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Chez M. Crouzel

entendais pour la première fois, et ils se liaient à mes impressions d'alors avec force, car ces impressions étaient fortes, et cela faisait alors beaucoup d'impression sur moi.

Le siècle de Louis XIV considéra les vers absolument comme nous faisons les vers latins, amusement et exercice d'esprit utile, intéressant, auquel certains hommes conservent du goût, mais au fond frivolité et indigne d'être tout un homme. Voyez la Correspondance de Boileau. — Le XVI II'' siècle en fit une fleur de salon. Voyez la correspondance de La Harpe avec [le] grand- duc et Schouwalow*. — Puis on a dit : C'est le son de l'âme, c'est la vie, c'est l'homme, c'est Dieu.

Que le mot d'homme de lettres et de littérature est large et renferme de nuances différentes ! Scaliger, un Jésuite de collège, un Bénédictin,

1. Correspondance littéraire (1801-1807, 6 vol. in- 8^) adressée au grand-duc de Russie, Paul Pelrovileh.

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un docteur de Sorbonne, Racine, Molière, un membre de l'Académie des Inscriptions, Chapelle, Voltaire, Chaulieu, Montesquieu, M. de Chateaubriand, Schlegel, Goethe, M. Villemain, un professeur de rhétorique, un feuilletoniste, etc., etc. — Ne prenez que deux nuances, ce sera assez pour être frappé. Prenez Chapelle ou Chaulieu, littérature est secondaire. Plaisir est le but, et on fait des vers pour le plaisir. Et cette école, c'est le XVIII'' siècle, une bonne partie du xvii% et on a cru, et nous avons encore des bonnes gens qui croient (M. Tissot* me semble bien dans ce type) que le type homme de lettres, c'est d'être poli, tendre, galant, un salonnier faisant des vers. Opposez à cela Herder, Schlegel ; Dieu est notre forteresse^!

Je tourne toujours sans pouvoir me fixer autour de ce singulier problème : La littérature a-t-elle valeur par elle-même, ou bien par ce (|u'elle

1. Il s'agit de Pierre-François Tissot, né en 1768, mort en 1854, homme de lettres, qui fut suppléant de labbi' Delille au Collège de France.

2. Allusion aux premiers mots du choral de Luther, si répandu (liez les Allemands protestants : Kine fe$te liunj ist unser GoU.

exprime, en sorte que le prince soit le littérateur ou rhomme, Homère ou Achille? 11 est sûr que la fortne nue n'est rien, et que le beau, c'est le beau, le moral, le sublime qui est dans les choses et non dans l'œuvre littéraire. Ainsi J.-J. Rousseau est sublime, Byron aussi, et pourtant ils ne sont pas littérateurs. C'est pour cela que ce mot est décidément funeste et à bannir.

Saint-Marc-Girardin est type pour moi de la manière de faire les choses avec une vue supérieure affectée : on fait un cours, des examens, etc., on se fait pédant, sans y croire, mais parce qu'on affiche que c'est utile, et on veut bien que les autres sachent que soi-même on n'en fait pas un cas absolu, mais qu'on le fait parce qu'il faut cela. Machine à prendre les gens; ohl que j'ai horreur de cette manière de prendre les choses; vrai, vrai, vrai!

La non-liberté de la presse, la coaction de l'erreur, etc., est souverainement lexique dans ceux

qui croient de foi posséder l'absolue vérité, et que rien en dehors ne peut être vrai, ni rien au delà non plus. Car alors c'est un service même à rendre aux hommes que d'empêcher qu'on ne leur enlève cette vérité vitale, ce qu'il y a de plus précieux. Ils sont très conséquents, et les fidéistes libéraux ne le sont pas. — Mais c'est leur point de vue qui est petit et misérable. L'homme conquiert la vérité, c'est l'arrêter que de le retenir dans un factice absolu. Ainsi la seule bonne manière de combattre l'inquisitionniste, c'est de renverser sa foi. Toute religion a été, doU être et sera intolérante. Pour types, cf. les docteurs romains, Marchetti *, et cet autre imbécile dont j'ai oublié le nom, auquel Ilenrion a emprunté des dissertations sur rinquisition, etc.

La missreprésentation est toujours un mensonge inutile. Car toute chose a sa poésie nativt* et originale, qui est tout aussi belle en son ordre.

