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Réminiscence de VÉpitre aux Romaiiis, viii

Puis on a brodé ù Tentoiir la garniture mythique.

Quand nous voyons les rêves cosnaologiques des anciens philosophes et ceux où l'imagination aime tant à se plonger sur ce sujet, on est tenté de croire que tout cela est rôve, et que la réalité n'a rien de semblable ! Eh bien I c'est une erreur ; peut-être, quant au déterminé du système, tout cela est rêve; mais le sur est que la réalité dépasse bien le rêve, et que de manière ou d'autre elle est. Oh I réflexion frappante, que tout cela est vrai, existant de manière ou d'autre. Qu'il y a un mouvement relatif, absolu, un tour... [mavherél.

On ne se figure pas quelle immense différence mettent entre les esi)rils nos résultats acquis, dont nous sommes imbibés comme en naissant, quelle (lilTérenee par exemple mettent entre deux rsprits ou les idées modernes sur la constitution du monde, ou colles de co temps où masse do feu, métaphore pour soleil (V. notes de Ponger-

ville ad Lncr,, V, p. 38l-38i2). Cela est pour nous fantastique, et de là quelle différente manière de voir la nature, d'envisager l'existence?

Les arguments intrinsèiiues par lesquels on rherche à fixer la date d'un ouvrage n'ont j)as la même valeur pour les ouvrages de toutes les é|)oques. Aux époques de littérature originale, a»s arguments sont très forts ; car là le style est libre, nul ne se contraint, ne s'impose un style él ranger. Au contraire pour les ouvrages des époques d'imitation, comme Tépoque alexandrine par exemple, ces arguments n'ont plus aucune force, car les écrivains s'imposent un moule étranger, qui délruit toute l'originalité de l'époque. Ainsi les atticisles. Il sera facile par exemple de reconnaître si un ouvrage est des Alexandrins ; mais de quelle date juste, impossible. (Voy. une excellente note dans les conférences de M. Egger. Confér. 12% sur Babrius.)

tbmme des circonstances extérieures et indifférentes influent sur certains jugements spécu-

latifs! Tel nourri de profane tombe sur des auteurs ecclésiastiques, et trouve cela nouveau, y trouve suc, admire. Tel nourri de ceux-là d'abord se convertit au profane, et trouve ceux-là fades, insupportables.

L'enfance a une foule de conceptions physiques inexactes qui restent comme souvenir dans l'esprit, entourées de beaucoup de charme. Et les lieux où on les attache participent au même poétique. Je comprenais la terre autrefois comme composée de grains, comme le sable, et cette conception m'est revenue associée à un certain champ, qui m'a paru fort poétique.

Les anciens sont incomparables pour la forme: dans les genres où il n'y a guère que la forme, ils sont rois, à peine les égalons-nous, l'éloquence par exemple, au sens restreint. — Mais pour le fond, nous sommes plus riches, nous avons acquis. En histoire, par exemple, ils nous égalent pour la forme; mais pour le fond, quelle difllé-

rence I Chez eux, il n'y a dans l'histoire qu'une forme littéraire. Pour nous, c'est une science. Voyez une pensée analogue, ailleurs.

Fable ou apologue est le genre qui ressemble le plus à l'épopée, pour sa manière traditionnelle, indépendante de la forme, de se conserver. On conserve le récit et non la forme. Cela ne se concevrait pas pour une ode où la forme est essentielle et inséparable. — Esope n'écrivit probablement rien. Lokman de même. Là aussi un auteur mythique, sur le dos duquel on met tout. (Cf. Ficker, t. I, p. 59. Cf. et Egger, confér. 12« sur Babrius, etc.)

Cause qui donne aux professeurs et en général au genre pédagogue un air à part, pédant, moins libre. — C'est qu'en présence d'enfants, prêts à censurer tout en eux, ils sont obligés de se surveiller en tout. Jamais de ces abandons, de ces imperfections avouées, et qu'on ne cherche pas à celer. Cela tient aussi souvent au caractère, mais

l'habitude y fait beaucoup. Deux sortes d'hommes : les uns se posant en principe de ne jamais laisser voir en eux, si ce n'est malgré eux, d'imperfections. D'autres pas vsi difficiles, s'en faisant même une sorte de bon ton ; par là moins fardés ; car moi qui suis de la première classe, je sens souvent que je me rafistole aux yeux d'autrui. — Les seconds plaisent plus. Et reliquœ.

Singulière idée qu'ont certaines gens de scinder l'esprit humain, d'en tourner la moitié contre luimême. On croit hostiles à l'esprit humain ceux qui soutiennent le moyen âge, par exemple, comme si ce n'était pas toujours lui. Cela est petit, mesquin, et cela durera tant que les idées que len diverses époques j^ersntnn' fient seront en conllit extérieur. La paix faite, on verra la paix et la fraternité d'origine de tout ce qui est pensée, psychologie, — et que plaider pour une face, c'est plaider pour l'autre. Mais aujourd'hui on croit servir l'une en déprimant l'autre.

Les littératures jeunes prennent toujours leur objet hors d'elles; les littératures vieilles au contraire prennent les littératures pour objet de littérature. Ainsi au xviii*' siècle et sous l'Empire, fureur de chanter les écrivains antérieurs. De même dans la littérature latine : Silves de Stace\ Genethliaque de Lucain, le morceau où il passe en revue les auteurs, furor arduus Lucreti^ etc.

Il est évident pour moi qu'un pas en arrière en politique est impossible. Par exemple, supposez la liberté de la presse abolie, qu'y profiterait le gouvernement pour sa sûreté? Rien du tout. On en penserait, et on parierait dix fois plus. Ce ne pourrait pas être comme autrefois sous l'Empire, où on faisait croire ce qu'on voulait aux gens en muselant la presse. D'un autre côté, un gouvernement établi est impossible avec

1. Stace a fait une Silve intitulée Gcnethliacon de Lucain, jour de naissance de Lucain, Silv. II, vu, où on lit, au v. 76, les mots cités ici môme.

une si large bride donnée aux passions individuelles, qui chercheront toujours à dénigrer et renverser l'état où elles n'auront pas la plus large part. De là je conclus : 1** D'effroyables bouleversements; 2** Une régénération religieuse, qui rendra possible avec les éléments actuels ce qui ne Test pas actuellement.

Il fallait que Napoléon n'eût pas compris un mot de l'histoire moderne, pour former ce ridicule projet d'extension au delà des limites. Nous croyait-il donc au temps de Sésostris, etc., où la grandeur d'une nation était d'aller courir bien loin, de reculer ses frontières, etc. ? C'est ridicule. Désormais la grandeur d'une nation ne pcîut pas être à sortir de chez elle, mais à briller chez elle. Cet homme n'est grand qu'aux yeux de l'imagination. Mais là il est sublime. C'est une pyramide.

