HUITIÈME CAHIER LA CITERNE DE JOSEPH
J^ai trouvé du ccBur et du feu pour plusieurs viesj tant mieux!
Le plus grand ridicule que je trouve en moi ce sont mes rêves de vanité, d'ordinaire fort éloignés de mon caractère, et par là même ayant pour moi un certain attrait comme insolite, et d'autant plus que je sens que cela n'est pas sérieux en moi. Mais en vérité, c'est fort comique.
1. Nous ti-aduisons ainsi le litre hébreu de Reiian, bien que la tia(hiction courante du mol ixS soil puits. Or, dans Thistoire de Jos('{»li, il nVst pas question de puits : mais bien de citerne ; et relie dans laquelle il fut jelé avant d'être \endQ par ses frères n'avait pas d'eau; le récit biblique le dit expressément (Genèse, xxxv[r, 2i'. On voudra bi»'n observer en outre que le mot hébreu ~)12 t'mployè dans le ré<'it en question est quelquefois orthographié ")Ni (cf. Gesenius, s. r. "1^2 .
Cf. Ficker, 1. 1, p. 42, et Palin, opuscule sur Horace, discours d'ouverture (non inséré en Mélanges).
Habitude d'associer dans l'antiquité l'idée de festin à celle de sacrifice. — Manger animal était conçu comme action sacrée, car le tuer auparavant, c'était le sacrifice. Cf. dans Homère : Ils immolaient les victimes, pour: Ils tuaient les animaux. — Cf. en hébreu 3^"?-^n3T * =: festins où Ion dispute (Cf. Gesenius, sub[ npr 2). — On était passé de l'une à l'autre idée.
La classification que je donnais au n** 4 n'est que par la forme. 11 y en aurait une autre bien plus profonde par le fond des choses qu'emploie le poète. Par exemple, selon que le poète emploie
1. l*it)verbcs, XVII, 1. Un morceau d«: pain soc, avec la paix, vaut mieux qu'une maison pleine de viandes avec des querelles.
2. Sacrifice sanglant. Le zébah C^^J) représente un repas sacrificiel, tandis que la mineliuh (nniÇ^ serait l'offrande non sanglante, et que l'holocauste ('"Ji^^*) désigne le sacrifice dans lequel on brûle la victime tout entière.
un fonds de traditions populaires, ou qu'il n'emprunte qu'à lui-même une inspiration. Le premier genre épique : cela expliquerait comment Dante et Milton doivent être évidemment classés dans la même famille, quoique si différents pour la forme.
C'est un fait au premier coup d'oeil difficile à expliquer que celui de certains poètes dont les vers sont constamment durs; car enfin quelle singularité que les mots durs se présentent à ceux-là de préférence! Voici, je crois, l'explication. Il se présente tout autant de duretés aux meilleurs poètes ; mais ils ne les adoptent pas ; quand un tour dur se présente, ils ne songent seulement pas à l'adopter: au contraire, quand le même tour dur se présentait à Chapelain ou La Mothe, ils ne s'apercevaient pas de sa dureté et l'adoptaient. C'est donc dans la xp(<n; et non dans reiipeci; qu'est la différence. Les mêmes sons se présentent à tous ; seulement les uns sentent et rejettent les sons durs, les autres n'ont pas l'organe si délicat, et ne s'aperçoivent pas de la dureté.
Dans la composition, on suit souvent un procédé analogue à celui que je décrivais dans le numéro précédent. C'est-à-dire que tout se réduit à la xs^cTt; de ce qui se présente à l'esprit. Les mêmes choses se présentant, cela suffit pour différencier, et là même est la différenciation bien plus que dans l'eupiat;.
Trois manières d'en agir vis-à-vis de la religion de son pays : l"* Y croire sans finesse (affirmation absolue), ni vue ultérieure; 2** Ny croire pas du tout et la rejeter comme absolument fausse et superstitieuse (négation absolue); 3" Y croire comme Platon. [Voyez la doctrine de Socrate sur l'explication des mythes au commencement du Phèdre (criti<|ue). I
11 n'y a pas de lieu commun (jui n'ait sa vérité. Je viens d'éprouver tout à l'heure d'une manière tout à fait vive et originale ce qu'il y a de pé-
nible dans le perpétuel changement des choses, le cercle de Tannée, les jours croissant pour décroître, etc. Or quoi de plus commun? — Pareillement, ce qui chez nous est pastiche et banal, était autrefois vrai et beau. Par exemple, un écolier fait des comparaisons du lion, de l'aigle, etc., et c'est fade ; car il a pris cela dans les livres. Mais les poètes primitifs qui prirent tout cela dans la nature, qui voyaient familièrement le lion, l'aigle, etc., c'est tout autre chose.
