SIXIEME CAHIER MA VIE
Il semble que ce soit la grandeur du théâtre littéraire sur lequel on se produit qui influe sur Técrivain ; en effet les productions de Lyon par exemple (M. Audin*, etc.), se rapprochent beaucoup plus du bon goût parisien, que celles des autres petits centres provinciaux, comme Toulouse, Dijon, etc. (Gatien-Arnoult^, etc.). Quelle singulière constitution littéraire et intellectuelle que celle de la France toute centralisée, condamnant le reste à la nullité ! Il en résulte que nos
1. Audin était un libraire catholique de Lyon, auteur de plusieurs ouvrages historiques médiocres.
2. Gatien-Arnoult, professeur de philosophie à la Faculté de Xoulouse, joua un rOle politique libéral sous TEmpire.
provinces sont entièrement étrangères aux choses intellectuelles, plongées dans un fade positivisme ou une agitation politique de très mauvais goût (comme dans le Midi), parce qu'elle est sans efflcacité. La même raison qui fait leur mauvais goût en littérature le fait dans les affaires politiques. Ils ont les bras coupés. Comparez à cela l'Allemagne, où chaque petite ville de trois mille âmes est un centre littéraire avec imprimerie, bibliothèque et souvent université, Altenbourg, Giessen, etc. Cette organisation a encore un bien grand avantage, c'est de détruire la démarcation de goiU de la capitale et goût de province, distinction funeste aux deux, car si le goût de province est fade et faux, le goût de la capitale en antithèse est artificiel — au lieu qu'au dehors de ces antithèses est le naturel.
Le polypier n'est qu'un animal collection d'animaux, voilà donc une individualité résultant de plusieurs individualités accolées et réunies par des fonctions communes : l'annelé se ramène au même type, puisque chaque anneau coupe revit
et se complète, se pousse une tète par exemple; pourtant, il y a une apparence de centralisation. Puis la centralisation va se perfectionnant. Cela est bien type de la manière dont je conçois Tindividualité comme résultante; ce n'est qu'un fait, dira-t-on, mais dans le polype, l'animal connu • n'est pas seulement un fait ou un être de raison. Qui dira la limite de l'êlre de raison et de l'être réel? Où naît la substance et où elle finit?
Qu'est-ce qui n'est que psychologi(iue et qu'est-ce qui est objectif?
J'ai deux manières d'expliquer le monde : P Substances unes et [individuelles], monades substantielles, et certaines parmi elles se formant des croûtes avec d'autres, comme le ver à soie qui file son cocon : alors les individualités sont des substances ; '1^ 11 y a de l'être, une substance à la surface de laquelle se limitent des individualités, des choses qui se terminent, des bulles d'écume qui ne sont que l'océan et qui pourtant sont unes, et qui pourraient dire moL Ici il n'y a qu'une substance, et l'individualité n'est qu'un fait, une limitation de cette substance, un anneau dans la ligne infinie.