Quelle sottise d'envisager les œuvres littéraires indépendamment de leurs circonstances d'origi-

nalité, de temps, de lieu, etc. On se demande par exemple pourquoi on ne verrait pas de nos jours une oraison funèbre de Bossuet, etc. Cela ne signifie rien. Car sup[X)sez-en une tout intrinsèquement semblable, elle ne sera plus sublime. Ne regardez pas la littérature d'une manière absolue, mais à un jour tout relatif, productions du temps et du pays. Ceci est neuf. Cela coupe par la base les procédés classiques-imitateurs. Ne rien forcer : laisser l'époque pousser son germe. Ce sera là, quoi ([u'en fassent les rhéteurs, la production originale.

M. Guizot remarque fort bien que la littérature originale du V" et vi® siècle, ce n'est pas les restes des écoles grammaticales et rhétoriques, mais les légendaires, etc. De môme chez nous, pas les classiques-imitateurs, mais les produits du siècle.

Voici un fait incroyable d'associations d'idées, auquel j'ose à peine croire. — J'ai eu besoin d'ouvrir Idi Physique de M. Pinault*, que je portais autrefois au cabinet de physique pour les

i. V. Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse^ in-8% 1882, p. 2li3 et suivantes.

leçons. Or il y avait toujours répandue dans ce cabinet une odeur très forte d'éther. Eh bien ! il m'est arrivé qu'aussitôt que j'ai ouvert le livre, j'ai cru ressentir une odeur d'éther, et pourtant il est physiquement impossible que le livre qui a fait depuis plusieurs voyages, qui a passé par tant de mains (et puis il y a plus de trois ans) en ait conservé la moindre odeur. Il faut dire aussi que toutes les fois que je pense à ce cabinet, l'odeur d'éther s'en présente à moi comme le ti'ait caractéristique, et que, réciproquement, toutes les fois que je sens Téther, je pense à ce cabinet.

L'exemple le plus frappant d'une veine poétique entièrement éteinte pour nous, c'est à mon sens le sj/mbolique. Voyez les peintures égyptiennes, indiennes, etc., les planches de Creuzer* par exemple, tout est symholo, idéal; on ne songe pas au réel. Cherchez dans toutes nos expositions, vous ne trouverez rien d'analogue à cela, pas munie dans nos tableaux religieux tout secs : si j'étais peintre, je voudrais ramener ce genre.

1. Au leur de l;i Syntbolùjuc on M i/tholog ic iks peuples de Cuntiquilë et surtout des Grecs ^\~~\-\S'S^ .

C'est une erreur de mouler Tidée qu'on se fait de la littérature grecque sur le type froid et compassé qu'on se fait des littératures classiques. Cette littérature est vraiment originale et primitive; production naïve de l'humanité, représentant une de ses faces à son enfance. Ainsi rien de moins classique que ses chants spontanés, primitifs, ses odes, etc., etc., et les anciens classiques étaient fort embarrassés pour les soutenir contre ceux qui les attaquaient sur leur non-conformité à ce moule.

La fonction du vrai critique est de faire ressortir le beau des ouvrages d'esprit. Malheureusement la plupart croient que leur office est de faire ressortir les défauts. De là ces esprits acariâtres qui se croient critiques par excellence, quand ils ont trouvé quelque paillette dans le blé. (Cf. le conte de Boccalini^) Longin fait assez

1. Il s'agit peut-être d<' Kocralini, érudit italien du xvi* siècle, célèbre par son esprit caustique.

bien sentir cela, en son Traité du Sublime, dans la discussion (sub finem) des fautes dans le sublime.

Parmi les sauvages, quelques-uns ayant à peine le sentiment de leur individualité, perdus dans la tribu. Chez quelques peuplades, il n'y a pas de noms individuels (?), pas de vanité personnelle, promiscuité, moins d'égoïsme que chez nous (le sentiment du moi enraciné à proportion de la civilisation), on joue, on danse, on mange dans la tribu. Pareillement leur royauté n'est pas établie par ridée a priori d'autorité, ni par la nécessité sentie de cette autorité, ni par la conquête; mais idée vague.

Mon Dieul que mon esprit est attiré invinciblement de ce côté. Oui, je les étudierai avant qu'ils ne meurent. Car ils vont s'etFacer. Et quel malheur qu'on n'ait point fixé auparavant leur psychologie I

Oe>.

Je crois que j'ai réellement les associations d'idées plus fortes que les autres. Par exemple à

peine ouvré-je cette boîte que l'odeur du bois neuf qu'elle exhale et que je sentis autrefois dans ma mansarde de Tréguier, quand elle était neuve, me rappelle mes vacances, ma Bretagne, etc.

Ce sera, je crois, une époque qui marquera dans l'histoire littéraire que celle où les écrivains du siècle de Louis XIV ont été définitivement reconnus comme classiques, et comme tels panthéonisés parmi nous. M. Cousin a fort bien saisi, senti ce point littéraire, et l'a fait admettre en droit commun. Voyez Des pensées de Pascal, init.

Singulières révolutions qui arrivent par suite ' de la panthéonisation des classiques et de la manie des rhéteurs. Un Molière, si ennemi des savants en us, etc., devenant les délices des érudits, etc. Dites-en autant de tant d'anciens, Horace, Homère par exemple. Quelle serait leur surprise de se voir ainsi devenus objets d'érudition I

. Exemple singulier de ce que peut la mode et la nouveauté. Le quinquina n'est pas fort délicieux ; eh bien! qui croirait que lors de son introduction en France sous Louis XIV, laquelle avait été si vivement combattue par la Faculté, ce fut la mode de le prendre en guise de café! Voyez des choses incroyables dans la correspondance de Racine et de Boileau, pa^s/m, et surtout dans les lettres XII, XV, XVL Rien de plus caractérislique de l'engouement premier qui fait le goût. Lisez ces endroits et vous sentirez ce qui dans ma remarque prise isolément paraît pâle et sot.

M. Cousin est de tous les contemporains celui chez qui se sentent le mieux les inconvénients de* la réflexion sur la ligne de vie, donnant à cette ligne un air artificiel, plâtré. Voyez ses Arguments de Platon, où il marque la ligne de Platon, sa dédicace à Santa-Uosa, etc. On voit qu'il a réfléchi là-dessus, et qu'il sait bien s'en faire

l'application à lui-même. (Refer ad diud^ qmd scripsi prias m aliqud cartuld.)

