CONTE NAPOLITAIN
Il y avait une fois à Sal( rne un jeune bûcheron qui s’appelait Zerbin. Orphelin et pauvre, it n’avait point d’amis ; sau.age et taciturne, il ne parlait à personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se mêlait point des affaires d’autrui, chacun le tenait pour un sot. On l’avait surnommé le farouche ; jamais titre ne fut mieux mérité. Le matin, quand tout dormait encore dans la ville, il s’en allait à la montagne, la veste et la cognée sur l’épaule.; il vivait seul dans les bois, tout le long du jour, et ne rentrait qu’à la
brune, traînant après lui quelque méchant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait devant la fontaine où tous les soirs les jeunes filles dü quartier allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de celte sombre figure et se moquait du pauvre bûcheron. Ni la barbe noire, ni les yeux brillants de Zerbin n’effrayaient cette troupe effrontée ; c’était à qui provoquerait l’innocent.
— Zerbin de mon âme, criait l’une, dis un mot, je te donne mon cœur.
— Plaisir de mes yeux, reprenait l’aulre, montre-moi la couleur de tes paroles, je suis à toi.
— Zerbin, Zerbin, répétaient en chœur toutes ces têtes folles, qui de nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?
— La plus bavarde, répondait le bûcheron, en leur montrant le poing.
Et chacune de crier aussitôt :
— Merci, mon bon Zerbin, merci.
Poursuivi parles éclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui avec la grâce d’un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa porte fermée, il soupait d’un morceau de pain et d’un verre d’eau, s’enveloppait dans les lambeaux
ZERBIN LE FAROUCHE
d’une vieille couverture, et se couchait sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans désirs, il s’endormait vile et ne rêvait guère. Si le bonheur est de ne rien sentir, le plus heureux des hommes, c’était Zerbin.
Un jour qu’il s’était fatigué à ébrancher un vieux buis aussi dur que la pierre, Zerbin voulut faire la sieste près d’un étang tout entouré de beaux arbres. A sa grande surprise, il aperçut, étendue sur le gazon, une jeune femme, d’une merveilleuse beauté, et dont la robe était faite de plumes de cygne. L’inconnue luttait contre un rêve pénible ; son visage était crispé, ses mains s’agitaient ; on eût dit qu’elle essayait en vain de secouer le sommeil qui l’oppressait.
— S’il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir à midi, avec le soleil sur la figure ! Toutes les femmes sont folles.
Il enlaça quelques branches pOur en ombrager la tête de l’étrangère, et sur ce berceau il plaça comme un voile sa veste de travail.
Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperçut dans l’herbe, à deux pas de l’inconnue, une vipère qui approchait en dardant sa langue empoisonnée.
— Ah ! dit Zerbin, si petite et déjà si méchante !
Et en deux coups de sa cognée il fit du serpent trois morceaux. Les tronçons tressaillaient comme s’ils voulaient encore atteindre l’étrangère; le bûcheron les poussa du pied dans l’é- (ang ; ils y tombèrent en frémissant comme un fer rouge qu’on trempe dans l’eau.
A ce bruit, la fée s’éveilla, et se levant, les yeux brillants de joie :
— Zerbin I s’écria-t-elle, Zerbin !
— C’est mon nom, je le connais, répondit le bûcheron, il n’y a pas besoin de crier si fort.
— Quoi ! mon ami, dit la fée, tu ne veux pas que je te remercie du service que tu m’as rendu? Tu m’as sauvé plus que la vie.
— Je ne vous ai rien sauvé du tout, dit Zerbin, avec sa grâce ordinaire. Une autre fois ne vous couchez pas sur l’herbe sans voir s’il y a des serpents. Voilà le conseil que je vous donne.
ZERBIN LE FAROUCHE
Maintenant, bonsoir; laissez-moi dormir, je n’ai pas de temps à perdre.
Il s’étendit tout de son long sur l’herbe et ferma les yeux.
— Zcrbin, dit la fée, tu ne me demandes rien?
— Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu’on veut ; quand on a ce qu’on veut, on çst heureux. Bonsoir.
Et le vilain se mit à ronfler.