La première hypothèse cadre mieux avec nos idées reçues et nécessaires et d'ailleurs ne con-
tredit pas nos faits psychologiques. Mais elle ne cadre pas avec la couleur de certains faits physiques. En envisageant la naissance et la mort des êtres, on n'est guère porté à dire avec Stahl que c'est VAxne qui fait son corps. D'ailleurs voyez le fait de la succession des êtres dans l'univers. La nature à ses diverses époques produit tout un système d'êtres divers; par exemple, à telle époque l'homme n'existait pas, etc. Or, dans l'hypothèse monadiste (telle que je l'entends), vous êtes obligé de dire que tous les êtres qui se sont développés aux périodes successives existaient dès le commencement, que toutes les monades-hommes par exemple existent depuis le moment de la création, mais qu'elles n'ont trouvé qu'à telle époque les circonstances favorables poyr se développer. Or, que cela est pénible et embarrassé, et qu'il est plus simple de dire que chaque âge a formé ses êtres, résultant des forces de cet âge ! Si l'on veut se tirer de cette difficulté en retenant l'individualité substantielle et première des substances, il faut dire que les monades peuvent indifféremment s'infléchir à telle ou telle forme, que par exemple la monade A à diverses époques pourra être un dinothérium ou un homme. Ceci est admissible dans une certaine limite (ainsi
une monade-chat pourra être indifféremment un tigre ou un lion, je Taccorde), mais il faut admettre une limite, et pour répondre à l'objection, il faudrait supposer qu'il n'y en a pas; bien plus, il faudrait supposer l'absolue identité des monades quant aux pro|)riétés, dire par exemple qu'une monade métallique pourrait devenir un homme. Car il y eut une époque où il n'y eut pas d'organisation : supposez donc ou bien qu'à cette époque toutes les monades qui devaient être les principes d'unité et d'individualité des êtres organisés existaient déjà, ou bien que ce sont les monades qui, inorganisées à cette époque, sont devenues, non pas organisées (ce qui n'aurait pas de sens), mais principes d'organisation. Or ceci attaque la permanence des substances, qui est pourtant partie intégrante du système monadiste. D'ailleurs, envisagez l'organisation dans ses degrés inférieurs, vous serez bien tenté d'y voir non un principe d'unité, une monade centrale, mais un arrangement doué d'une certaine virtualité. Or ce qui est vrai des derniers degrés est vrai des degrés supérieurs, sauf la série du progrès. Il en est ainsi : la considération physique mène au panthéisme; la considération psychologique mène au théisme -créationiste- monadiste.
Heureux qui par son honnête scepticisme envisage ces abîmes sans horreur et voit apparaître en souriant ces fantômes qui troublent le cerveau de l'inexpérimenté en philosophie ! Il peut, celui-là, se permettre des débauches de spéculation, interdites à l'homme vulgaire; car la morale lui reste, pure, chaste et sublime ; il la prend à vrai, et s'appuie contre elle pour vivre. Heureux surtout si une vie intérieure morale et douce, une mère, etc., vient calmer ses hardiesses! Il faut qu'à certains moments, le philosophe soit ami, fils, homme de bien, non pas par horsd'œuvre, et qu'il dise par exemple : Je vais cesser un instant de philosopher pour aller faire une bonne œuvre. Si cette bonne œuvre détournait un instant d'être philosophe, il ne faudrait pas la faire, car il ne faut pas cesser un demi-instant d'être ce qu'on doit être, et aussi bien ce serait si dur que ce serait insupportable; mais en ces moments on est tout aussi philosophe.
J'ai oublié de parler d'une troisième hypothèse, relative à la précédente explication du monde; c'est celle qui compose le monde de corps et d\lme$, mais celle-ci est si vieille et si grossière, qu'elle me semble indigne d'occuper Tattention. Il a fallu toute la grossièreté d'analyse du passé,
le vague avec lequel on a entendu ces mots coi^s (surtout) et esprit pour lui donner un instant de vie. Toutes les objections que je faisais contre le monadisme tombent dessus centuplées et l'assomment. La génération, la naissance surtout lui est mortelle. Car c'est donc une âme qui se crée au quarantième jour par exemplelll (\, alibi, et quœ sds.)
... Oui, il faut au penseur une mère, une sœur, un ami, une petite vie bien jolie cl bien simple, bien peu préoccupante, pour ne pas devenir fou.
Et qu'on ne dise pas que la vie est dans une maîtresse-partie, parce que la vie suivrait cette maîtresse-partie; d'ailleurs ce serait une sorte de confédération dont il n'y a pas d'exemple dans la nature, des êtres consociés sans une individualité supérieure qui les reconnaît.
Voyez donc comme cette difficulté est immense contre la substantialité des substances : on voit ici les substances qui se font. Pour les atomes matériels, pas de difficulté; car là ils sont permanents depuis le commencement des choses; mais pour les substances qui commencent, comme par exemple les unités d'organisation, un arbre, un animal, quelle difficulté I Pour l'homme, par
exemple. L'origine de Tilme, comme disent les scolastiques, est une preuve que l'âme n'est pas une substance. En effet, à tel point du développement matériel, elle apparaît. Et où était-elle donc? Préexistait-elle? Elle est alors venue s'attacher au corps formé cT abord $am elle; ohl horreur ! le corps se formant [dans] l'air, s'unissant à l'âme au hasard, sans savoir s'ils sont faits l'un pour l'autre; il faut au moins reconnaître en toute hypothèse qu'il existe entre le corps et Tâme la corrélation la plus absolue. Dira-t-on qu'elle est créée sur le moment? mais il ne se crée plus de substance; dites donc aussi qu^à chaque arbre qui se forme, qu'à chaque ver, etc.. Dieu crée un être un qu'il y attache. Quel tissu de sottises I Qu'il est plus simple de dire que Vindividtudité résulte en eux.