Je m'explique ainsi la singulière et sincère ad mi-

ration et affection dont se trouva pris tout le siècle de Louis XIV pour ce prince. Lisez par exemple la correspondance de Racine et de Boileau. C'est un intérêt réel, sincère, comme d'ami et ami, et cela empreint d'une teinte de devoir, et de tout cela résulte pour nous quelque chose de singulièrement niais. Qu'ils étaient simples, disons-nous, ces bonnes gens, d'aimer cet égoïste, qui se moquait d'eux en les exploitant à son profit! Voilà le fin mot. Par suite de circonstances historiques, il était arrivé que chacun avait attaché sa gloire à participer plus ou moins à la faveur de cet homme, dès lors il fut de l'intérêt de chacun de lexalter; c'était s'exalter soi-même, à peu près comme les domestiques des grands... De même que ceux-ci, après leur disgrâce, en disent pis que pendre, de même ceux de Louis XIV après leur disgrâce. La Feuillade, Note. Bussy-Rabutin. De là aussi le besoin de voir en tout cela quelque chose de sérieux, et de le

prendre à-plomb, avec une sorte de probité, qui pour nous est comique.

Jls s'aimaient eux-mêmes en aimant Louis XIV, et quant à dire comment il était annvé qu'ils s'aimaient ainsi eux-mêmes en un autre, et dans le roi, c'était l'histoire qui l'avait fait. C'est à elle à l'expliquei^ et pourquoi cela n'a pas lieu maintenant^ ni toujours.

Ma confiance dans l'humanité commence à s'ébranler. Je crois à son perfectionnement, car c'est un fait; mais j'ai conçu des doutes énergiques sur l'hypothèse que j'y adjoignais, à savoir la déification au terme. La lecture de Lucrèce m'a fait réfléchir et m'a converti sur ce point. C'est misérable, mais qu'y faire? Il est physiquement certain que le monde finira. Et que deviendra alors tout le progrès ? Il s'éteindra, et ce sera à recommencer. On aura [travaillé] des milliers d'années en pure perte. Non, pas en pure perte. C'aura été un essai détruit comme tant d'autres, mais replaçons le progrès au delà. Un autre monde progressera sur le nôtre, et ainsi jusqu'au parfait. Ainsi pas trop de confiance dans le progrès de l'humanité en tant qu'humanité. 11 ira

tant qu'il pourra, mais on lui coupera court. C'est grossier, mais qu'y faire? Mais confiance absolue dans le progrès du tout ou de Dieu.

Adieu la gloire individuelle! Pitié de voir ces pauvres individus luttant dans ce grand tohubohu. Pas possible de se faire entendre, du moins longtemps. Le tout commence à exister; adieu les pauvres petits membres. C'est triste, mais en vérité, qui de nous parlera aux siècles à venir ?

Il y a bien du vrai dans le mot de M. Dupin* : « Quand Fabricius dînait dans un plat de terre, il n'y avait pas de manufacture de porcelaine. » On a fort mal apprécié les anciens exemples de frugalité et de vertu romaine. Et ce sont les écrivains latins eux-mêmes qui sont la cause de l'erreur. Ecrivant à une époque de luxe, ces Cincinnatus à la charrue, ces Curius, etc., leur parurent des prodiges. En effet, c'en eussent été, si le

1 . Probablement le célèbre magistrat, président de la Chambre de 1832 à 1840.

siècle des Curius eût été le siècle d'Auguste. Mais alors cela avait fort peu de mérite : c'était la manière générale, et il eût été bien difficile qu'il en eût été autrement. C'est comme si Ton faisait un grand mérite à un chef de sauvages de sa vie dure, etc.

Deux manières d'induire la spiritualité de l'âme: 1" Faits divers demandant causes diverses, 2** Unité de conscience (fait) demandant un principe un, ou bien l'unité n'est -elle qu'à la surface, dans le fait? De ces deux manières, la seconde seule est légitime quant à la méthode Maintenant est-elle bonne?

Supposé que des corps fortement constitués soient des avantages dans un État, je crois qu'un moyen de lour donner de reffîcacité, ce serait de leur accorder une représentation dans les assemblées gouvernantes, que, de même qu'il y a des députés locaux, il y eût des députés de corps, par exemple du corps enseignant, de la magistra-

ture, etc. Peut-être même serait-ce tout un système qu'on pourrait substituer au système de représentation locale ; ce serait de représenter les corps de citoyens et non les pays. Cela ferait une sorte de fédération non de castes ou de pays, mais d'états, d'occupations, et par conséquent de natures d'esprits.

Il y a en nous quelque chose qui dit : Moi. Or ce quelque chose n'est pas le corps. Donc, l'âme est. Oui, si le moi n'est pas un phénomène. Or oui ou non sur ceci, c'est toujours une hypothèse. Telle est la philosophie; elle repose sur quelque chose dont on peut dire oui ou non à son choix. Et choisir ! On se prend de tète pour l'un, et alors on a un système, et on y tient. Mais c'est artificiel. Vive la critique! Au moins celle-là est sûre, mais elle est toute négative.

Singulier état psychologique que celui où je me suis trouvé ce soir. Sang fort agité, sommeil sans cesse interrompu, et à chaque intervalle un songe.

Mais ce qu'il y avait d'excessivement remarquable, c'était la manière dont la péripétie des rêves correspondait à l'interruption. La plupart de ces rôves étaient des démonstrations géométriques ou des explications d'auteurs, etc.. Eh bien ! au moment où l'état physiologique amenait le réveil, ces rêves prenaient tout à coup un tour effrayant. Or pourtant ce tour ne pouvait être la cause du réveil, puisque c'était forcé chez eux, une vraie contorsion du sujet. Je ne puis dire comme cette harmonie de simultanéité me frappait. Ajoutez dans tous les rôves un sentiment de désordre, une crainte vague, trouvant tout mal arrimé autour de moi et dans ma vie.

La presse périodique et la tribune, auxquelles on peut joindre le pamphlet, ont décidément tué chez nous le livre, en tant que moyen d'action. Il ne reste plus que comme moyen de science.

La singulière position que prennent les gens peu instruits, mais pourtant tant soit peu réfléchis.

vis-à-vis des religions. C'est un demi-accord très bizarre. Ils voient le ridicule où tombe l'excès religieux, ils le sentent, et disent : c'est mal. Incapables de pousser à bout leurs conséquences, ou d'instituer une solide argumentation sur les bases, ils se disent pourtant que ces religions ont bien l'air grave et important, et qu'il leur faut faire une part, mais éviter les excès. De là une demi-manière de se poser vis-à-vis d'elles, qui est fort curieuse.

yo.