— Pauvre garçon, dit la fée, ton âme est endormie ; mais, quoi que tu fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j’allais tomber dans les mains d’un génie, mon ennemi cruel ; sans toi j’aurais été cent ans couleuvre ; je te dois cent ans de jeunesse et de beauté. Comment te payer? J’y suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu’on veut, on est heureux, c’est toi qui l’as dit. Eh bien ! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce que tu souhaiteras, tu l’auras. Bientôt, je l’espère, tu béniras la fée des eaux.
Elle fit trois ronds en l’air avec sa baguette de coudrier, puis elle entra dans l’étang d’un pas si léger, que l’onde même n’en fut pas ridée. A l’approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs aigrettes , les nénufars épanouissaient leurs
fleurs les plus fraîches; les arbres, le jour, le vent même, tout souriait à la fée, tout semblait s’asSocier à son bonheur. Une dernière fois elle leva sa baguette ; aussitôt, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s’ouvrirent en s’illuminant. On eût dit qu’un rayon de soleil perçait jusqu’au fond de l’abîme. Puis tout rentra dans l’ombre et le silence; on n’entendit plus rien que Zerbin qui ronflait toujours.
Le soleil commençait à baisser quand le bûcheron se réveilla. Il retourna tranquillement à sa besogne, et d’un bras vigoureux il attaqua le tronc de l’arbre qu’il avait ébranché le matin. La cognée résonnait sur le bois, mais elle ne l’entamait guère; Zerbin suait à grosses gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui défiait tous ses efforts.
— Ah ! dit-il en regardant sa cognée tout ébréchée, quel malheur qu’on n’ait pas inventé un oulil qui coupât le bois comme du beurre I J’en voudrais un comme ça.
ZERBIN LE FAROUCHE
Il recula de deux pas, lit tourner sa cognée sur sa tête et la lança d’une telle force qu’il alla tomber à dix pieds, les bras en avant, le nez par terre.
— Per Baccho ! s’écria-t-il, j’ai la berlue; j’ai frappé h côté.
Zerbin fut bientêt rassuré, car au même instant l’arbre tomba, et si prés de lui, que peu s’en fallut que le pauvre garçon ne fût écrasé.
— Voilà un beau coup I s’écria-t-il, et qui avance ma journée. Comme c’est tranché ! on dirait d’un trait de scie. Il n’y a pas deux bûcherons pour travailler comme le fils de ma mère.
Sur ce, il rassembla toutes les branches qu’il avait abattues le matin ; puis, déliant une corde qu’il avait roulée autour de sa ceinture, il se mit à cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l’attacha avec un nœud coulant.
— A présent, dit- il, il faut traîner cela à la ville. Il est fâcheux que les fagots n’aient pas quatre jambes comme les chevaux ! Je m’en irais fièrement à Salerne et j’y entrerais en caraco-; lant, à la façon d’un beau cavalier qui se promène sans rien faire. Je voudrais me voir comme ça.
A l’instant, voici le fagot qui se soulève et qui se met à trotter d’un pas allongé. Sans s’étonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter par cetle monture d’espèce nouvelle, et tout le long du chemin il prenait en pitié ces pauvres petites gens qui marchaient à pied, faute d’un fagot.
Au temps dont nous parlons, il y avait une grande place au milieu de Salerne^ et sur cette place était le palais du roi. Ce roi, personne ne l’ignore, c’était le fameux Mouchamiel, dont l 'histoire a immortalisé le nom.
Chaque après-midi on voyait tristement assise au balcon la fille du roi, la princesse Aléli. C’est en vain que ses esclaves essayaient de la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries ; Aléli n’écoutait que sa pensée. Depuis trois ans, le roi son père voulait la marier à tous les barons du voisinage, depuis trois ans la princesse refusait tous les prétendants. Salerne était sa dot, et elle sentait que c’était sa dot seule qu’on voulait épouser. Sérieuse et tendre, Aléli
ZERBIN LE FAROUCHE
n’avait pas d’ambition, elle n’était pas coquette, elle ne riait pas pour montrer ses dents, elle savait écouter et ne parlait jamais pour ne rien dire; celte maladie, si rare chez les femmes, faisait le désespoir des médecins.
Aléli était encore plus rêveuse que de coutume, quand tout d’un coup déboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majesté d’un César empanaché. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent prises d’un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main, elles se mirent à en jeter au cavalier, et de façon si adroite, qu’il en reçut deux en plein visage.
— Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous rire à vous user les dents jusqu’aux gencives. Voilà ce que vous souhaite Zerbin.
Et voici les deux femmes qui rient à se tordre, sans que rien les arrête, ni les menaces du bûcheron, ni les ordres de la princesse, qui prenait en pitié le pauvre bûcheron.
— Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aléli, et si douce et si triste ! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te
fera rire, et l’épouser par-dessus le marché !
Sur ce, il prit sa mèche de cheveux, et salua la princesse de la façon la plus gracieuse.
Régie générale, quand on est à cheval sur un fagot, il ne faut saluer personne, fùt-ce une reine ; Zerbin l’oublia, et mal lui en prit. Pour saluer la princesse, il avait lâché la corde qui retenait les branches en faisceaux; voici le fagot qui s’ouvre et le bon Zerbin qui tombe en arrière, les jambes en l’air, de la façon la plus grotesque et la plus ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la moitié du feuillage, et couronné comme un dieu Sylvain, il s’en alla rouler dix pas plus loin.
Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on ? Je l’ignore ; c’est un mystère que la philosophie n’a pas encore expliqué. Ce que je sais, c’est que tout le monde rit et que la princesse Aléli fit comme tout le monde. Mais aussitôt elle se leva, regarda Zerbin avec des yeux étranges, mit la main sur son cœur, la porta à sa tête, et rentra dans le palais, tout agitée d’un trouble inconnu.
Cependant Zerbin rassemblait les branches éparses et rentrait chez lui à pied, comme un
ZKUDIN LE FAROUCHE.
simple fagolier. La prospérité ne l’avait point ébloui, la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journée était bonne, c’était assez pour lui. Il acheta un beau fromage de bullle, blanc et dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dîna du meilleur appétit. L’innocent ne se doutait guère du mal qu’il avait fait et du désordre qu’il laissait après lui.
Tandis que ces graves événements se passaient, quatre heures sonnaient à la tour de Salerne. La journée était brûlante, le silence régnait dans les rues. Retiré dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple ; il dormait.
Tout à coup il s’éveilla en sursaut ; deux bras lui serraient le cou, des larmes brûlantes lui mouillaient le visage ; c’était la belle Aléli qui embrassait son père, dans un accès de tendresse.
— Qu'est cela ? dit le roi, surpris de ce redou-
blement d’amour. Tu m’embrasses et tu pleures? Ah ! tille de ta mère, tu veux me faire faire ta volonté.
— Tout au contraire, mon beau père, dit Aléli ; c’est une fille obéissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l’ai trouvé. Pour vous faire plaisir, je suis prêle à lui donner ma main.
— Bon, reprit Mouchamiel, c’est la fin du caprice. Qui épousons-nous? le prince de la Gava? Non. C’est donc le comte de Capri? le marquis de Sorrenle? Non. Qui est -ce donc?
— Je ne le connais pas, mon bon père.
— Comment, tu ne le connais pas?... tu l’as vu cependant?
— Oui, tout à l’heure, sur la place du château.
— Et il l’a parlé ?
— Non, mon père. Est-il besoin de parler quand les cœurs s’entendent?
Mouchamiel fit la grimace, se gratta l’oreille, et regardant sa fille entre les deux yeux ;
— Au moins, dit-il, c’est uq prince?
— Je ne sais, mon père, mais qu’importe?
— Il importe beaucoup, ma fille, et lu n’en-
ZERBIN LE FAROUCHE
tends rien à la politique. Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c’est à merveille. Comme roi et comme père, je ne gênerai jamais ta volonté, quand cette volonté sera la mienne. Mais autrement j’ai des devoirs à remplir envers ma famille et mes sujets, et j’entends qu’on fasse ce que je veux. Où se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t’a pas parié et qui t’adore?
— Je l’ignore, dit Aléli.
— Voilà qui est trop fort ! s’écria Mouchamiel, C’est pour me conter de pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent à mon peuple ! Holà I chambellans, qu’on appelle les femmes de la princesse et qu’on la reconduise dans ses appartements.