Quant à la propre hypothèse scolastique, Anima infundendo aeatur, etc., je me sens en toute force pour la détruire complètement. Mon Dieu! Mon Dieu! comment tous n'ont-ils pas vu l'absurdité de celte hypothèse! Des substances qui apparaissent à tout instant dans le monde, et n'y étaient pas auparavant. C'est le problème qui a si fort embarrassé les scolastiques, sous le nom d'origine de l'âme, et sur lequel on peut voir
leurs hypothèses du reste fort remarquables (celle de saint Augustin par exemple, qui rentre bien dans la mienne, substance qui s allume à une autre substance, mais aussi qui renverse la substantialité de Tàme). Prenons Taiinelé par exemple. Voici un anneau coupé, cest un animal ; laissons-le pousser, se compléter, il y a huit anneaux, je suppose, ce sont huit animaux et de plus il y a un animal total qui n'est aucun d'eux, et toutes ces individualités sont des substances : voilà donc une substance totale qui s'est faite et comment? Peu à peu, à mesure que les individualités partielles se complétaient; bien plus, quand il n'y avait que deux, trois anneaux, il y avait aussi un animal un de deux ou trois anneaux (puisque si ç'avaient été deux ou trois anneaux juxtaposés et consociés, c'eût été une fédération comme je disais tout à Tlieure, et comment y expliquer l'unité de volonté et d'action?) Dites donc que la substance totale s'est formée par moitiés, tiers et quarts. mon Dieu ! que c'est fort I et l'hypothèse que cela suscite, n'est-ce pas de dire que cette individualité générale résulte, et non que c'est un être un qui vient là s'ajouter, sorte d'entité assez scolastique. Et si vous rejetez l'exemple de l'annelé, prenez l'exemple du poly-
pier composé de polypes, ou même de la génération de l'homme; car c'est la même difficulté; une substance qui peu à peu se fait, se développe. Inadmissible qu'à un moment, un être vienne là se marier.
Ces difficultés qui, sous une forme ou sous une autre, m'avaient toujours arrêté dans ce qu'on appelle la spiritualité de l'âme (expression fort sotte), j'avais d'abord cru y échapper par mon système des monades. Mais [il] n'explique pas mieux Vapporence physique du fait. Car, P un animal, un arbre, un centre d'individualité quelconque est alors une monade, qui s'assimile d'autres monades. Qu'est à dire? Est-ce la monade centrale qui commence, mais l'apparence physique est toute contre. Est-ce le fait physique qui commence? Mais alors il faut renoncer à toute induction ou dire que la substance est un progrès de ce fait. D'ailleurs, autre ditliculté capitale. Cette monade, qui est l'individualité de l'être organisé, il faut que vous la localisiez quelque part. Dire: mon Moi est quelque part, à tel ou tel point, cela répugne. Au contraire, si l'unité du Moi et la conscience ne sont pas des êtres, mais des faits, rien de plus simple; car un fait n'est pas quelque pari. Va me n'aurait alors
nul rapport avec l'espace, comme en eiïet elle n'en a pas. Oui, je reviens à mon ancien dire : Les consciences et les individualités sont des faits résultants. Tous les faits physiques mènent à cela. Et pourtant je voudrais leur conserver le nom et les propriétés de substances. Car là est le nœud mystérieux; qui sait jusqu'à quel point un fait n'est pas ?
J'ai sur tout cet ensemble de choses qui occupe toute la philosophie, substance, Dieu, àme, corps, une série d'idées, que j'essaierai de réunir en corps; car vraiment elles font corps, et embrassent tout. Mais pour les vieux concepts scolastiques, je sens que je les ai dépassés une bonne fois et pour toujours.