Les rhéteurs consentent très volontiers à avouer que la veine du génie et du bon goût est perdue, sans s'en attrister pour eux-mêmes, et sans songer qu'ils en sont eux-mêmes un malheureux indice.

Deux manières d'avoir de la vérité. L'énoncé moral et à peu près, comme celui des moralistes, Pascal, les poètes; là-dessous il y a toujours du vrai, mais impossible de dire le trait fin qui est vrai, estompe grossière, où un trait fin est vrai. L'analyse vient, et veut démêler le trait fin. Elle

y gagne et elle y perd; car cet alliage n'était pas sans servir à quelque chose, ne fût-ce qu'à appuyer la main. On tenait une grosse corde dans laquelle se trouvait, on ne savait où, le filet fin et vital. On le tenait pour sûr. Y a-t-il grand avantage à disséquer la grosse corde, pour n'y prendre que le fin filet? Ah! sans doute les sots qui prennent toute la grosse corde au vrai sont des sots. Mais qui fait en général l'analyse, que lui dire? Ces manières de parler portent par à peu près, appuyant sur du vrai et du faux, en vertu du défaut du langage. L'algébriste au contraire donne le vrai pur, mais si ténu et si sec qu'il ne sert de rien. L'or est trop mou si on ne lui allie quelque autre métal. Le nutritif ne suffît pas, il faut du grossier. Tn filet ténu ne sert de rien, mais entourez-le de cette bourre, et il agira comme un câble. Autre comparaison où une grosse inutilité apparente ne sert qu'à donner du corps à un filet délicat et précieux, (|ui pourtant est Tàme.

Il y a des criti(|ues que radote sans cesse la critique littéraire par une sorte de routine, et qui

sont appuyées sur ce faux concept de lois s'imposant à chaque genre, et de la nécessité prétendue où Ton est pour tout ouvrage de se caser dans un genre. Le Télémaque, par exemple, est un ouvrage à part qui n'est d'aucun genre. Mais nos critiques n'entendent pas cela. 11 faut que le Té- Uimaque soit quelque chose; ce sera une épopée, et on la critiquera comme telle, ce qui sera bien facile, puisque ce n'est pas ce qu'a voulu faire l'auteur. On reprochera par exemple les longues prédications de Mentor, mais, imbécile, c'est l'idée même du poème, un poème moral. C'est là son originalité. Ah! que ces gens sont bêtes! Il faut juger chaque ouvrage par le plus ou moins d'élévation de l'idée qu'il réalise, mais non pas en examinant s'il réalise ou non tel genre arbitrairement consacré.

Les impressions des songes et les vagues imagas du demi-sommeil me représentent autant que possible la forme nue, sans matière subjacente. Hier, en me réveillant sur une de ces impressions, laquelle me sembla remarquable et que je voulais noter, je me souvenais bien de la forme de

cette impression, son tour, son schème, son aljj^orithme, mais le fond m'avait totalement échappé, je ne pus me rappeler de quoi il s'agissait. Le môme fait s'est reproduit la nuit suivante, absolument analogue. Même fait encore, mais des circonstances singulières et difficiles à décrire. Je croyais lire des textes [illisible]^ je décidais des notes, etCc

L'amour de la patrie pourrait peut-être se réduire à l'amour de la communauté dont on fait partie, esprit de rorps, esprit d'association partielle; c'est ce qui expliquerait comment les patries artificielles, qui n'ont pour lien ni communauté d'origine, ni de langue, etc., n'attachent pas moins que celles [quij ont la plus ancienne formation. Un état se forme, à l'inslant tous ses membres y attachent leur intérêt, et on fera des prodiges. Souvent même la communauté d*intérêt suffira, comme aux États-Unis. Or l'esprit de corps, l'amour de l'association partielle dont on fait partie, qu'est-il autre que l'amour-propre, le moi s'aimant dans le corps ? Les anciens rédacteurs à l'unité eussent été ravis de cette découverte. Pour moi, je la suspecte.

Il est certain qu'il y a eu dans Thumanité un immense progrès de la forme au fond. Les anciens parfaits dans la forme, mais faibles sur le fond. Les modernes, le fond seul. Voilà pour les arts. Pour la science, les anciens préoccupés de la forme seule : voyez leurs rhétoriques, leurs dialectiques toutes de formes creuses, ils ne connaissaient que les -zoizo^fj. La nôtre au contraire (j'entends celle de nos orateurs), n'est que la connaissance du fond. Aussi bien négligeons-nous peut-être trop la forme. Voyez nos livres de science par exemple. Le parfait sera de marier les deux. Le Cosmos de Humboldt est type en ce genre, premier essai.

oG.

On peut être à Paris bien plus seul qu'au fond d'un désert. Car ce n'est pas de voir des hommes qui fait la société, mais de les connaître et commercer avec eux. Or ici, c'est comme une forêt d'arbres qui marchent. 11 n'en est pas ainsi dans une petite ville : quand on ne voit que peu

d'homm^es, on lie société plus étroite avec eux. Mais en voir trop, c'est comme n'en voir pas du tout. Les deux excès se touchent.

rn.

La plus grande partie de ce qui se dit et s'écrit entre amis est faux à la surface, car on songe à le diœ^ àson style, à sa manière : on réfléchit ce qu'on dira, c'«st parce qu'on la voulu et calculé. Mais c'est vrai au fond; et cette forme fausse est une nécessité de notre constitution, d'après laquelle Vexpréfision requiert travail et combinaison. Mais au fond, sans cela, ce serait naïveté pure et effusion sincère.

La composition n'est guère qu'un choix qu'on fait des mille pensées et expressions qui se présentent en foule à l'esprit, or ce choix, c'est le goût. De là son importance. La faculté qui produit cette moisson, c'est le goût. Spicilège, c'est le génie.

L'important n'est pas de glaner çà et là des idées particulières, mais de saisir un e.^rity qui renferme tout implicitement. Je n'ai lu que quelques lignes des Allemands, et je sais leurs théories comme si j'avais lu vingt volumes, car je me mets à leur point de vue. Quelques mots que j'ai dits à M. Cognât lui ont fa,it deviner mon esprit, et il juge de tout comme moi, comme si je lui avais dit mon jugement sur tout. Or un esprit, quand on est fait ix)ur lui, se devine à un mot, et tout vient à la suite. Moi, pour les Allemands, que je ne connaissais presque que par madame de Staël, et j'induisais toutes leurs théories. Quelqu'un qui m'eût entendu parler, eût cru que j'avais lu cinquante volumes de critiques allemands.

