‹ Nouveaux contes bleusChapitre 5 sur 27 · ERBIN LE FAROUCHE · texte numérisé non relu

ERBIN LE FAROUCHE

tle (leurs. Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson plaintive, chant de bûcheron ou de matelot. A ses pieds était assise Aléli, silencieuse, mais non pas triste ; elle écoutait son bien-aimé. Le passé, elle l’oubliait; l’avenir, elle n’y songeait guère ; rester auprès de Zerbin, c’était toute sa vie.

Mistigris, moins tendre, était moins philosophe. Inquiet et furieux, il s’ngitait comme un ours dans sa cage, et faisait à Zerbin dé beaux discours que le bûcheron n’écoutait guère. Insensible comme toujours, Zerbin penchait la tôle. Peu habitué aux harangues ofticielles, les discours du ministre l'endormaient.

— Qu’allons-nous devenir? criait Mistigris.

Voyons, affreux sorcier, si tu as quelque vertu, montre-le, tire-nous d’ici. Fais-toi prince ou roi quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque chose à gouverner. A quoi te sert ta puissance, si lu ne fais pas la fortune de les amis?

— J’ai faim, dit Zerbin, en ouvrant la moitié d’un œil.

Aléli se leva aussitôt et chercha autour d’elle.

— Mon ami, dit-élle, que voulez-vous ?

— Je veux des figues et du raisin, dit le bûcheron.

Mistigris poussa un cri ; un baril de figues et de raisins secs venait de sortir entre ses jambes et l’avait jeté par terre.

— Ah ! pensa-t-il en se relevant, j’ai ton secret, maudit sorcier. Si tu as ce que tu souhaites, ma fortune est faite ; je n’ai pas été ministre pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai.

Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s’approcha de lui, le dos courbé, la face souriante.

— Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander à Votre Excellence son incomparable amitié. Peutêtre Votre Altesse n’a-t-elle pas bien compris tout ce que je cachais de dévouement sous la sévérité affectée de mes paroles; mais je puis l’assurer que tout était calculé pour brusquer son bonheur. C’est moi seul qui ai bâté son heureux mariage.

— J’ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

— Voici, seigneur 'dit Mistigris avec toute la grâce d’un courtisan. J’espère que Son Excellence

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sera satisfaite de mes petits services et quelle me mettra souvent à même de lui témoigner tout mon zèle.

— Triple brute, murmura-t-il tout bas, lu ne m’entends point. 11 faut absolument que je mette Aléli dans mes intérêts. Plaire aux dames, c’est le grand secret de la politique.

— A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que vous êtes marié de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un cadeau de noces à votre royale fiancée?

— Toi, mon gros, tu m’ennuies, dit Zerbin.

Un cadeau de noces, où veux-tu que je le pêche ? Au fond de la mer? Va le demander aux poissons, lu me le rapporteras.

.4 l’instant même, comme si une main invisible l’eût lancé, Mistigris sauta par-dessus le bord, et disparut sous les flots.

Zerbin se remit à éplucher et à croquer ses raisins, tandis qu’Aléli ne se lassait pas de le regarder.

— Voilà un marsouin qui sort de l’eau, dit Zerbin.

Ce n’était pas un marsouin, c’était l’heureiix messager qui, remonté sur les vagues, se débat-

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lait au milieu de l’écume; Zerbin prit Misligris par les cheveux el le tira par-dessus bord. Cliose étrange, le gros homme avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une étoile au milieu de la nuit.

Dès qu’il put respirer :

— Voilà, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre à la charmante Aléli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidèle et le plus dévoué des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministère à confier...

— J’ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

— Seigneur, reprit Misligris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre femme? Cette barque exposée à toutes les injures de l’air, n’est pas un séjour digne de sa naissance el de sa beauté.

— Assez! Misligris, dit Aléli; je suis bien ici, je ne demande rien.

— Rappelez-vous, madame, dit l’officieux ministre, que lorsque le prince de Capri vous offrit sa main, il avait envoyé à Salerne un splendide navire en acajou, où l’or et l’ivoire brillaient de toutes paris. Et ces matelots vôlus de velours, et ces cordages de soie, el ces trois salons tout or-

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nés de glaces I voilà ce qu’un petit prince faisait pour vous. Le seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arrière, lui si noble, si puissant et si bon.

— Il est sot, ce bonhomme-là, dit Zerbin ; il parle toujours. Je voudrais avoir un bateau comme ça, rien que pour te clore le bec, bavard ; après ça tu te tairais.

A ce moment, Aléli poussa un cri de surprise et de joie qui fit tressaillir le bûcheron.