(Voir suite nP 4.)
Il ne faut pas considérer la production de mythes comme particulière à une époque sj/nchronique de l'humanité, mais à un état par lequel elle passe dans ses diverses parties (ceci tient à ce principe plus général que l'humanité n'est pas synchronique dans toutes les parties de son développement). Ainsi les conversions des peuples
ii NOUVEAUX CAHIERS DE JEUNESSE
barbares (à propos d'une victoire, etc., Tolbiac). La conformité singulière de ces récits coulés au même moule est une preuve frappante qu'ils sont mythiques (Edwin de Northumberland, Sainle- Am pou le, etc.). Voilà des mythes aussi bien caractérisés que les plus fameux de l'antiquité. Seulement la couleur est toute spéciale.
(Suite du n" 2.)
Oui, la substance ayant conscience n'est qu'un tait, une limitation produisant l'individualité. 11 y a un fonds commun d'êtres, un océan, se formant en écume à sa surface, une matière commune se répandant dans des moules, qui la découpent en individus, aj/ant conscience dans ces limites ainsi découpées. Au moins, si vous voulez des substances individuelles et réelles, dites qu'il y a les monades sans conscience, mais que les substances personnelles, ayant conscience d'unité d'action, ne sont que des résultantes des premières. Les théologiens expliquent ainsi la Trinité : un être ufi, résultant de trois personnes (qui sont êtres) distinctes. (Ceci est remarquable.) Quoi qu'il en soif.
il est presque admis chez moi que la conscience n'est qu'une résultante, qu'elle se fait et qu'une substance substantielle ne se fait pas, que c'est Vûidividualité et que l'individualité résulte. Nous arrivons ici au nœud; être de raison, classiflcation mentale, famille artificielle et être réel, famille étant être.
Il faut avouer que c'est une fière absurdité que de nous obliger à écrire en latin ^, surtout en observant un strict tullianisme, et en nous défendant l'emploi de ces expressions modernes latinisées nécessaires pour exprimer les idées nouvelles. On nous oblige ainsi à défaçonner entièrement notre pensée pour la mettre dans un moule qui n'est pas le sien. Supposent-ils que toutes les idées peuvent passer dans toutes les langues? Sans doute, en un sens. Mais elles n'y passent qu'en dépouillant leur couleur propre, leur vuUum proprium, quel crève-cœur de travailler ainsi à désoriginaliser sa pensée! Ahl diables de grammairiens, comme je rage contre eux 1
1. Ernest Renan préparait alors su licence, qu'il passa lo 23 octobre 1846. '
Deux sortes d'explications du monde : 1** Explication s'attaquant aux faits, expliquant faits par lois. C'est l'explication au point de vue de Newton par exemple; 2** Explication des êtres s'attaquant à la substance, c'est celle des monades de Leibnitz par exemple, ou toute autre telle que celles que j'agite. Ici ce n'est plus seulement la matière, mais réellement Vunimrs physique et psychologique qui entre en cause.
L'humanité marche comme une armée. Les grands hommes forment les éclaireurs avancés, le gros suit de plus ou moins loin. Voilà pourquoi les grands hommes sont ordinairement mal vus de leur siècle; car ils ne sont pas à région. Il y a aussi les retardataires qui sont mal vus, mais pour la raison opposée.
Oui, le mythe végète, s'assimile, comme le cristal que tel cristallographe nourrissait.
Duclos, parlant d'un des faits les plus généraux du langage (la distinction des genres) : « Il y a là dedans, dit-il, une déraison, dont l'habitude seule nous empêche d'être révoltés. » Voilà bien la philosophie du xvm^ siècle, voulant réformer par la raison réflexe tout l'ouvrage de la raison spontanée.
Xot, de Gramm. de Port-Royal, 2« partie, ch. v.)
