ROLE ÉTIOLOGIQUE GÉNÉRAL
tence est probablement possible dans des limites assez larges. A propos de cet « excentric » Yankee, le Dr Tanner, qui, dans le cours de 1880, transforma cette question médicale en un pari et parvint, dit-on, à passer quarante jours sans manger (mais non sans boire), les journaux de médecine et même les journaux politiques ont rappelé un certain nombre de faits, plus ou moins constatés, desquels il résulte que la tolérance de l'homme pour l'abstinence plus ou moins complète est d'une remarquable énergie. L. Thomas cite : le nommé Granié, condamné à mort (1831), qui refuse toute espèce d'aliments à partir de sa condamnation et ne succombe qu'au bout de soixante-trois jours ; un commerçant âgé de trente-deux ans, qui se retire dans un bois pour y mourir de faim, le 15 septembre 1818, et y est trouvé respirant encore le 3 octobre, jour où il succombe après qu'on lui eut fait prendre un bouillon et un jaune d'œuf ; Luc-Antonio Viterbi, condamné à mort en 1821, qui, du 25 novembre au 20 décembre, refusa presque toute nourriture et succomba à cette dernière date. Ces deux derniers ont pu, pendant la plus grande partie de leur jeûne, noter et écrire leurs sensations. Nous notons que Viterbi avait contracté la diarrhée par l'abstinence et qu'un repas très copieux qu'il fit un jour, espérant mourir plus tôt par suite d'un excès au milieu de son long jeûne, n'aboutit qu'à faire cesser cette diarrhée.
Lorsque l'inanitié n'est pas absolument à bout, on peut le ramener à l'état normal par une alimentation progressive. Il ne reste plus traces des souffrances passées. Cependant, Henri Savigny, chirurgien de la Méduse, qui prit sa propre histoire pour sujet de thèse de doctorat (1818), assurait avoir été longtemps affecté d'affaiblissement de la mémoire.
Faim chronique. Famine. — Les accidents dont il vient d'être parlé n'affectent que des individus isolés ou de très petits groupes; les causes qui les provoquent échappent presque fatalement à l'action de l'hygiène et, dans tous les cas, sont difficilement accessibles dans le moment où ils se produisent. Pour venir en aide aux inanitiés du radeau de la Méduse, il n'y avait qu'à les recueillir sur un navire approvisionné; pour arrêter l'inanition chez les mineurs engloutis, il n'y a qu'à les retirer du sein de la terre. Seulement, l'application de ce précepte très simple est au pouvoir d'un hasard heureux ou nécessite des efforts surhumains. La famine, au contraire, atteint des populations, dépend de causes qu'il est possible de prévoir et de prévenir, comporte des remèdes rationnels et praticables.
La faim chronique est l'état des individus; la famine est ce même état, envisagé dans le groupe, embrassant à la fois la disette alimentaire et les troubles qui s'observent sur la collection des affamés. La faim prolongée, la privation incomplète mais habituelle, peut bien passer pour une maladie. Elle provoque, en tout cas, immédiatement, un certain nombre d'affections banales, dispose les affamés à en contracter d'autres et, pour des raisons qui vont être expliquées, prépare merveilleusement, quand elle sévit sur des groupes, le terrain d'éclosion d'affections d'une nature spéciale dont le typhus pétéchial est le type.
La famine relève directement de la disette de substances alimentaires et
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se confond presque avec elle. La disette elle-même est causée parles intempéries atmosphériques, qui font manquer les récoltes ; par les mauvaises pratiques agricoles, qui ne tirent pas de la terre tout ce qu'elle peut rendre ou donnent à une seule denrée une prédominance trop exclusive ; par les maladies parasitaires végétales (ergot de seigle, maladies des pommes de terre), par les épizooties; par la guerre, soit qu'il s'agisse d'assiégés à bout de provisions, soit que l'on considère les habitants des campagnes, ravagées par le passage des armées ; par Y état social des groupes ethniques, les entraves apportées à la liberté commerciale, les mesures administratives imprévoyantes.
La privation incomplète d'aliments agit dans le même sens que l'inanisation expérimentale; elle déprime toutes les fonctions et rend les individus désarmés contre les influences étiologiques banales. 11 nous a paru, pendant la famine des Arabes (1867-1868), que l'influence du froid chez les faméliques se traduisait spécialement par des affections suppurantes (pneumonies, pleurésies, péricardites, méningite cérébro-spinale), sans réaction et sans plasticité. En outre, la famine occasionne des troubles digestifs plus sûrement que Tinanisation pure et simple, parce que les affamés recourent à toute sorte de substances pouvant avoir l'apparence d'un aliment, dans l'espoir de calmer ou de tromper leurs tortures ; c'est ainsi qu'ils dévorent de l'herbe, des racines, des immondices, des viandes putréfiées, des cadawes d'animaux et quelquefois pis encore, ne réussissant, naturellement, qu'à violenter leurs voies digestives et à ajouter les troubles gastro-intestinaux, d'irritation, aux souffrances de la faim.
La famine entraîne donc la souillure organique de l'air des habitations et multiplie les déjections humaines, d'autant plus dangereuses dès lors que l'inertie et le découragement des faméliques ne font plus rien pour les éloigner. Les cadavres d'animaux et d'hommes ne tardent pas euxmêmes à se multiplier et à accumuler la putridité animale autour des abris des survivants ; les épizooties accompagnent souvent la famine, en sont une conséquence et l'aggravent à leur tour.
D'autre part, il vient un moment où les groupes affamés abandonnent la lutte, sortent des foyers où ils ont longtemps souffert et respiré un air putride et se précipitent en foules affolées et menaçantes vers les points où ils supposent que l'abondance n'a pas cessé de régner, c'est-à-dire régulièrement vers les grandes villes. Il arrive alors, presque fatalement, que les administrations ou même la charité privée, en vue d'organiser les secours et de les rendre plus prompts et plus sûrs, réunissent dans des « maisons de refuge » ou des « camps d'asile » les malheureux immigrants à qui, d'ailleurs, il faut un abri aussi bien que du pain. C'est dans des circonstances de ce genre qu'éclate le typhus exanthématique, non seulement dans les groupes faméliques, mais encore et peut-être plus rigoureusement chez les individus normalement alimentés qui vivent à leur contact.
Les épidémies de typhus ont si régulièrement suivi les famines célèbres que l'on a fini par outrer le rapport étiologique et par prendre l'habitude
générale.]