Les individus inventent beaucoup moins en littérature qu'on ne pense. On l'accorde volontiers pour Virgile, et les littérateurs des époques postérieures. Mais Homère et autres, on serait tenté de croire qu'ils inventèrent de toutes pièces. Pas du tout; nuls peut-être ne reçurent plus : la tradition leur donna presque tout. C'est le peuple, le genre humain, le grand inventeur en littérature comme en tout.
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Celui qui à la vue du renouvellement de l'humanité, de la vie, de la mort, etc., ne sentirait pas
que l'indiridu n'est rien, et que le grand but est dans l'humanité permanente, la grande substance collective, se faisant sous tout cela, celui-là n'a pas la vue pénétrante des choses.
Fait singulier. Je fus amené par des nécessités de convention, il y a plusieurs années, à faire à mon désavantage un mensonge à mon oncle Forestier, lequel mensonge tendait à montrer en moi peu de générosité pour le bien de mes semblables. — Eh bien ! croiriez-vous que cela me revenant aujourd'hui, et songeant à la figure que je pourrais faire dans l'avenir devant mon oncle, cela me donnait la tentation de renoncer au beau, au désintéressé sacrifice. Tentation de se conformer à ce que Ton croit être dans l'opinion d'autrui. Quelle force! En enfance surtout. (Cf. qtiod diœi alibi.)
J'aime à trouver qu'il y a du vrai, du positif en l'âme humaine, qui n'est pas une tautologie, un jeu mécanique, le balancement de deux plateaux de balance. — Par exemple, je me deman-
dais si les sentiments tendres et poétiques que j'ai pour les lieux où j'ai passé n'étaient pas pur effet mécanique, ou bien si cela dépendait de telle poésie particulière relativement à moi, à ces lieux, ou bien l'effet d'une loi générale. L'expérience à faire était de voir si tous les lieux la produisaient également. Alors j'ai songé à ma petite maison de la rue Trenit *, à ma mansarde de Tréguier, à ma chambre de Saint-Nicolas, d'Issy, de Saint-Sulpice, et j'ai trouvé une fort grande différence entre les impressions. Celles de ma mansarde effaçaient immensément toutes les autres. Cela m'a fait plaisir. Donc je ne suis pas mécanique en tout cela. Je ne suis pas jouet de lois qui me dominent. Ah ! que je... [inachevé].
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Tout est chez nous réfléchi : nous avons tout analysé, et cela nous donne dans la création un air gauche et affecté. Autrefois on réformait la philosophie, les sciences, etc., sans le dire, sans y penser presque ; on faisait sans critique ni
1. Trenit j ou Trinitj est le nom d'une rue de Lannion, et signifie Trinité.
analyse ce qu'on faisait. [Maintenant] qu'en étudiant le passé, on a vu comment les choses se passaient, où les termes généraux d'organisation, de construction, reconstruction, création, etc., sont passés en usage, on ne peut plus rien faire de tout cela, sans y penser et le dire. De là tous ces hommes qui se croiraient petits esprits, s'ils ne se posaient pour mission de reconstituer, créer, etc., en tout ordre de choses. De là ces sots qui, se mettant ces idées-là dans la tête, se rendent ridicules; autrefois cette caste-là n'existait pas, car les grands hommes seuls créaient, les petits ne s'en mêlaient pas, vu qu'on ne suivait que sa vocation intime, laquelle est toujours infaillible. Mais ces vocations qu'on s'impose en vertu (ridées reçues, et dans des types vulgaires, ce n'est que sottise et misérable jeu.
V) bis.
Une pensée m'alarme, et affaiblit un de mes motifs supérieurs d'action, la foi dans l'humanité et ses destinées éternelles, et dans l'éternité de l'individu par l'œuvre à laquelle il travaille, c'est la i)robabililé qu'il y a <|ue le monde périra. Voyez les arguments de Lucrèce, livre V, init.
11 en est de terribles, par exemple celui des phénomènes continus, s'accumulant. (V, 381 et suiv. Ses exemples sont mal choisis.) Si cela est, quel goût à travailler pour la mer, ou le volcan ou les glaces, ou les llammes ? Oh I si je pouvais dire que mon action passagère aura des résultats éternels!... J'en suis sûr au moins pour mon action physique, mais quelle petite sphère et que Note. c'est peu ! — Eh bien I il y a toujours l'idéal, le beau, l'éternel. Ce but au moins, qui me l'arrachera ? Nequem potuit nos separare a churitate ^ .
Que le monde finisse ou non, l'idéal a sa valeur. Quant au développement de Vhumanité, c'est une huile sur la surface de l'infini.
11 est évident que toutes les cosmogonies mythologiques doivent contenir quelque vérité générale. En effet, il ne se peut que les premiers hommes n'aient singulièrement chéri les traditions de leur origine, et qu'il n'en soit resté quelque chose, au moins de ce que l'homme a pu voir, comme l'inondation, à la suite de laquelle il est né, etc.