Plan d'un cours de littérature isolée, par exemple arabe, syriaque, etc. Présenter tout le système de la vie de ce peuple dans sa littérature, sa religion, ses lois civiles, ses croyances suprasensibles, ses fantastiques, son culte, etc., son tour moral, ses passions; disséquer un peuple dans ces différents casiers, et y rattacher les divers rameaux de sa littérature.
Chaque nation considérée comme un casier, une faculté. Chaque nation avec son temple, ses dieux, sa poésie de l'humanité, sa tradition, considérée comme une unité, une façon de prendre la vie
humaine. Chaque nation, outre sa vie matc^rielle, a sa gerbe de spiritualité, son temple, sa littérature.
Le temps est uniforme puisqu'il n*y a pas de raison pour qu'il aille plus vite à tel moment qu'à tel autre. L'espace doit l'être aussi, ou du moins il doit avoir quelque propriété qui corresponde à l'uniformité. Qu'est-ce? Ce ne peut être que cette propriété d'être étendu partout sur le môme schématisme, c'est-à-dire de n'être pas plus dense à tel point qu'à tel autre, ce qui n'est pas une propriété aussi creuse qu'on croit, quoiqu'on ne conc^'oive pas son absence avec autant de facilité que pour le temps. Car on se figure facilement que le temps pourrait aller plus vite, mais on ne peut concevoir que l'espace soit plus resserre qu'il n'est.
M. Sainl-Marc-Girardin est un des hommes qui excitent avec le plus de vivacité ma critique analytique. Quand je suis devant lui, je suis tout
occupé à le creuser, à le perforer dans tous les sens, car il est plein de détours curieux et pourtant facilement pénétrables; je cherche son système de vie, je fais cadrer l'hypothèse avec ce que je vois. Je n'y trouve rien d'absolu. Une manière de dire : « On me considérera ainsi (c'est un type intéressant et peu vulgaire) ; bien sûr que je n'aurai pas atteint l'absolu, pas plus que ceux que je critique, mais le tout était d'avoir réussi de hautes choses. Je n'y appuie pas. » Gela est plus avancé que le dogmatisme. Car ne doit-il pas tirer l'induction qu'il sera dépassé, indépendamment de toute vue intrinsèque? Affectation à tenir à la vie moyenne, et à faire croire qu'on ne voit pas tout ce qui est caché dessous. En définitive un fonds d'^ïsme et d'amour- j^opre. Se donne quelquefois le ton de Y homme libre, tout en faisant l'universitaire sage pour la forme et en voulant bien qu'on sache que c'est pour la forme; par exemple, son afifectation à citer ou à lire des auteurs ou des passages licencieux, pourvu qu'ils soient classiques. Quelle différence à la manière toute érudite, mais simple, dont Bayle et les érudits se plaisent aussi à citer ces scabrosités.
(Voir «• f6.)
V Apologie pour tous les grands hommes qm ont été faussement soupçonnés de magie ^ de Naudé (I62o), Note. fut alors un livre de circonstance, de controverse vivante, courageux même. Je m'imagine que, dans quelques siècles, on en dira autant d'un livre qui serait fait aujourd'hui pour combattre directement le surnaturalisme. On en rira au point de vue d'alors, on le trouvera badaud de s'être amusé à attaquer en face et de dessein dessiné. On eût voulu qu'il eût supposé le contraire, mais qu'il n'en eût [pas] parlé, tout en rapprochant le fait comme trait caractéristique de l'époque. Ainsi vont les choses ; quand un résultat est acquis, on ne conçoit plus combien il a fallu de peine pour le conquérir. Rien ne paraît plus simple. C'est l'œuf de Christophe Colomb.
C/. article sur ^'audti, par M. Sainte-Beuve , Portraits litt,, l p, 473.
Oh! lisez cette lettre de Fichte où il décrit à son ami son genre de vie, son bonheur dans sa
misère, etc., son exubérance de joie, l'absence d'ennui, le goût qu'il trouve à la vie, etc. Ohl que je comprends bien cela! Il a touché mon système de vie. C'est admirable. Il m'est supérieur en ce qu'il a beaucoup moins de réflexion sur lui-môme, plus de spontané, il va en ligne droite au vrai; vrai stoïcien, vrai et sans arrièrepensée de considération propre.