En entendant ces mots, Aléli leva les bras au ciel et se mit à fondre en larmes. Puis elle tomba aux pieds du roi en sanglotant. Au même moment les deux femmes entrèrent, toujours riant aux éclats.
— Silence, misérables, silence ! s’écria Mouchamiel, indigné de ce manque de respect.
Mais plus le roi criait : Silence I et plus les deux femmes riaient, sans souci de l’étiquette.
fli NOUVEArX CONTES BLEUS.
— Gardes, dil le prince hors de lui, qu’on saisisse ces insolentes, et qu’on leur franche la lôte. Je leur apprendrai qu’il n’y a rien de moins plaisant qu’un roi.
— Sire, dit Aléli, en joignant les mains, rappelez-vous que vous avez illustré votre règne en abolissant la peine de mort.
— Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilisés. Qu’on épargne ces femmes, et qu’on SC contente de les traiter à la russe, avec tous les ménagements voulus. Bàtonnez-les jusqu’à ce qu’elles meurent naturellement.
— Grâce ! mon père, dit Aléli ; c’est moi, c’est voire fille qui vous en supplie.
— Pour Dieu ! qu’elles ne rient plus, et qu’on m’en débarrasse, dit le bon Mouchamiel. Emmenez ces pécores, je leur pardonne ; qu’on les enferme dans une cellule jusqu’à ce qu’eUes y crèvent de silence et d’ennui.
— Ah ! mon père, sanglota la pauvre Aléli.
— Allons, dit le roi, qu’on les marie, et que ça finisse.
— Grâce, sire, nous ne rirons plus, crièrent es deux femmes en tombant à genoux et en ourant une bouche où il n’y avait plus que des
ZEnSlN LE FAROUCHE.
gencives. Que Votre Majesté nous pardonne, et qu’elle nous venge. Nous sommes victimes d’un art infernal ; un scélérat nous a ensorcelées.
— Un sorcier dans mes États, dit le roi qui était un esprit fort, c’est impossible. 11 n’y en a point, puisque je n’y crois pas.
— Sire, dit l’une des femmes, est-il naturel qu’un fagot trotte comme un cheval de manège et caracole sous la main d’un bûcheron? Voilà ce, que nous venons de voir sur la place du château.
— Un fagot ! reprit le roi ; cela sent le sorcier. Gardes, qu’on saisisse l'homme et son fagot, et que, l’un portant l'autre, on les brûle tous les deux. Après cela j’espère qu’on me laissera dormir.
— Brûler mon bien-aimé ! s’écria la princesse en remuant les bras comme une illuminée. Sire, ce noble chevalier, c’est mon époux,* c’est mon bien, c’est ma vie. Si l’on touche à un seul de ses cheveux, je meurs !
— L’enfer est dans ma maison, dit le ..pauvre Mouchamiel. A quoi me sert-il d’être roi pour ne pouvoir pas même dormir la grasse matinée?
Mais je suis bon de me tourmenter. Qu’on appelle
Mistigris. Puisque j’ai un ministre, c’est bien le moins qu’il me dise ce que je pense, et qu’il sache ce que je veux.
On annonça le seigneur Mistigris. C’était un petit homme, gros, court, rond, large, qui roulait plus qu’il ne marchait. Des yeux de fouine qui regardaient de tous les côtés à la fois, un front bas, un nez crochu, de grosses joues, trois mentons : tel est le portrait du célèbre ministre qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le pouvoir et ses ennuis
— Enfin vous voilà ! dit le prince. Comment se fait-il qu’il se passe des choses inouïes dans mon empire, et que moi, le roi, j’en sois le dernier averti ?
— Tout est dans l’ordre accoutumé, dit Mistigris d’un ton placide. J’ai là dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix régnent dans l’État, comme toujours.
ZERBIN LE FAROÜCHE.
Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit :
« Port de Salerne. Tout est tranquille. On n’a pas volé à la douane plus que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau ; cinq entrées à l’hôpital. Rien de nouveau.
« Ville haute. Octroi doublé; prospérité et moralité toujours croissantes. Deux femmes mortes de faim ; dix enfants exposés; trois maris qui ont battu leur femme, dix femmes qui ont battu leur mari ; trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau, o
— Voilà donc tout ce que que vous savez? dit Mouchamiel d’une voix irritée. Eh bien ! moi, monsieur, dont ce n’est pas le métier de connaître les affaires d'État, j’en sais davantage. Un homme à cheval sur un fagot a passé sur la place du château, et il a ensorcelé ma fille. La voici qui veut l’épouser.
