II. La propreté corporelle
Les vêtements peuvent certainement contribuer beaucoup à l'entretien de la propreté corporelle, autrement dit à la netteté du tégument physiologique. Ils recueillent l'eau de la sueur et une bonne part des sels dont elle est chargée ; ils se pénètrent d'une partie de la sécrétion sébacée et, par le mécanisme de l'étrille, adouci, ils font tomber, dans les frottements inévitables, les écailles de l'épiderme vieilli que les couches jeunes et profondes repoussent incessamment de la surface. Pourvu que l'on en change souvent, et c'est d'habitude ce qui arrive du linge de corps, les vêtements nous rendent, au point de vue de la propreté, d'incontestables services.
Le linge de corps, selon qu'il a été porté plus ou moins longtemps, augmente de 1 à 4 p. 100 de son poids. Nous avons l'habitude, dit Pettenkofer, d'envoyer notre linge au bain, au lieu d'y porter notre peau. Si l'on changeait de linge tous les jours, on serait dans de bonnes conditions de salubrité.
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Un moment vient pourtant où son efficacité est débordée. Certaines parties du corps, d'ailleurs, par leur conformation ou parce qu'elles sont habituellement découvertes, ne bénéficient à peu près en rien du secours qu'en reçoit l'ensemble. D'où la nécessité, à intervalles plus ou moins rapprochés selon les saisons et le genre de travail, d'un nettoyage méthodique de toute l'enveloppe cutanée; et, à diverses heures du jour, de soins particuliers s'adressant aux extrémités, à la face, à la tête, à la bouche, etc., régions pour lesquelles la protection du vêtement est nulle ou peu s'en faut, sans compter les causes plus fréquentes et plus urgentes de souillures qui leur incombent.
Le moyen de rappeler la propreté générale du corps, c'est le bain. Les extrémités, la face, la tête, la bouche, réclament des ablutions partielles et des soins un peu spéciaux, qui méritent quelques lignes à part.
A. lie Bain. — L'usage du bain était en grand honneur dans l'antiquité. Plusieurs raisons en faisaient une nécessité commune ; on ne connaissait pas le linge de corps, on changeait rarement de vêtements; on ne savait pas se coucher dans des conditions qui fissent du repos nocturne un délassement complet et une réfection bienfaisante ; le bain procurait cette détente que le lit nous donne tous les jours. Par ailleurs, les nations brillantes de ce temps-là portaient haut le culte de la beauté physique, que l'hygiène ne blâmera, certes, jamais ; le bain s'associait dans cette pensée à la gymnastique ancienne. Une cité d'un rang honorable dans l'Etat devait avoir ses Thermes, et les conquérants romains de la Gaule en gratifiaient les nouvelles villes impériales avec autant de soins qu'ils leur élevaient des arènes. Motard donne un intéressant résumé de la disposition intérieure, assez compliquée, des bains grecs et romains.
C'était une sensualité légitime, qui malheureusement en entraîna d'autres infiniment moins avouables. Quand le christianisme apparut, austère, et prêchant le dédain de la beauté terrestre, il trouva plus simple de condamner les Thermes que de tenter la réforme d'une pratique primitivement hygiénique. Les Thermes tombèrent en ruines. L'industrie, du reste, n'apportait pas de quoi y suppléer par le vêtement. Le moyen âge, sans en être plus chaste, a été le règne de la malpropreté corporelle la plus odieuse et des maladies de peau les plus effroyables. Michelet a, sur ce point, quelques pages aux couleurs très crues, mais exactes. Ainsi tournent les tentatives faites pour déshumaniser l'homme ; on ne le rend pas moins vicieux, mais il est malpropre, affamé, malade. Étrange façon de le rapprocher de la divinité !
D'autres législateurs théocratiques ont eu l'air de faire beaucoup mieux; Moïse et Mahomet, au lieu d'inspirer l'horreur de l'eau, ont au contraire introduit les ablutions dans les pratiques religieuses du culte, presque au même titre que la prière. Or, ceci encore ne réussit pas ; il n'y a que des esprits prévenus qui puissent croire, ou faire semblant de croire, à l'efficacité des mesures d'hygiène, imposées comme prescription cultuelle ; on peut compter que la lettre de la loi sera à tout propos l'objet d'une inter-
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LA PROPRETÉ CORPORELLE
prétation pharisaïque. Les Arabes se gardent bien de manquer aux ablutions prescrites par le Coran; mais, pour peu que l'eau ne soit pas sous leur main, la salive, l'urine, le sable même, suffisent à figurer la cérémonie, de façon à contenter Dieu, s'il se paie de formalisme.