14 bis.
Il est curieux d'étudier les divers mots qui, chez les divers peuples, expriment le mariage ; ils peignent absolument la manière dont ils l'envisagent. Ainsi : "^"^Ç en hébreu = acheter (à cause de la dot regardée comme un achat). (Cf. Guizot, Civilisation en France^ mœurs des Germains et mes notes sur cet endroit.) En arabe ^ixî = posséder, régner. En latin conjux^ etc. (Cf. Coran^ IV, 3, un passage curieux à rapprocher de l'endroit susdit de M. Guizot. Voyez notes de M. Caussin, sur la fin de la sourate troisième et le commencement de la quatrième, où il y a détails curieux sur la dot inverse, l'achat de réponse.)
Singulière position du mystique et de Thomme pratique vis-à-vis l'un de l'autre, haussant les épaules, prenant pitié l'un de l'autre. Donc cette manière de juger superfidelle ne suffit pas, elle milite de part et d'autre; il faut aller au fond, et non s'en tenir à telle tendance qui n'est qu'un fait. Eh! mon Dieu! en arrivant au fond, que trouvera-t-on encore qu'une tendance? Ah ! pour moi, je suis pour mystique et me moque de ces hommes qui posent pour but à la vie d'être ministre, lettré ou antiquaire. Oh! c'est ceux-là qui sont ridicules. Mon Dieu! qu'ils sont bètes avec ce mot de mysticisme ! Il y a dans l'emploi qu'ils en font une inexprimable fadeur. Il est ce qu'était fanatisme au xvin' siècle.
M. Le Clerc est aussi un des hommes qui sollicitent le plus vivement ma propension analytique. Quand je suis devant lui, je le perce. Car il est éminemment type.
On s'impose une direction philosophique; c'est la volonté qui y fait presque tout; on se dit : Je serai dogmatique, je serai sceptique... et on s'y porte par caprice, par réaction surtout^ car au fond, on sent qu'il y a autant de raisons pour que contre; pourtant il y en a en plus pour le scepticisme; car absence de raison pour le dogmatisme, c'est raison triomphante pour scepticisme. Tout homme pensant est sceptique par moments et il le serait toujours, s'il ne se donnait le coup d'éperon pour en sortir. Et ce qui fait donner le coup d'éperon, c'est d'ordinaire une motion étrangère.
Quelle plate matière que ce système de vie intellectuelle qui se contente de 7'uwtwer, mastiquer, s'occuper, tripoter des classiques, sans chercher sous tout cela le résultat vivant et scientifique, sans oi^niser sa recherche à un but. Connaître, lire pour avoir quelque chose de bon dans Tespril, et se tenir dans une sphère sans théories ni théorèmes, comme nos moralistes
français, Vauvenargues, etc. M. Cruice* m'est type de ce genre; ce misérable écrivailleur, professeur de seconde à Henri IV aussi. Ahl les misérables I
Thèse de M, Francisque Michel, professeur de littérature étrangéi^e à la Faculté de Bordeaux 2.
Virgile au moyen âge est regardé comme enchanteur. Sentiment de Legrandd'Aussy^, précédé Note 1. d'autres qui ont voulu séparer le Virgile poète du magicien. On a prétendu que c'était Virgile de Salzbourg : on a fait ainsi deux ou trois Virgiles. Preuves du contraire. La plupart des faits du magicien ont leur raison dans les écrits du poète. D'abord il a écrit la Pharmuceutria... Nécromancien (NexpofjtavTia dans Homère). Regardé dès les premiers temps du christianisme comme un prophète. Il fallait que ce fût déjà une longue tradition pour qu'Eusèbe* ait pu prêter à Cons-
1. Cruice éUiit un théologien français, né en Irlande, qui plus tard écrivit un ouvrage sur Renan.
2. Cette thèse fut soutenue en Sorbonne le 13 mai 1846. Son titre était : Quœ vices quœque mutaliones et Yirgilium ipsum et ejus carmina per mediam œtatem e.rceperintj m-5*, Paris, 1846.
3. Membre de l'Institut, qui s'occupa de littérature du moyen âge. 1737-1800.