1. Marchetli était un prélat italien, qui fut conseiller de Pie VU et fut emprisonné par Napoléon. 11 s'agit probablement ensuite du baron Ilenrion, auteur de plusieurs écrits d'histoire religieuse d'un esprit fort sectaire.

Ainsi le poème du Tasse est certainement missreprésentatif; il nous représente les petits princes d'Italie de son époque; et pourtant quelle poésie n'y avait-il pas dans ces bandes errantes, allant sans but, marchant vaguement vers la Jérusalem, tellement dénuées de toute idée réflexe qu'elles ne songent même pas à un chef 1 U y a dans ce vague et triste état de l'humanité toute une poésie, singulièrement belle et première. Mais était-ce une épopée régulière qui la devait représenter ? Non, il fallait une forme à part, comme le fond était à part, et savez-vous qui est-ce qui pouvait la trouver? Les hommes de l'époque seuls. Car ces peintures après coup, et par des hommes dont l'état habituel est si éloigné de celui qu'ils peignent, qui sont obligés de se faire violence, de se tordre l'esprit pour se reporter à ces époques, sont nécessairement faibles et plaquées.

La vraie poésie d'une époque est la sienne, celle du lieu et du temps ; et si elle n'en a pas, ou plutôt n'en a pas conservé, c'est que cette poésie n'était pas scriptible (sic) ou conservable ; et c'est déjà une missreprésentation de l'écrire. En un mot, trois sortes de poésies épiques :

l*" celles qui sont l'expression native d'une époque, Homère, Roland, les Niebelungen, Béowulf, etc. ;

^ œlles qui copient une époque antérieui^ et dierdient à passer par les movles de son «nthoQsiasme. A peine y en a-t-il un exemple. Poèmes de Klopstock où il imite TandeQ germain ; 3* <5elies qui prennent un sujet ancien, sans se soucier de la missneppésentation , Virgiie, le

1^9LSSe.

Remarquez que le sujet de Vépopée j)eut être plus ancien que Vépoque de répopée, et alors c'eM l'époque du poète qmi est peinte^ ainsi pour Hmnère, Hoiandy les Niébebmgem.

Les hommes du monde Iraileat de pédants les professeurs de choses classiques surtout. Es4-ce eux ou le professeur qui sont les normaux, les vrais juges? Sonaroes-nous pédants, ou hien eux superficiels? Car tous deux le prétendent. Qui est dans le vrai? En somme, à mon sens, les niooopoJeuPS de la science, disant : la science est jx)ur nous, entre nous, une affaire de professeurs, M>nt des misérables. Les savants ne sont pas le but dt^ la science; ils sont les artisans destinés à faire entrer les résultats dans le oourant de la circulation. Ils sont les domestiques, les manœuvres

de la philosophie, et les philosophes, eux, sont l'homme normal.

Saiani^ oui, professeur, fi!

C'est un malheur que, par un faux respect engendrant par réaction un injuste dédain, on n'ait pas fait des religions un objet de science historique, tout comme la philosophie et les lettres. Histoire comparée des religions, classification des religions, lois du progrès des religions, marche des religions, philosophie des religions.

Quelle est la cause des faits moraux ? Par exemple de l'impulsion au> bien ? Ihi s'illusionne Undessus par fausse clarté; on s'imagine avoir tout expliqué {jar le mot faculté. Mais faculté, est-^oe une cause? Non, il faut un effectif, et qui serait-ce, si ce n'est Dieu ? 11 est vrai que la oonsidéralioa empirique revient ici : c'«st, dit-on, succession de faits : à propos de tel fait, tel autre.

Le moyen âge ne renferme réellement que l'espace du vi« siècle au xiii*, des successeurs de Clovis à la mort de saint Louis. Car immédiatement après la mort de saint Louis, il y a une réaction très sensible contre tout le système politique, religieux, moral, littéraire qui a précédé. C'est la transition à l'esprit moderne, qui apparaît décidément sous Charles VIL — Au contraire, toute l'autre période se fait corps et suite. — Après Clovis, nuit profonde; Charlemagne, éclair, laissant des germes féconds, qui ne meurent plus, et qui, se développant, produisent le beau siècle des Croisades et la belle époque du moyen âge dont l'apogée est saint Louis. Puis réaction. — Quelque chose d'analogue au progrès de la royauté de Philippe le Bel à Louis XIV. Puis réaction. Et de même que la réaction ne s'opère pas immédiatement après saint Louis, mais se prépare pendant un pâle intervalle; de même le pâle Louis XV entre Louis XIV et la Révolution. Il en est ainsi : les réactions naissent immédiatement de leurs contraires, mais elles couvent quelque temps avant d'éclater. On croit que c'est

l'ancien systènae qui continue, et on se trompe. Ce n'est qu'apparence. Le ver y est caché et travaille sourdement.