L'époque contemporaine ne fera probablement rien pour revenir aux thermes antiques avec leur luxe superflu et leur caractère voluptueux tendant à revêtir la physionomie de mauvais lieux. Mais les hygiénistes et les administrateurs sentent le besoin de mettre des bains publics, non gratuits mais abordables aux plus petites bourses, à la disposition des groupes nombreux qui travaillent et portent tout le poids des efforts inouïs de l'agriculture et de l'industrie moderne. Jamais on n'a vu plus d'hommes livrés plus constamment à l'activité physique, qui exalte les sécrétions de la peau, et plus exposés aux souillures, aux poussières extérieures, qui précisément obstruent les pores du tégument et ajoutent au sédiment naturel une couche nouvelle, dont la nocuité peut n'être pas simplement d'origine physique.
Les divers genres de bains. — Le bain peut n'être qu'une ablution générale, rapide, une affusion froide ou chaude, une aspersion sous forme de douche avec de l'eau divisée ou en nappe, un simple enveloppement dans un drap mouillé selon le procédé de Priessnitz. Plus habituellement, c'est le séjour dans l'eau, à des températures variables, le corps plongeant entièrement, sauf la face. Quelquefois, c'est le passage dans une atmosphère remplie de vapeurs chaudes, ou même, enfin, dans une atmosphère chaude et sèche, de telle sorte que le bain réel soit fourni par la sueur (bains de vapeur, bains d'étuve sèche, bains russes, etc.).
Sous le rapport de la température du bain, qui a une importance décisive, on distingue : les bains froids, au-dessous de 20° ; les bains frais, de 20 à 25° (bains de mer et de rivière, le plus ordinairement) ; les bains tièdes, de 25° à 30° ; les bains chauds, aux environs de la température du sang, 37° ; les bains très chauds, au-dessus de 37°.
Bains froids et bains frais. — Ces sortes de bains sont ceux qui contribuent le moins à la propreté corporelle ; ils ont besoin, pour débarrasser complètement la peau, d'être aidés de frictions simples ou savonneuses, ou d'un séjour prolongé dans l'eau, qui devient aisément dangereux. Leur action physiologique, qui d'ailleurs intéresse également l'hygiène, prime de beaucoup leur rôle comme moyen de purification du tégument. L'immersion dans l'eau froide refoule le sang de la périphérie vers les organes profonds ; cet effet brusque n'est pas inoffensif aux individus dont le jeu pulmonaire est imparfait, à la suite d'un certain degré d'emphysème ou de quelques adhérences pleurales, circonstance anatomique aussi fréquente qu'elle est habituellement ignorée pendant la vie des sujets. La peau se resserre, pâlit, se hérisse (chair de poule) et la température'périphérique diminue rapidement, de 2 degrés dans l'aisselle, de 1 à 2° dans la bouche, de 10 à 14° dans la paume de la main. On sait que c'est sur ce résultat qu'est fondée la méthode de Brandt pour le traitement de la fièvre typhoïde.
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Une inégalité très considérable entre la température de l'eau et celle du corps peut occasionner une mort prompte. Wiel et Gnehm citent l'exemple de deux jeunes gens qui payèrent de leur vie la témérité d'avoir voulu prendre un bain de mer à 10°. Les personnes qui ne savent pas nager sont plus compromises que celles qui, par le mouvement énergique de la natation, réagissent contre le refroidissement périphérique et l'accumulation centrale du sang. On recommandera aux premières de faire des mouvements quelconques dans l'eau ; mais elles n'y réussissent pas toujours efficacement. Du reste, il y a des susceptibilités individuelles redoutables et dont les nageurs mêmes ne sont pas exempts ; quelques-uns de ceux-ci, au grand étonnement des individus qui les connaissent, "périssent dans l'eau, sans cause apparente ; d'ordinaire les victimes ont été surprises par une syncope. Les médecins militaires Tourraine, Bédié, Granjux, ont signalé un phénomène prémonitoire de cette syncope, si aisément mortelle en raison du milieu ; c'est une rougeur scarlatineuse du tégument, correspondant, selon l'explication très rationnelle de Grandjux, à la paralysie vaso-motrice qui succède à la constriction violente, par le froid, des vaisseaux périphériques ; une semblable paralysie n'est pas loin de s'accomplir dans les centres nerveux. Si la syncope se produit dans l'eau, il est possible que l'homme disparaisse sans qu'on s'en aperçoive. Lorsqu'on fait sortir de l'eau le baigneur qui a présenté cette rougeur, il n'est pas rare que la syncope ait lieu néanmoins quelques minutes plus tard. Mais alors, naturellement, elle n'a plus d'autre gravité que la syncope vulgaire.
A une température qui ne soit pas notablement inférieure à 20° et peu prolongé, le bain froid opère néanmoins la soustraction de calorique habituelle et tonifie la peau, l'aguerrit contre l'influence de l'air froid. Sous les tropiques, les créoles et surtout les nouveaux venus d'Europe ne peuvent se passer du bain froid (Saint-Vel, Falkenstein). A la vérité, on le prend essentiellement sous forme d'affusions et de lotions. Dans quelques familles anglaises, on a l'habitude de faire des affusions froides le matin et des affusions chaudes le soir. Les premières préparent la peau à résister à l'air extérieur pendant les sorties de la journée ; les autres détendent les membres et préparent au repos nocturne.
