuses.
Mais cette différence est-elle aussi réelle qu’apparente?
Il est permis d’en douter.
S’aviserait-on, en effet, de soutenir que l’eau est modifiée dans sa composition intime, lorsque, sous l’influence du froid, elle acquiert la consistance de la pierre, ou que, soumise à une chaleur un peu élevée, elle se transforme en un gaz léger ?
L’albumine d’un œuf n’est-elle plus de l’albumine lorsque, par l’action de la chaleur, elle devient opaque et prend une plus grande consistance ?
Nous étions bien plutôt disposé à penser, avec Cabanis S que, « bien que les causes des diverses espèces de flux, et les humeurs » qui en forment la matière, soient différentes, tous les flux sont » cependant assujettis à peu près aux mêmes lois, et que, par » conséquent, ils sont liés par une théorie commune aux yeux de K l’observateur attentif. »
Il est facile de pressentir que ces idées devaient tout naturellement nous amener à essayer, dans le traitement de la diphthérie, les remèdes qui avaient été employés, avec le plus de succès, dans le traitement des affections catarrhales des autres muqueuses, telles que la bronchite aiguë ou chronique, la bronchorrhée, la leucorrhée, la blennorrhagie, le catarrhe de la vessie, les diarrhées séreuses, etc., etc.
On a déjà deviné à quels agents thérapeutiques nous fûmes ainsi conduit à recourir, car personne n’ignore que les balsamiques sont les remèdes par excellence , dans les affections catarrhales, que seuls ils possèdent la propriété de tarir la source des secrétions muqueuses. Or, supprimer la secrétion pseudo- : membraneuse, c’était enrayer infailliblement la diphthérie.
Nous ne connaissons pas d’auteur qui ait mieux apprécié l’action de ces médicaments que ne l’ont fait MM. Trousseau et Pidoux, dans leur remarquable Traité de et M. Luton, de
tReims, dans son savant travail sur la médication substitutive -.
1 . Cabanis, Ob$ervatiom sur les affections catarrhales en général. 1807.