— Sire., dit Mistigris, je n’ignorais pas ce détail; un ministre sait tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majesté de ces niaiseries ! On pendra l’homme et tout sera dit.
— El vous pouvez me dire où est ce misérable ?
— Sans doute, sife, répondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend tout, est partout.
— Eli bien! monsieur, dit le roi, si dans un quart d’heure ce drôle n’est pas ici, vous laisserez le ministère à des gens qui ne se contentent pas de voir, mais qui agissent. Allez!
Mistigris sortit de la chambre toujours souriant Mais une fois dans la salle d’attente, il devint cramoisi comme un homme qui étouffe, et fut obligé de prendre le bras du premier ami qu’il rencontra. C’était le préfet de la ville qu’un hasard heureux amenait près de lui. Mistigris recula de deux pas et prit le magistrat au collet.
— Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix minutes vous ne m’amenez pas l’homme qui se promène dans Salerne à cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!
Tout étourdi de cette menace, le préfet courut chez le chef de la police.
— Où est l’homme qui se promène sur un fagot? lui dit-il.
— Quel homme ? demanda le chef de la police.
ZERBIN LE FAROUCHE. G9
— Ne raisonnez pas avec votre supérieur ; je ne le souffrirai point. En n’arrôtanl pas cescélé-, rat vous avez manqué à tous vos devoirs. Si dans cinq minutes cel homme n’est pas ici, je vous chasse. Allez !
Le chef de la police courut au poste du château ; il y trouva ses gens qui veillaient à la tranquillité publique en jouant aux dés.
— Drôles I leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m’amenez pas l'homme qui se promène à cheval sur imfagot, je vous fais bâtonner comme des galériens. Courez, et pas un mot!
La troupe sortit en blasphémant, tandis que l’habile et sage Mistigris, confiant dans les miracles de la hiérarchie, rentrait tranquillement dans la chambre du roi et remettait sur ses lèvres ce sourire perpétuel qui fait partie de la profession.
Deux mots dits par le ministre à l’oreille du roi charmèrent Mouchamiel. L’idée de brûler un sorcier ne lui déplaisait pas. C’était im joli petit
événement qui honorerait son règne, une preuve de sagesse qui étonnerait la postérité. Une seule chose gênait le roi, c’était la pauvre Aléli noyée dans les larmes et que ses femmes essayaient en vain d’entraîner dans ses appartements.
Mistigris regarda le roi en clignant de l’œil, puis, s’approchant de la princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde :
— Madame, il va venir, il ne faut pas qu’il vous voie pleurer. Au contraire, parez-vous, soyez deux fois belle, et que votre vue seule l’assure de son bonheur.
— Je vous entends, bon Mistigris ? s’écria Aléli. Merci, mon père, merci, ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu’elle couvrit de baisers. Soyez béni, mille et mille fois béni!
Elle sortit ivre de joie, la tête haute, les yeux brillants, et si heureuse, si heureuse qu’elle arrêta au passage le premier chambellan pour lui annoncer elle-même son mariage.
— Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-même les honneurs du palais, et soyez sûr que vous n’obligerez pas des ingrats.
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Resté seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d’un air furieux.
— Êtes-vous fou ! lui dit-il. Quoi î sans me consulter, vous engagez ma parole? Vous croyez vous le maître de mon empire, pour disposer de ma fille et de moi sans mon aveu?
— Bah ! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse ; c’était le plus pressé. En politique on ne s’occupe jamais du lendemain. A chaque jour suffit sa peine.
— Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent qui m’a volé le cœur de mon enfant.
— Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole, mais il y a plusieurs façons de la tenir.
— Qu’entendez-vous par là? dit Moucliamiel.
— Votre Majesté, reprit le ministre, vient de promettre à sa fille de la marier ; nous la marierons. Après quoi nous prendrons la loi qui dit :
« Si un noble qui n’a pas rang de baron ose prétendre à l’amour d’une princesse de sang
royal, il sera traité comme noble, c’est-à-dire décapité.