Les bains de mer ont de très heureux effets sur les constitutions lymphatiques, les anémies, les dyspepsies, etc. Le froid, le mouvement, la salure de l'eau, sont pour beaucoup dans ces résultats ; cependant, on remarque que des enfants, des femmes et d'autres individus, qui vont passer un mois à la mer, sans prendre de bains, et en se promenant simplement sur la grève, acquièrent aussi une amélioration sensible de leur santé (Vanmerris). C'est donc que la pureté de l'air marin et l'abandon du milieu et des occupations habituels jouent un grand rôle dans ces modifications sanitaires.
Partout où il passe une rivière, j'entends dans les villes de quelque importance, des particuliers sous la surveillance des administrations, quelquefois l'administration elle-même, installent des bains publics dont la plupart ont le mérite du bon marché et peuvent être fréquentés par les ouvriers et généralement par tous les individus dont le budget a des res-
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sources limitées. Il y a 35 de ces établissements dans le département de la Seine, occupant une superficie de plus de 40,000 mètres carrés (Napias). Ils sont, en général, convenablement aménagés pour la sécurité des baigneurs ; Napias leur reproche de n'avoir pas de toile horizontale formant toiture, tandis que des toiles latérales, prescrites uniquement en vue de la décence, flottent sous le vent, à la façon des paukas usités dans les Indes, et déterminent une évaporation trop rapide de l'eau à la surface de la peau du nageur qui sort du bain.
Mais leur plus grand défaut, relevé aussi par le même hygiéniste, est de n'être ouverts que pendant cinq mois de l'année et de ne pouvoir guère fonctionner plus de 60 jours. Aussi, Napias propose-t-il que la ville de Paris ressuscite le « bassin permanent de natation » qu'elle posséda de 1820 à 1828 ; elle imiterait, en mieux toutefois, la ville de Bruxelles, qui en a deux, mais non irréprochables ; il paraît, en effet, que l'eau n'en est pas assez renouvelée et qu'une sorte de pellicule sordide recouvre habituellement la surface de celle-ci. Pourtant, ce sont là des inconvénients qu'il est facile de faire cesser ; il suffît de pratiquer des orifices d'écoulement qui entraînent au fur et à mesure, par une extrémité du bassin, l'eau de la surface, à mesure que l'eau destinée à réchauffement arrive par une autre extrémité ou par le fond ; cela, bien entendu, en attendant le jour du renouvellement complet. En outre, dans les établissements bien conçus, on a soin de provoquer une agitation constante de l'eau du bassin, à l'aide de petites cascades ou de jets d'eau. Mais le reproche le plus sérieux que l'on puisse adresser à ces créations, c'est d'être trop souvent de simples institutions de luxe, uniquement accessibles aux gens à la mode, aux sportmen du genre, et de coûter trop cher pour les classes inférieures. Elles sont, d'ailleurs, souvent fermées et gérées par une sociélé privée; ainsi la Société anonyme du bain royal à Bruxelles, la Victoria bath co?npany, à Glasgow, la Giasgoiv sivimming bath company, et quelques établissements du même genre en Allemagne.
Ces piscines, dans lesquelles on peut s'exercer à la natation (c'est même le but capital), sont chauffées par la vapeur ou, comme à Bruxelles, par le déversement d'eau chaude. En Allemagne, on cherche à atteindre une température de 22 à 25 degrés.
Au rapport de Robertson et A. Meyer (de Hambourg) à la réunion des hygiénistes allemands, à Stuttgart, un grand nombre de villes d'Angleterre et d'Allemagne possèdent un établissement, quelquefois plusieurs, dans lesquels sont réunis les dispositifs nécessaires pour prendre des bains selon les modes les plus variés, bains de piscine, bains en baignoire, bains de siège, douches froides ou ckaudes, bains de vapeur, bains d'étuve sèche, russes, turcs, etc. Ainsi, Glasgow (deux établissements-clubs), Southport, Sheffield ; Hambourg, Berlin, Magdebourg, Leipzig, Hanovre, Brème, Badenweiler,Nûrnberg (en projet), Dortmund, Vienne (Dianabad et Sophienbad). On pourrait comparer à ces installations le Hammam de Paris, sauf que celui-ci a sacrifié le nécessaire à un luxe féerique. Les Français, assurent les rapporteurs, n'aiment pas nager et ne recherchent dans le bain
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[Hygiène
qu'une satisfaction de sensualité sans l'effort d'un exercice de gymnastique ; il n'y a pas à discuter avec des gens qui ont si bien étudié nos mœurs ; le fait est que les Français nagent partout où il y a de l'eau abordable et qu'ils nageraient dans les bassins s'il leur en était offert, pourvu qu'ils fussent propres. Mais ce qui est vrai, c'est que le culte de la gymnastique, dans nos institutions, est resté platonique à l'excès.
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