Le point sur lequel nous avons le plus gagné sur le siècle de Louis XIV, c'est incontestablement sur les idées de liberté en tout. On attachait alors du prix à la restriction comme à quelque chose

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de positif; voyez ce que dit Bossuet, en son discours de réception, du dictionnaire de l'Académie. Nous autres, nous croyons que toute limitation (|ui n'est que limitation n'est bonne à rien, qu'il faut donner toute liberté et accorder tous les moyens qui peuvent contribuer à la production du beau. Il y a excès à fuir de part et d'autre : 1" Attacher de la valeur à la limite; 2** En rejetant la prescription-limite, rejeter aussi la prescription de la raison. — Le vrai c'est : nulle limite arbitraire, mais des limites rationnelles. Celles-ci ont droit imprescriptible. C'était bien là le point de vue de Fénelon et c'est en cela qu'il était avancé. (Voyez Lettre à l'Acad. Excès du temps de Louis XIV. — Notre excès. Éclectisme entre les deux.)

(il.

Deux manières de prendre son parti vis-à-vis du problème de la réalité objective de la certitude. Voyageurs arrivent au bord d'un fleuve. L'un s'arrête à regarder Teau qui coule, et ce tournant qui engloutit tout ; lautre s'élance bravement pour aborder où il peut. C'est un parti pris ; singulier résultat que le dernier mot de la certitude soit un parti à prendre.

Sottise d'instituer des espèces de certitude; comme si l'on établissait des espèces de richesses, selon qu'on les a acquises par le commerce, l'industrie, etc.

Les diverses phases de l'humanité vont se différenciant l'une de l'autre, sans pouvoir toutefois se dispenser d'avoir quelques points communs. Ainsi nous différons en beaucoup des anciens; c'est autant de conquis, mais nous leur ressemblons encore en beaucoup. Viendront d'autres qui différeront sur d'autres points et ne ressembleront pas sur ceux-là. Ce sont deux lignes qui se superposent par le procédé de la proposition troisième de Legendre, et vont toujours ainsi ^ ^ ^^ ■ " ' ^ ' iH ' etc., etc. Part de la tradition et de la création nouvelle.

Commencement d'un éloge académique. — Un éloge ne peut plus désormais être qu'une critique :

aussi bien la critique des grands hommes est-elle leur plus bel éloge. Diviser ainsi : 1*" Ce qu'il y eut dans N d'universel, ira/, résultat acquis; 2*^ Ce qu'il y eut de son siècle, scorie temporaire de nulle valeur, qui tombe, particulier, etc. Bossuet par exemple.

6ij.

Que le caprice est tout dans les révolutions esthétiques. Esprits qui y obéissent, en croyant percevoir et marcher librement. Et ceux qui cherchent le plus à se mettre en dehors de l'accidentel de leur siècle y obéissent malgré eux. Par exemple, la révolution esthétique en faveur du moyen âge et des poésies barbares. On est en fureur contre Voltaire qui s'en ni0(|uail. Maiji, mon Dieu! pouvait-il deviner de pareilles incalculabilités? C'est le vol du pai>illon. Et nous, savons-nous où convolera un caprice ultérieur, et comment on nous jugera alors? A mon sens, ces caprices ne sont caprices qu'à demi. Car il y a du beau en tout; mais la sottise, c'est d'absolutiser et exclusiver tout cela, comme Montalembert par exemple.

C'est un défaut que dans un ouvrage la marche soit si embarrassée qu'elle demahde pour être comprise une dissertation particulière, ou bien qu'à chaque pas l'auteur soit obligé de s'y arrêter pour en rendre compte, comme dans les œuvres scolastiques, où il semble que les divisions, etc., soient hui et non pas mo\jm de clarté.

Calderon, type de la conception vague et spontanée de la vie, par exemple son Héraclius : en cette vie, tout est vérité et mensonge, état de rêve. Cf. la deuxième journée par exemple, le château enchanté, la fin de la première journée. Il semble qu'on soit en dehors des conceptions ordinaires de l'esprit humain. Cela me rappelle Jean Clairet.

Cf, par exemple Ed, Voltaire Didot, p, 782, première colonne au bas. Jje titre : Tout est vérité et mensonge^ résume parfaitement Vidée générale et la couleur générale. Vie dans les nues. Cf. par exemple p. 785^ première et deuxième colonne. Jeu de [lacune]; (/u 7/ meure et ne meure pas, répété à divers endroits, enfin les derniers mots de la pièce.

Deux manières de réagir contre une philosophie qui s'égare et se dévergonde. 1° A la manière de Locke, des positivistes (Philosophie positive de notre temps). — Rappeler l'homme des planasmes célestes à la connaissance vulgaire mais certaine. — 2** La réaction à la manière de Socrate. Toute morale. Quo suprà nos, quid ad nos. Je ne sais rien, sinon que je ne sais rien. — Celle-ci la bonne et la belle. Nous en aurons, je crois, une comme cela. Un homme moral, qui s'élèvera enfin, et rappellera l'homme au vrai, au pur, simple et chaste.

Rien de plus curieux que ce mouvement d'espérance et d'activité demi-scientifique qui travaille en ce moment les orthodoxes. Ils se fondent sur cet aveu, proposition qui sert de base secrète à tous leurs points de vue : « Nous sommes pauvres, mais nous pourrions être riches. » De là leurs vagues espérances. Pauvres gens ! ils ne voient pas qu'ils sont usés, et que s'ils n'ont pas

d'hommes, ce n'est pas sans raison. Une bonne cause, bons défenseurs.

(Voirn''7L)

Manière dogmatique, critique, historique, faces successives de la critique littéraire. (Voir Rem, ad Orator. de Cicéron.)