Les infinis du calcul différentiel ne sont que des incommensurabilités, des impossibilités de mesurer en grand (c'est-à-dire, il n'y a pas de quantité assez grande pour servir de commune mesure), comme les quantités incommensurables ne le sont que parce qu'il n'y a pas de quantité assez petite pour les mesurer. La commune mesure de deux quantités incommensurables (comme la diagonale et le côté, ou la racine incommensurable avec runiié) est à l'infiniment petit.

Mathématiques, science de forme et rien que de forme. Ne peuvent rien créer. Rendent ce qu'on y met. Définitions de motSy abréviations, jeu de synonymes. N'apprennent rien. Voyez par exemple la physique mathématique. Elle y mêle toujours le fait pour féconder. C'est une précieuse forme; mettez-y du réel, cela vous donnera d'ad-

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mirabtes dédnctioDS logiques, mais en soi, ee n'est que forme ; précieuses comme telles : car au moment où on y met du réel, c'est renchaff^ment des choses, ou plutôt choses enchaînées. Car posé une des choses de la chaîne, toutes les autres choses de la chaîne suivent. J'imagine les mathématiques comme une chaîne rrde o-O-O-O-O-C Mais remplissez un quelconque des anneaux # # ###, tous les autres à Tinstant se troorent remplis.

Ce que j'admire le plus dans la Grèce, c'est ce Notei. culte pur de Fidéal, qui est poor ewx parfaitement un e! homogène, centre où se frètent simultanément le beau, le bon, le religrcox. Les nations chrétiennes leur sont bien inférieures sous ce rapport; elles scindent l'idéal; il y a le profane, renfermant le beau, le vrai, le bon naturd, et le sacré renfermant tout cela au d^ré surnaturel. Scission fausse e! mesquine. Car le sacré devient alors roide, dcpr, incomplet, et le profane à ce pcHn! de vue n'est que vanité (la moins vaine des vanités). Tous les tours par lesquels les orthodoxes cherchent à donner quelque valeur aux lettres, sont ridicules de subtilité et

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sonvenânemeDt ÎDJurieux au profane. — Cbez les Gtees au contraire, il u!y a pas de religioo délimitée ek exclusive; la poésie est une rdigioo, coiiaine la religion est poésie ; Homère est lu dans les cérémonies religieuses^ comme lui livre sacré (Cf. Notice sur M. FaurieU par M. Ozanam, p. 14.) La morale est naturelle ; on écouta Socraie et les moralistes de bonne foi et tout de bon ;. chez nous, un laïque moralisant naturellement est quelque chose d'assez vain aux yeux des préventions théoiogiques. Enfin culte^ religion, théologie^ moraTe, poésie, philosophie, tout cela était fondu en un pour eux; et pour nous c'est coupé en deux mondes, dont Tun se prétend seul valable. Encore si la scission se faisait de telle sorte que la théologie dogmatique eût son domaine à part^ et laissât au profane tout le sien ! Mais non I la scission s'opère dans le cœur même de chacune des branches de l'idéal. Ainsi une moitié de la morale est sacrée, l'autre profane. — Une moitié du beau, de la poésie, est sacrée, Tautre profane, etc. — Et ils sont si superficiels et si sots qu'il leur suffit de presque rien pour ranger une chose profane à un rang sacré; il leur suflBt par exemple que cela ait quelque rapport éloigné avec leurs livres sacrés ou leurs dogmes. Bizarre point

de vue qui n'accorde de valeur à l'étude des langues, des sciences physiques, etc., qu'autant qu'elles servent à entendre un certain livre! Pauvres gens I ils ne savent pas combien ils sont bêtes I Mais ils sont bien superficiels de ne pas le savoir. On se cache cela par certains tours gonflés et déclamatoires, lieux communs sonores, suffisants pour émousser la vue la plus claire.

/. — Cf, M. deBarante, Lilt. duxviii*siècle,p. -2^e/ 9uiv., surtout p. 208 (Édit, de 1832). Le caractère et les habitudes du philosophe ancien^ etc. Cette séparation de la science humaine rabaissa beaucoup la philosophie, etc, {Vers le milieu du livre, pliis près de la fin.)

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