LE CHOLÉRA
Cependant, Leudet, à Rouen, n'isolait pas les cholériques; Pettenkofer constate que le choléra se propage perpendiculairement aux fleuves aussi bien qu'en suivant leur cours; Gùnther assure que le choléra se répand moins bien aujourd'hui qu'en 1832, en Saxe, quoique le pays possède le plus beau réseau ferré de toute l'Allemagne. James Gunningham, Commissaire du gouvernement de l'Inde , après 12 années d'observations déclara que l'influence des relations humaines sur la diffusion du choléra est nulle; nulle, la contagiosité d'homme à homme; nulle, la vertu spécifique des déjections cholériques. Le fléau dépend « de conditions mal définies de l'air ou du sol, ou de l'un et de l'autre, » Enfin, la préservation relative des troupes de Yarna peut être interprétée comme le résultat de l'éloignement par rapport à un foyer, ce qu'il est toujours bon de rechercher, et du placement des malades dans de bonnes conditions atmosphériques générales, ce qui est aussi toujours avantageux. Chose étonuante, l'histoire de la première division qui, dans son expédition de la Dobrudscha, perdit en quelques jours 2,000 hommes sur 10,000, prouve en même temps que l'épidémie peut s'acharner à un groupe mouvant, dans les conditions qui, d'habitude, ne sont pas favorables à l'influence des contacts et, dans tous les cas, sont contradictoires de l'idée de foyer. En revanche, il a semblé que le sol pestilentiel, l'atmosphère chaude et orageuse, aient joué un rôle de premier ordre dans la gravité des désastres.
Notons les faits très catégoriques, au point de vue des mesures quarantenaires, de ces îles qui, comme les Baléares en 1849 et la Sicile en 1865-66, s'isolèrent en repoussant par la force et même à coups de canon tous les navires qui tentaient d'aborder à leurs côtes. Cette mesure leur valut l'immunité. Il faut bien que celle-ci soit due à la suppression des relations entre humains — et de tout ce qui en est la conséquence.
Ces incertitudes sur les propriétés du choléra, l'aspect assez changeant de ses allures de propagation, expliquent bien les controverses qui ont eu lieu sur le mode pratique, soit de traiter les malades, soit de protéger les groupes sains contre ceux-ci et contre les arrivages d'hommes ou de marchandises de provenance suspecte. Ajoutons cette circonstance frappante que le fléau, réintroduit en France en 1873, y a paru sans vigueur et, depuis, ne s'est pas fait revoir, bien que le transit humain ne diminue pas et que les Musulmans continuent à se réunir à la Mecque. Nous savons que les conseils sanitaires veillent ; mais il serait étonnant que le choléra ne passât point quelquefois à travers ou à côté, s'il se présentait un peu violemment au passage. Sans doute aussi l'hygiène a grandi, de grands travaux d'assainissement ont été exécutés, les habitudes de vivre se sont améliorées partout. Néanmoins, nous inclinons à croire que tout cela ne suffirait pas à nous faire oublier du lugubre visiteur d'autrefois, si le choléra lui-même ne traversait une de ces phases d'atténuation spontanée, qu'il est facile de retrouver dans l'histoire de toutes les pestes et que la physiologie moderne constate sur quelques virus particuliers.
Quoi qu'il en soit, au-dessus des prétentions doctrinales et en face des doutes légitimes, le respect de la vie humaine ne permet pas de hasarder
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des expériences, et nous croyons que ce qu'il y a de mieux à faire, vis-à-vis des cholériques, lorsqu'il y en a dans une ville, c'est de les isoler de la population et des autres malades, en ayant soin de leur ménager des abris fractionnés, dans une bonne situation topographique, et pourvus de toutes les garanties de salubrité atmosphérique. Outre que chacun d'eux bénéficiera, pour la guérison, de l'auxiliaire d'une bonne hygiène, on risquera moins d'entretenir et de créer des foyers, et, si par hasard le choléra est contagieux dans toute la rigueur du terme, on l'aura désarmé de ses moyens d'extension.
Les trois fléaux dont il vient d'être question n'entrant actuellement en Europe que par importation, ils relèvent d'une façon commune des mesures prophylactiques qui visent précisément ce mode d'introduction et qui constituent la prophylaxie internationale.
Prophylaxie internationale. — Selon Fauvel, dont le nom est désormais inséparable de ce sujet et dont les services ont fait tant d'honneur à l'hygiène française, la prophylaxie internationale des ma'adies exotiques comporte deux questions: 1° celle des mesures pour préserver l'Europe contre leur invasion ; 2° celle des mesures propres à préserver chaque État européen, une fois l'Europe envahie.
Autrefois, la prophylaxie contre les fléaux exotiques (au dix-septième siècle, il ne s'agissait que de la peste) était profondément égoïste, ignorante et d'une tyrannie aussi odieuse que ridicule. Quelques-uns de ses moyens, comme le lazaret dans l'intérieur des villes, étaient plutôt adaptés à multiplier les victimes et à compromettre les populations qu'à repousser le mal redouté. Tous apportaient au commerce et aux relations internationales des entraves intolérables. Léon Colin a fait l'histoire complète, depuis leur origine, de ces institutions fameuses, qui protégeaient jusqu'à un certain point, mais à quel prix ! ; les « Bureaux de santé », datant de 1629, les « Intendances sanitaires » (1683) de Toulon et de Marseille, composées surtout d'autres personnes que des médecins, jouissant de pouvoirs discrétionnaires et imposant, en tout temps, à l'aveugle, à tout navire venant du Levant, une série de formalités vexatoires, sans efficacité, mais basées sur des règles telles qu'un bâtiment pouvait rester six mois dans le port sans débarquer ni passagers ni marchandises. Quand, en 1831, il fut question de choléra en Europe, le gouvernement français (25 août 1*31) multiplia les intendances sanitaires ; il y en eut jusqu'à vingt ; des visites et des quarantaines par terre et par mer furent prescrites. On sait ce qu'il advint ; le choléra passa au travers de ce réseau et, même, dédaigna parfois d'entrer par des chemins oùla libre communication avait été maintenue. Le lormai 1832, on jugea inutile ce grand appareil et l'on supprima l'Intendance.
La quarantaine est devenue un procédé scientifique et ne rappelle plus que de très loin l'étymologie du mot, la séquestration des suspects pendant quarante jours, qui se pratiquait au quatorzième siècle. « C'est, dit Léon Colin, une lutte scientifique et rationnelle de l'homme contre les affections transmissibles; lutte pour laquelle l'homme choisira son terrain partout où
spéciale.]