Singulier milieu où se trouve l'orthodoxie, et d'où elle ne sort que par une espérance. Les néo- catholiques d'un côté : mais l'Église les répudie. Les orthodoxes-scolastiques de l'autre : ils sont ridicules, et on l'avoue. On ne peut donc se tenir ni dans l'un ni dans l'autre parti. — Alors on en espère un troisième. Mais c'est en vain : car si ce troisième est orthodoxe, comme il devra être pour être logique, il retombera dans la scolastique, non sans doute quant à la forme, mais quant au fond. Ils ne s'aperçoivent pas que le ridicule de leurs orthodoxes stricts ne tombe pas seulement sur la forme de leur enseignement, mais encore sur la matière même de leur ensei-

gnement. Orthodoxie est devenue toute négation, c'est une limite, et si restreinte qu'il n'y a plus moyen de sortir des vieilles formes, même quant aux mots : car ils sont presque tous consacrés. Démenez-vous dans ces étreintes. Mais comme ce sont des gens de parti, ils se soucient peu de l'orthodoxie, et en font implicitement bon marché, et l'orthodoxie, avec son habitude de ne pas condamner tout ce qui est condamnable, les laisse faire en les regardant de travers. Mais tout cela est illogique. Singulière chose et pourtant parfaitement vraie qu'aucun théologien n'admettrait une apologie faite aujourd'hui. Ils lisent cela comme n'étant pas pour eux, et se disent, toujours sur ce ton que j'ai souvent signalé comme impliquant une affreuse mauvaise foi : «En se défendant sur ce pied-là, on blesse l'orthodoxie, mais il faut laisser dire; les incrédules, (jui ne savent pas cela, s'y prendront; ils seront illogiques, n'importe : on peut être sauvé sans cela. » Ah ! quelles gens ! Les théologiens sont tout négatifs comme leur sysième qui se formule en condamnations; ne pas dire crcrreurs, voilà tout pour eux ; dites, après cela, des sottises tant qu'il vous plaira.

Conception du monde comme une immense combinaison de forces, tirant en tous sens, se croisant, se combinant, se détruisant, se modifiant, et chaque homme est une de ces forces plus ou moins énergiques. Et enfin tout cela a une résultante plus ou moins énergique. — J'ai aussi conçu désormais la ligne de Thumanité dans l'espace à trois dimensions, et non sur un plan comme je le faisais autrefois. J'imagine une sorte de carte dans l'espace, où seraient localisées les notions générales de beau, bon, utile, vrai, spontané, etc., avec toutes leurs infinies nuances, tout cela formerait une vraie carte, un système fixe, qu'on peut supposer réuni par des lignes, lesquelles constitueront le système des ordonnées et des abscisses, et alors on déterminera la situation de l'humanité par les différents degrés de rapprochement où elle se trouvera de ces lignes normales. Une question préalable et que je ne saurais résoudre serait de savoir si cette ligne est continue, et si, en adoptant un pareil système de coordonnées, la détermination ne se réduirait pas à des points épars, ou du

moins n'aurait pas des solutions de continuité. Peut-être, la vraie relation comme ligne se rapporterait-elle à un autre système de coordonnées ; je ne le crois pas pourtant.

Fait qui prouve combien la notion différenciée d'un fait physique est plus nette que celle des faits psychologiques. C'est que dans le dictionnaire d'une langue à une autre, par exemple grec, les mots qui ont un sens physique n'ont jamais à côté d'eux qu'un seul équivalent très déterminé, ce qui n'a pas lieu pour les mots qui représentent les faits moraux. Là, c'est une foule de nuances souvent fort différentes, et qui embarrassent énormément les commençants. En un mot, le fait n'est pas délimité, comme pour les verbes physiques. Dans l'intérieur de toute langue, il en est ainsi ; il y a mille manières de dire les choses morales ; il n'y en a qu'une de dire les choses physiques. Cela peut-être ne tient pas aussi seulement au plus ou moins de distinction de nos idées, mais aussi à la nature des choses. Le fait moral est bien plus délicat, plus

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nuancé, il a mille faces, et le physique est un plan.

Similitude de deux faits : Tannelé coupé qui se recomplète, et la bouture qui pousse des racines. C'est absolument le même fait : un être qui complète ses organes pour arriver à sa constitution normale, à son moule complet. Toute une plante en puissance dans la bouture, comme dans l'anneau isolé. Que c'est frappant !

On admire trop les productions des grands hommes en elles-mêmes; il vaudrait mieux les admirer plus historiquement, dans leur génie. Par exemple Pascal; ce qu'il dut y avoir de beau, ce fut l'intérieur de la pensée de cet homme. Voilà qui devait être sublime. Ce sublime ne se livre à nous que par des fragments incohérents, qui sont sublimes sans doute, mais le sont bien moins que sa pensée, que l'état dont ils ne sont qu'une faible peinture. En un mot la pen.sée de Pascal était bien plus admirable que les pen^^e^ de Pascal.

Même difficulté en nous pour la faculté morale que pour la liberté. Facile de prouver son existence ; quand on en vient à se demander où elle est, impossible ; l'intérêt, au moins la récompense envahit tout comme là-bas le motif. Plût à Dieu que pas de récompense ! alors on serait sûr. — • Du reste il est clair que dans le système de vertu = intérêt bien entendu, la vertu irréductible est supposée. En effet, quand je fais le sacrifice, je suis sans doute mon intérêt, si la vertu à laquelle je fais le sacrifice est réelle en elle-même ; mais si elle n'est que l'intérêt, je suis un sot, si j'y sacrifie : je dois faire la chose immédiatement utile. En d'autres termes, le sacrifice se conçoit, si ce à quoi je sacrifie est réel. Mais si ce à quoi je sacrifie n'est rien, le sacrifice est une sottise.

(Cf. Cicéron, Hrutiis, ch. xix.) Il dit que les

origines de Caton faisaient mention de chansons,

à da louange des hommes illustres, chantées

•autrefois dans les festins. C'est une des rares

traces d'une poésie latine primitive. Cela prouve que pas même les Romains n'ont été sans poésie à leur enfance. On serait du reste tenté de le croire, tant ils en ont peu. Épopées Niebuhriennes*.

Il y a certaines occurrences que nous sommes naturellement portés à regarder comme solennelles^ et correspondant à quelque fait objectif. Par exemple, je regardai ma montre ce matin, au moment où les deux aiguilles étaient en ligne droite, et je me sentis porté à dire : « Moment remarquable, même en soi, objectivement. » Puis, par des considérations géométriques, je me demandai si ce moment avait géométriquement lieu. On est porté, on ne sait pourquoi, à objectiver ces choses, y faire correspondre quelque fait hors soi. Cela explique une foule de croyances populaires, consacrant certains moments comme objectivement mystérieux, par exemple, ce qu'il se figure se passer à minuit, la nuit de Noël, etc., ce qu'il croit encore de certaines concurrences, par exemple, ce conte de

1. Allusion aux hypothèses de Berthold-Georges Niobuhr (1776- 1831) qui, à la suite de Beaufort, émit les doutes les plus vifs sir Thistoire des premiers siècles de Rome.

mon enfance : « Si le coq chantait, le vent tournait, la cloche sonnait, etc. » Naturellement, l'homme objective beaucoup, ce n'est que bien tard qu'il arrive à soupçonner que tout cela n'est qu'en lui ; par exemple, Malebranche sur les qualités secondes, etc., et une foule d'autres choses analogues, quœ scis. Cela est réfléchi.

