‹ Nouveaux cahiers de jeunesse. 1846Chapitre 25 sur 37 · Probablement La vater · texte numérisé non relu

Probablement La vater

[)Ositif, est sûrement admirable, mais qui l'a pratiquée? Donnez-moi une production qui égale notre idéal. Ah ! j'y suis. C'est que précisément notre idéal est inaltingible. Le vôtre, qui est fini, limité, est bientôt atteint ; le nôtre est par delà les bornes. Tous nos ouvrages seront imparfaits et en cela pIuS' sublimes, plus ressemblants à notre idéal. Ici mes idées sur ce sujet. (V. alibi.

Tout ce qu'on dit pour prouver historiquement la nécessité d'une religion ne prouve que pour le peuple. Car je puis vous citer huit siècles durant lesquels les esprits éclairés ont été absolument dénués de religion. Dans le polythéisme grec et romain, évidemment les hommes instruits ne «Toyaient à rien de supranaturel dans la religion. Ils participaient au culte reçu, mais leur l'eligion n'était que la pure religion naturelle. C'est Tépoque (|u'on pourrait caractériser ainsi : époque de la religion naturelle. Le peuj>le lui-môme n'avait que la morale naturelle, puisque le polythéisme n'avait ])as de morale.

LÀ CITERXE DK JOSEPH 247

Les littératures formées par imitation ne peuvent avoir une longue durée. Car, au siècle suivant, on ne songe plus à imiter les modèles primitifs, mais à imiter les modèles secondaires qu'a produits le siècle classique. Ainsi au xviii® siècle on n'imite plus les anciens, mais on reçoit les traditions du xvii'* siècle. Au siècle de Slace, etc., on n'imite pas les Grecs (du moins on n'en a plus l'esprit), mais les auteurs du siècle d'Auguste. Or ces essences, passant par tant de mains, perdent toute vertu. Il n'en est pas de même chez les Grecs, car là, c'est production primitive, jusqu'à l'époque alexandrine. A ces époques, l'esprit de la littérature qui a déjà servi de type est presque perdu. Du temps de Slace, on ne songe plus aux Grecs, au moins en le lisant. En lisant Crébillon, on ne songe plus aux anciens. Stace est plus latin peut-être (et en général les auteurs de la décadence latine sont plus originaux que ceux d'Auguste; voyez mon travail sur ce sujet; originalité de littérature latine), et par là plus faible, plus écolier. On ne conserve plus qu'un fonds vague et

morne, qui peut-être est mieux le génie de la nation, mais tout mutilé. Ainsi assurément si la littérature latine primitive se fût développée librement, elle nous eût produit autre chose que Stace ou Lucain, et la littérature française du moyeu âge autre chose que Crébillon et de Belloy* et Lemierre*^.

J'ai remarqué que les plus mauvais auteurs de la décadence latine, Sénèque le Tragique, Stace, etc., bien loin de nous être désagréables quand ils sont traduits, nous plaisent plus que ceux du siècle d'Auguste. C'est que nous demandons dans la traduction je ne sais quelle emphase, ce qu'on appelle du beau style, des épilhèles à eflet, etc. Or, ces auteurs en sont pleins. De plus, ces auteurs se rapprochent beaucoup do notre manière. Déplus, leurs défîiuts s'etl'acent en traduction. Lisez les tragédies de Sénèque et aussi sa prose traduite en

1. P.-LaurcMit Buirotte de Itelloy, né on 1727 à Saint-Flour, murt en 1775 à F'aris.

2. AnI. -Marin Lemienv, 1723-1791^, poète et auteur draraatiquif, dont les tragédies euient quelque >ui'iès. Ses (lEuvres ont étô publiées par R. Périn, en 3 \ol. in-S", ISIO.

français, et vous la trouverez magnifique, plus avancée que tout ce qui a précédé. Cela explique les faux jugements de ceux qui ne connaissent ces auteurs qu'en la traduction, madame de Staël, par exemple. Son jugement sur la littérature latine (qu'elle dit si supérieure à la philosophie grecque)*. Est-ce en De l'Allemagne?

Havei le 7*apporte en Études sur antiquité*, si je ne me trompe.

Singulière manière qu'ont les rhéteurs de juger les contemporains. Ce qui est dans la vieille manière, beau mérite, disent-ils, ce n'est pas du xix*^ siècle, c'est du xvii% c'en est le prolongement. — Si c'est du goût actuel, horreur, anathème. Avec cette méthode-là, rien ne sera beau de l'actuel. Il faut qu'il ait cent ans. M. Sandras me peint cela au naturel. Je ne concevais pas encore que le ridicule pût aller jusque-là.

1. De la lilléra litre considérée dans ses rupporls avec les institutions sociales ^ 1" partie, ch. 4, 1801.

2. Sans doute dans 5>on Discours d'ouverture du cours d'éloquence latine à la Faculté des Lettres, 28 novombnî \%hh.

11 est sûr qu'il y a des traits de ressemblance entre nos auteurs modernes, Byron, etc., et ceux de la décadence latine. Par exemple, cette raideur, ces statues d'airain, qui ne pleurent plus, maïs prennent les choses durement, avec un gros feu, sans sensibilité proprement dite. La différence de Sénèque à Virgile. Mais aussi bien Virgile est un peu enfant. Philosophie aussi dans Sénèque et les nôtres, mais quelle différence ! Là-bas déclamatrice, ici tient au cœur. Allons, mon cher! Le seul moyen de produire encore du beau durable, c'est de penser et de sentir. Un philosophe qui a pris la vie moralement et au sérieux est bien placé à tous les siècles. Mais les rhéteurs sont la pire espèce de toutes. Saint Augustin n'est-il pas plus avancé que tant d'autres du temps d'Auguste ? llapportez ici ma pensée sur le progrès pour tout l'ensemble de Fesprit humain, bien qu'isolément pas sensible en telle branche. Ainsi en littérature cela paraît décadence, car on ne considère qu'une face.

Que les traductions soient plus longues que l'original, cela ne prouve pas que la langue dans laquelle on traduit soit plus diffuse que celle de Toriginal. Car, pour /ou/ rendre, il faut nécessairement prendre des circuits, toute chose n'ayant pas en toute langue sa rigoureuse expression correspondante. Alors il faut allonger. Mais si on exprimait des pensées qui ont des expressions directes, on pourrait n'être pas plus long. Il faudrait voir si deux auteurs originaux composant sur le même sujet dans les deux langues mettraient plus ou moins de mots à dire à peu près autant de choses l'un que l'autre; ou plutôt il faudrait examiner et analyser le mécanisme du style, pour voir de part et d'autre ce qu'il y a de part et d'autre d'exubérant.

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