« Si le prétendant est un bourgeois il sera traité comme un bourgeois, c’est-à-dire pendu.
« Si c’est un vilain, il sera noyé comme un chien. »
— Vous voyez, sire, que rien n’est plus aisé que d’accorder votre amour paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois à Salerne qu’il y a toujours moyen de s’accommoder avec elles.
— Misligris, dit le roi, vous ôtes un coquin.
— Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis qu’un politique. On m’a enseigné qu’il y a une grande morale pour les princes et une petite pour les petites gens. J’ai profité de la leçon. C’est ce discernement qui fait le génie des hommes d’Élat, l’admiration des habiles et le scandale des sots.
— Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous êtes fatigant comme un éloge académique. Je ne vous demande pas de mots, mais des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.
ZERBIN LE FAROUCHE
Comme il parlait ainsi, la princesse Aléli entra dans la chambre royale. Elle était si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bonMouchamiel soupira et se prit à désirer que le cavalier du fagot fvit un prince, afin qu’on ne le pendit pas.
C’est une belle chose que la gloire, mais elle a ses désagréments. Adieu le plaisir d’ètre inconnu et de défier la sotte curiosité de la foule. L’entrée triornphale de Zerbin n’était pas achevée, qu’il n’y avait pas un enfant, dans Salerne, qui ne connût la personne, la vie et la demeure du bûcheron. Aussi les estafiers n’eurent pas grand peine à trouver l’homme qu’ils cherchaient.
Zerbin était à deux genoux dans sa cour, tout occupé à affiler sa fameuse cognée ; il en essayait le tranchant avec l’ongle de son pouce, quand une main s’abattit sur lui, le prit au collet et d’un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos, le poussèrent dans la rue ; c’est de cette façon
qu’il apprit qu’un ministre s’intéressait à sa personne, et que le roi lui-mème daignait l’appeler au palais.
Zerbin était un sage, et le sage ne s’étonne de rien. 11 enfonça ses deux mains dans sa ceinture et marcha tranquillement, sans trop s’émouvoir de la grêle qui tombait sur lui. Cependant, pour éire sage, on n’est pas un saint. Un coup de pied, reçu dans le mollet, lassa la patience du bûcheron.
— Doucement, dit-il, un peu de pitié pour le pauvre monde.
— Je crois que le drôle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet ; on va prendre des gants pour le mener par la main.
— Je voudrais vous voir à ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez.
— Te tairas-tu, drôle ! dit le chef de la bande en lui décochant un coup de poing à décorner un bœuf.
Lecoup était mal porté sans doute, car, au lieu d’atteindre Zerbin, il alla droit dans l’œil d’un estafier. Furieux et à moitié aveugle, le blessé se jeta sur le maladroit qui l’avait frappé et le prit
ZERBIN LE FAROUCHE
aux cheveux. Les voilà qui se battent ; on veut les séparer ; les coups de poing pleuvent à droite, à gauche, en haut, eii bas; c’était une mêlée gé* nérale : rien n’y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour rétablir Tordre, en arrêtant les battants, les battus et les curieux.
Zerbin, toujours impassible, s’en allait au château, en se promenant, quand, sur la grande place, il fut abordé par une longue file de beaux messieurs, en habits brodés et en culottes courtes. C’étaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan luimême, venaient au-devant du fiancé qu’attendait la princesse. Comme ils avaient reçu Tordre d’être polis, chacun d’eux avait le chapeau a la main et le sourire sur les lèvres. Ils saluèrent Zerbin ; le bûcheron, en homme bien élevé, leur rendit leur salut. Nouvelles révérences de la livrée, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravité parfaite. Zerbin se fatigua le premier ; n’étant pas né dans un palais, il n’avait pas les reins souples ; Thabitude lui manquait.
— Assez, s’écria-t-il, assez; et comme dit la chanson :
Après trois refus,
La chance;
Après trois saluls,
La danse.
Vous ne m’avez que trop salué, dansez maintenant.
Aussilét voici les valets qui se mettent à danser en saluant, à saluer en dansant, et qui tous, précédant Zerbin dans un ordre admirable, lui font au château une entrée digne d’un roi.
Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement le bout de son nez, Aléli soupirait, Mistigris taillait des plumes, comme un diplomate qui cherche une idée, les courtisans, immobiles et muets, avaient l’air de réfléchir. Enfin, la grande porte du salon s’ouvrit. Majordome et valets entrèrent en cadence, dansant une sarabande qui surprit fort la cour.
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ZERBIN LE FAROUCHE
Derrière eux, marchait le bûcheron, aussi peu ému des splendeurs royales que s’il était né dans un palais. Cependant, à la vue du roi, il s’arrêta, ôla son chapeau, qu’il tint à deux mains sur sa poitrine, salua trois fois, en tirant la jambe droite,puis il remit son chapeau sur sa tôle, s’assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser le bout de son pied.
— Mon père, s’écria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici l’époux que vous m’avez donné. Qu’il est beau I qu’il est noble ! N’esl-ce pas que vous l’aimerez?
— Misligris, murmura Mouchamiel à demi étranglé, interrogez cet homme avec les plus grands ménagements. Songez au repos de ma fille et au mien. Quelle aventure! Ah ! que les pères seraient heureux, s’ils n’avaient pas d’enfants !
— Que Votre Majesté se rassure, répondit Mistigris, l’humanité est mon devoir et mon plaisir.
— Lève-toi, coquin I dit-il à Zerbin d’un ton brusque; réponds vite, si tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince déguisé? Tu te tais, misérable ! Tu es un sorcier!
— Pas plus sorcier que toi, mon gros, répondit Zerhin sans quitter son fauteuil.
— Ah ! brigand 1 s’écria le ministre ; celle dénégation prouve ton crime : te voilà confondu par ton silence, triple scélérat !
— Si j’avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin.
— Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l’éloquence, faites justice ; purgez vos États, purgez la terre de ce monstre. La mort est trop douce pour un pareil sacripant.
— Va toujours, dit Zerbin ; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.
— Sire, cria Mistigris en soufflant, vofrejustice et votre humanité sont en présence, oua, oua, oua. L’humanité vous ordonne de protéger vos sujets en les délivrant de ce sorcier, oua, oua, oua, la justice veut qu’on le pende ou qu’on le brûle, oua, oua, oua. Vous êtes père, oua, oua, mais vous êtes roi, oua, oua, et le roi, oua, oua, doit effacer le père, oua, oua, oua.
— Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic insupportable. Pas tant d’affectation. Concluez.
— Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. Oua, oua, oua.
Tandis que le roi soupirait, Aléli, quittant
ZERBIN LE FAROUCHE
brusquement son père, alla se mettre auprès de Zerbin.
— Ordonnez, sire, dit-elle ; voici mon époux : son sort sera le mien.
A ce scandale, toutes les dames delà cour se couvrirent la figure, Mistigris lui-même se crut obligé de rougir.
— Malheureuse, dit le roi furieux, en te déshonorant, tu as prononcé ta condamnation. Gardes ! arrêtez ces deux créatures ; qu’on les marie séance tenante; après cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans le port, jetez-y ces coupables, et qu’on les abandonne à la fureur des flots.
— Ah I sire, s’écria Mistigris, tandis qu’on entraînait la princesse et Zerbin, vous êtes le plus grand roi du monde. Votre bonté, votre douceur, votre indulgence, seront l’exemple et l’étonnement de la postérité. Que ne dira pas demain le Journal officiel ! Pour nous, confondus par tan de magnanimité, il ne nous reste qu ànous taire et à admirer.
— Ma pauvre fille, s’écria le roi, que va-t-elle devenir sans son père ! Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera pour
moi une consolation que de savoir cet habile ..homme aupn^s de ma chère Aléli, Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon bon Misligris.
Mistigris était resté la bouche ouverte ; il allait reprendre haleine pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l’emporta hors du palais. Malgré ses cris, ses menaces, ses prières et ses pleurs, on le jeta dans la barque, et bientôt les trois amis se trouvèrent seuls au milieu des flots.
Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s’enlerma dans la chambre basse pour achever une sieste si désagréablement interrompue.
La unit était l)elle et calme; la lum; éclairait de.'-.a blaricluî clarté la mer et ses sillons tremblatits ; le veut soufllait de terre et emportait au loin la barque; déjà ou apercevait Capri qui se dresiail au milieu des flots comme une corbeille