En supposant même que la règle de l'unité de temps et de lieu pour le théâtre fût formulée chez les anciens, dans Aristote, par exemple (ce qui n'est pas), elle ne serait pas applicable à pair à notre théâtre. Cela était bon pour le théâtre ancien où il n'y avait ni scènes, ni actes, où souvent un seul personnage restait sur la scène d'un bout à l'autre : par exemple dans Œdipe à Colone^ dans Prométhée, dans les Suppliantes^ etc., où au moins le chœur établit la permanence et la continuité de l'action. Mais chez nous, l'action est coupée, morcelée; alors cette règle n'a plus de sens.

11 faut bien s'entendre sur la manière dont les grands hommes antérieurs servent aux grands

hommes postérieurs : par exemple. Corneille à Racine. Ce n'est certainement pas une imitation directe, c'est par une influence secrète, qui s'exerce suf tout le temps. Corneille a avancé les choses; Racine s'est trouvé à ce point; et en est parti, mais en est parti par un jet tout aussi original, et non en corrigeant le beau de Corneille. Non, c'est un autre ordre de beau, seulement qui n'a pu apparaître qu'enté sur un beau antérieur. — De deux génies, également originaux, dans des époques également fortes au même point de vue, le second est toujours supérieur, car il est plus avancé. J'ajoute ces restrictions, car au point de vue lUtérairej Voltaire est au-dessous de Racine, bien que, somme toitte, plus avancé.

Il y a toujours dans toute constitution politique un côté faible, qui, en multipliant de malignité, amène sa ruine : par exemple, à Rome*, démocratie folle ; à Rome, droits peu délimités des différents ordres, rompant sans cesse l'équilibre, et enfin les résultats en se grossissant amènent la catastrophe finale.

i . Renan a sans doute pensé à Athènes.

Le roman est l'épopée des époques réfléchies, où la grande veine de poésie est éteinte; on n'a plus de force pour enfler cette grande machine de l'épopée. Épopées étiolées. Ou bien encore, c'est l'épopée individuelle, où le héros est le cœur de chacun. (Cf. Villemain, Études lia. /tnynaus grecs.)

Même fait que j'ai observé tant de fois dans le sommeil, le fait physiologique entraînant le fait psychologique.

Si manque.

Les premiers philosophes ralioiialistes semblent à la l'ois irshrindre et épurer l'idée de Dieu. Le Dieu d'Anaxagore, par exemple, est moins étendu (|ue le Dieu du vulgaire et, par là, aussi jmr. On t^royaiL el c'était tout naturel, qu'on ne pouvait épurer Dieu qu'en en retranchant. C'était l'ana-

lyse : la vraie syiilhèse sera quand en mettant tout sous ce mot, bien loin d'en rien retrancher, on fera pourtant un Dieu pur. C'est le Dieu concret du vulgaire qui, lui, est grossier!

Défaut de la preuve de l'existence de Dieu ontologique ou hypothèse de Descartes. C'est de prendre V existence comme un attribut, une qualité, et de l'appliquer comme substantialité à un être. — Sans doute, supposé qu'il soit substantiellement, il sera étant, comme qualité, mais ce n'est qu'une qualité, et tandis que vous n'avez pas la certitude par ailleurs de son existence substantielle, ce n'est qu'une qualité hypothétique. Voilà, je crois, le fin mot. On peut faire, je le sais, à cela la réponse ordinaire de Descartes, mais on peut faire l'instance, et cette fuite à l'infini prouve au moins contre la preuve.

Nos anciens tragiques sont excessivement pauvres, faibles même pour le spectacle (o}».;, comme dit Aristote, Poét. [ch. vr, 2]. La plupart

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de leurs pièces se passent dans des antichambres ; froides pièces à dialogue. Nous, au contraire, nous varions et soignons le décor ; c'est pour nous la moitié de la pièce; les anciens mettaient toute la pièce dans les acteurs et la peinture de l'homme. Nous autres, nous voulons aussi la nature. Dans Corneille et Racine, tout porte sur les interlocuteurs.

Le fait de Mithridate sachant vingt-deux langues, attesté par toute l'antiquité (Quintilien, liv. XI, ch. II, etc.) nous étonne en ce qu'on nous dit que ces vingt-deux langues étaient parlées par vingt-deux nations sumniscfi à son empire. (V. Quiii- (ilien, loc. cit.). Or cet empire ne paraît pas avoir été bien étendu. Je m'explique cela en supposant qu'il s'étendait sur ces nations du Caucase, vraies motUafincs de lanf/uos^ comme les appelle Aboulféda, où chaque petite Iribu a la sienne. (Cf. Balbi, .1//. eihnofjr.)

Jamais un ami ne nous est plus cher, ni plus idéal que quand il est mort; car alors ses facul-

tés attractives conservent seules leur effet, les répulsives sont effacées. Et puis, l'usage affadit, émousse.

L'homme vis-à-vis de Dieu, quant <\ l'origine, comme le poème vis-à-vis du poète. Ce n'est que le poète exprimé. Car le poème n'est pas la lettre. Ou encore comme la pensée et la parole. La parole n'est pas le son, [mais] la pensée exprimée, le verbe. Après cela, de môme que dans la parole, il y a le son et le signiGé, de même, n'y aurait-il pas dans le monde, le concret et l'esprit, celui-ci seul étant l'expression de Dieu ?

Différence entre les génies littéraires (poètes, orateurs, etc.) et les génies scientifiques, philosophiques. Ceux-ci sont plus tôt en possession d'euxmêmes. Descartes, à vingt-trois [ans], a toute sa méthode, etc. Malebranche, il est [vrai], se cherche longtemps, mais cela vient de ce qu'il a été en dehors de l'influence de développement possible. Or, ma loi ne s'applique que supposé

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cela : je suppose que nul obstacle extérieur n'obste, que tous les contacts nécessaires ont lieu, etc. Eh bien ! je dis que si posé tout cela, un homme n'a pas sa vocation de savant ou de philosophe à vingt ans, il ne le sera jamais. En un mot, ici, sitôt conlact, feu, mais encore longtemps fumée. En littérature, au contraire, un homme peut se traîner longtemps dans le médiocre, avant d'atteindre le haut sublime. Car là, il y à du flottant, on est ballotté entre différentes eaux, et on n'attrape le beau parfait qu'à la dérobée. Par là s'explique que des médiocres aient souvent fait de fort belles choses; il y a un peu de hasard (»t de bonne chance. En philosophie et science, non, si ce n'rst celle du contact et de la cause occasionnelle qui est tout extérieure. Et puis, t'u liltératurr, [)armi h/s (euvres d'un tel, il y a fatras et épis purs; non ainsi en philosophie» et science. Tout n'est que la répétition d'uni* pensc'^i», dt'S variations d'un même air, tout est Ix'au. Parmi les œuvres dt^s philosophes (en tant qu(> [)hiloso[)h('S, car entre [lesj dialogues de Platon, par exemple, mais en tant qu'artiste), il n'y a pas cette inéi^alité, qui se remarqut» entre les œuvres d'un |X)ète, orateur, etc.

Voyez Maqasin pittoresque^ année 1834, 19^ livraison, p. 148, un dessin de stalles, et des détails, tout analogues à celles de Tréguier, et que je regarde comme si curieuses sous le rapport archéologique.

Les entretiens des anciens, tels que Platon, Cicéron, etc., nous en donnent le tj7)e, paraissent avoir été bien plus sérieux que ceux de nos sociétés. Une symposie serait maintenant impossible, ou serait factice. Cela tient au commerce des femmes, qui jamais chez les anciens ne paraissaient dans les assemblées sérieuses, ni ne se mêlaient aux conversations. Chez nous, au contraire, et d'après la règle qu'il ne faut rien dire au delà de la portée supposée des assistants, il n'est plus permis de dire en société que des sottises, parler pour parler, sans rien dire. Cela est singulier, caractéristique du Français. Se réunir pour parler, être l'un avec l'autre. J'imagine que cela changera.

Chacun, les grands hommes surtout, se font tous une certaine topique à part. Pascal, par exemple. Voyez ce que dit madame Périer, il s'était fait des règles, etc.

Voyez dans une mauvaise histoire des États- Unis d'Amérique, par un M. Nougaret *, un trait caractéristique de l'indifférence du sauvage pour la vie, tête pour tête, chez les Chactas : il y a une gravure, et le trait est à côté. Lisez, il est particnlièrement caractérisé.

Le doute est si beau que je viens de prier Dieu de ne jamais m'en délivrer : car je serais moins beau, bien que plus heureux.

Sottise aux philosophies de disputer avec les

1. Xouf,'aiTt (l7V2-lS23i, autour d\\n livro intitulé : Deantôs

de r histoire des Etats-Unis (ISlOj.

religions, pour savoir qui a le plus fait, qui a eu le plus de martyrs, etc., puisque c'est toujours l'esprit humain. Mon Dieu I quand sentira- t-on donc cela, et que c'est le combat de deux langues Tune contre l'autre? mais on s'attache à des mots, et on s'en fait un drapeau, et il faut disputer.

Nous ne concevons le dépit et l'indignation que pour des choses où nous sentons que nous n'avons [pas] bien la raison et le beau de notre côté. Un persécuté pour sa croyance n'a nulle rage contre ses persécuteurs; un homme qui s'est attaché par hasard à un parti politique, ce parti tombant, bien qu'il ne lui en résulte aucun mal, il en pourra concevoir une telle rage que sa vie en perde tout ressort. C'est qu'ici c'est pur préjugé pris à pile ou tête, et là-bas il y a des raisons. On s'attache d'autant plus à une idée, qu'on a moins de raison de s'y attacher, on s'identifie alors avec elle, et on attache sa gloire au triomphe de cette idée. Ceux qui ont une conscience politique sont beaucoup moins rageux. J'ai vu cela en Bretagne.

±:m nouveaux caiiikhs i>e jeunesse

ÎMK

On a beau, par des subtilités, délruire le grand fait qui correspond au mot de barbariej on peut, en l'analysant, ne trouver presque plus où le placer; il n'en est pas moins vrai qu'il énonce un fait, et désigne un état du monde, dont on trouve les linéaments fort bien dans son esprit, bien qu'en l'analysant on soit tenté de dire que nul d'entre eux n'est spécifique, comme appartenant à d'autres époques. Moyen îîge, par exemple. Ozanam.

lOô.

On fait trop de Thisloire littéraire l'histoire des auteurs; par là on ne saisit pas les nuances, les transitions qui sont à proprement parler Thistoire. Par exemple, pour la littérature latine, on nous donne un article sur Perse, etc., Lucain, après les auteurs du siècle d'Auguste, et on ne s'occupe pas de montrer comment on est passé d'ici là. >iisard, collection de tableaux sans lien. Or l'histoire devait être un tableau de plusieurs scènes, pas même comme les tableaux multiples

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et à imagettes du moyen âge, mais d'une plus grande unité.

Singulier caractère de l'admiralion qu'ont certaines époques pour les classiques. Par exemple la nôtre, celle de Quintilien pour Cicéron. // est reçu que ces auteurs sont supérieurs, de premier ordre, c'est reçu; mais pour les imiter, c'est une autre histoire. Il y a plus; cette admiration, au moins dans certains esprits (je ne dis pas dans Quintilien et ses successeurs), est un mensonge qu'ils se font à eux-mêmes. Ils les admirent parce que c'est imposé, mais non bien cordialement. Car combien y a-t-il d'hommes qui sont capables (ïadmirei' originalement? On sait que tels grands esprits les admirent, c'est la mode; donc... fmac/ietv'].

Le scepticisme fait hausser les épaules aux bonnes gens. Nature humaine, disent- ils, se peut-il gens si fous? Pourquoi les appellent-ils fous? C'est qu'ils refluent leur nature. C'est mal

de leur part, car au fond c'est croix ou pile : mais cela signifie un fait important, à savoir combien ces principes sont conçus comme nécessaires, et entraînant forcément l'assentiment, et combien le doute objectif est peu dans la nature humaine, etc.

Rien ne met plus clairement au jour le penchant inné de véracité que les efforts que font les gens crédules pour ne pas croire, dans certains ciis. J'ai vu des gens du peuple autour d'un charlatan. Les uns croyaient du premier coup. Les autres, un peu plus faisant les fins, ne voulaient pas d'abord croire; ils se doutaient que c'était de mauvais ton. Sur ce, en arrivant, ils riaient, se moquaient. Au bout de quelques phrases, l'assaut de crédulilé devenait terrible. Cet homme parlait si «jTpoYYJXoj;*. On les voyait lutter contre le penchant (jui les entraînait à croire, ils disaient : « Non, non », riaient, se morjuaicnt, faisaient les fendants; on voyait une vraie bataille contre un penchant qui les entraînait malgré eux. Enfin, le

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