Où était-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la grâce d’un cygne aux ailes gonflées.. Une tente éclairée par des lampes d’albàtre formait sur le pont un salon richement meublé; Aléli toujours assise aux pieds de son époux, le regardait toujours; Misligris courait après l'équipage, et voulait donner des ordres à chaque matelot. Mais, sur cet étrange vaisseau, personne ne parlait: Mistigris en était pour son éloquence, et ne pouvait même trouver un mousse à gouverner.

Zerbin se leva pour regarder le sillage; Misligris accourut aussitôt, toujours souriant.

— Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon zèle?

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— Tais-toi, bavard, dit le bûcheron. Je te défends de parler jusqu’à demain matin. Je rêve, laisse-moi dormir.

Mistigris resta bouche béante, en faisant les gestes les plus respectueux ; puis de désespoir il descendit à la salle à manger et se mit à souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin rêvait tout à son aise; Aléli seule ne dormait pas.

On se lasse de tout, môme du bonheur, dit un proverbe; à plus forte raison se lasse-t-on d’aller en mer sur un navire où personne ne parle, et qui va je ne sais où.

Aussi dès que Mistigris eut repris ses sens et recouvré la parole, n’eut-il d’autre idée que d’amener Zerbin à souhaiter d’être à terre. La chose était difficile ; l’adroit courtisan craignait toujours quelque vœu indiscret qui le renverrait chez les poissons ; il tremblait par-dessus tout

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que Zerbin ne regrettât ses bois et sa cognée. Devenez donc le minisire d’un bûcheron 1

bonheur Zerbin s’élait réveillé dans une humeur charmante, il s’habiluait à la princesse, et, si brute qu’il lût, cette aimable ligure l’égayait. Mistigris voulut saisir l’occasion ; mais, hélas ! les femmes sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Aléli disait à Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et du bruit, dans quelque chaumière tranquille au milieu d’un verger, au bord d’un ruisseau. Sans rien comprendre à cette poésie, le bon Zerbin écoutait avec plaisir ces douces paroles qui le berçaient.

— Une chaumière, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait joli. Si...

Mistigris se sentit perdu, et frappa un grand coup,

— Ah ! seigneur ! s’écria-t-il, regardez donc làd)as en face de vous. Que c’est beau !

— Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien.

— Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux.

— Est-ce possible? reprit Mistigris d’un air étonné. Quoi ! vous ne voyez pas ce palais de

marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout garni d’orangers, qui par cent marches descend majeslueusemenl au bord de la mer? •

— Un palais? dit Aléli. Pour être entourée de courtisans, d’égoïstes et de valets, je n’en veux pas. Fuyons.

— Oui, dit Zerbin, une chaumière vaut mieux; on y est plus tranquille.

— Ce palais-là ne ressemble à aucun autre, s’écria Mistigris, chez qui la peur excitait l’imagination. Dans cette demeure féerique il n’y a ni courtisans ni valets ; on est servi de façon invisible, on est tout à la fois seul et entouré! Les meubles ont des mains, les murs ont des oreilles.

— Ont-ils une langue? dit Zerbin.

— Oui, reprit Mistigris ; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent quand on veut.

— Eh bien, dit le bûcheron, ils ont plus-d’esprit que loi. Je voudrais bien avoir un château comme ça. Où est-il donc ce beau palais? Je ne le vois pas.

— Il est là devant vous, mon ami, dit la princesse.

Le vaisseau avait couru vers la terre, et déjà on jetait l’ancre dans un port où l’eau était assez

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profonde pour qu’on pût aborder à quai. Le port était à demi entouré par un grand escalier en fer à cheval ; au-dessus de l’escalier, sur une plateforme immense et qui dominait la mer, s’élevait le plus riant palais qu’on ait jamais rêvé.

Les trois amis montèrent gaiement; Mistigris allait en tête, tout en soufflant à chaque marche. Arrivé à la grille du château, il voulut sonner; pas de cloche; il appela ; ce fut la Grille ellemême qui répondit.

— Que veux-tu, étranger? demanda-t-elle.

• — Parler au maître de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigué de causer pour la première fois avec du fer battu.

— Le maître de ce palais est le seigneur Zerbin, répondit la Grille. Quand il approchera, j’ouvrirai.

Zerbin arrivait, donnant le bras àlabelleAléli; la Grille s’écarta avec respect, et laissa passer les deux époux, suivis de Mistigris.

Une fois sur la terrasse, Aléli regarda le spectacle splendide qu’elle avait sous les yeux : la ' mer, la mer immense, toute brillante au soleil du matin.

< — Qu’il fait bon ici! dit-elle, et qu’on serait

bien, assis sous cette galerie, toute garnie de lauriers en fleur !

— Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre.

— Il n’y a donc pas de fauteuils ici*^ s’écria Mistigris.

— Nous voici, nous voici, crièrent les fauteuils ; et ils arrivèrent tous, courant l’un après l’autre, aussi vite que leurs quatre pieds le permettaient.

— On déjeunerait bien ici, dit Mistigris.

— Oui, dit Zerbin; mais où est la table?

— Me voilà, me voilà ! répondit une voix de contralto.

Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravité d’une matrone, vint se placer devant les convives.

— C’est charmant, dit la princesse, mais où sont les plats?

— Nous voici, nous voici crièrent des petites voix sèches; et trente plats, suivis des assiettes, leurs sœurs, et des couverts, leurs cousins, sans 'oublier leurs tantes, les salières, se rangèrent en un instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier, de fruits et de fleurs.

— Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez

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ce que je fais pour vous. Tout ceci est mon œuvre.

— Tu mens! cria une voix,

Mistigris se retourna et ne vil personne ; c’était une colonne de la galerie qui avait parlé.

— Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m’accuser d’imposture ; j’ai toujours dit la vérité.

— Tu mens! dit la voix,

— Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la vérité, on n’y établira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut changcr cela.

— Seigneur Zerbin, rep’rit-il, au lieu de vivre ici solitaire, n’aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons petits impôts, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous entourerait d’amour et de tendresse?

— Roi ! dit Zerbin, pourquoi faire?

— Mon ami, ne l’écoutez pas, dit la bonne Aléli. Restons ici, nous y sommes si bien tous les deux !

— Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes, et prés de vous je ne désire rien.

— Tu mens! dit la voix.

— Quoi ! seigneur, y a-t-il ici quelqu’un qui ose douter de mon dévouement?

— Tu mens I reprit l’écho.

— Seigneur, ne l’écoutez pas ! s’écria Mistigris. Je vous honore et je vous aime; croyez à mes serments.

— Tu mens ! reprit la voix impitoyable.

— Ah! si tu mens toujours, va-t’en dans la lune, dit Zerbin ; c’est le pays des menteurs.

Parole imprudente, car aussitôt Mistigris partit en l’air comme une flèche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur la terre? on l’ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu’il y a leparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c’est qu’on ne l’a jamais revu dans un palais où les murs môme disaient la vérité.

Restés seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu’Aléli se laissait aller aux plus douces pensées. Vivre dans une solitude enchan-

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lée, auprès de ce qu’on aime, n’est-ce pas ce qu’on rêve dans ses plus beaux jours? Pour connaître son nouveau domaine, elle prit le bras de Zerbin. De droite et de gauche, le palais était entouré de belles prairies arrosées d’eaux jaillissantes. Des chênes verts, des hêtres pourpres, des mélèzes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles orangées allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le repos. Alôli mit la main sur son cœur, et, regardant Zerbin :

— Mon ami, lui dit-elle, êtes-vous heureux ici et n’avez-vous plus rien à désirer?

— Je n’ai jamais rien désiré, dit Zerbin. Qu’aije à demander? Demain je prendrai ma cognée et je travaillerai ferme ; il y a là de beaux bois à abattre; on en peut tirer plus d’un cent de fagots.

— AhI dit Alélien soupirant, vous ne m’aimez pas!

— Vous aimer! dit Zerbin, qu’est-ce que c’est que ça? Je ne vous veux pas de mal assurément, bien au contraire; voilà un château qui nous tombe des nues, il est à vous ; écrivez à votre père.

faites-le venir, ça me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ça n’est pas ma faute, je n’y suis pour rien. Bûcheron je suis né, bûcheron je veu.x mourir. Ça, c’est mon métier, et je sais me tenir à ma place. Ne pleurez pas, je ne veux rien dire qui vous afdige.

— Ah I Zerbin, s’écria la pauvre Aléli, que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien méchante pour que vous ne vouliez pas m’aimer?

— Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas. Ça ne sert à rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons, bon ! voilà de nouvelles . larmes ! eh bien ! oui, si ça vous fait plaisir, je veux bien vous aimer ; je vous aime, Aléli, je vous aime I

La pauvre Aléli, tout éplorée, leva les yeux ; Zerbin était transformé. 11 y avait dans son regard la tendresse d’un époux, le dévouement d’un homme qui donne à tout jamais son cœur et sa vie. A cette vue, Aléli se mit à pleurer de plus belle, mais, en pleurant, elle souriait à Zerbin, qui, de son côté, pour la première fois, se mit à fondre en larmes. Pleurer sans savoir pourquoi, n’est-ce pas le plus grand plaisir de la vie?

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Et alors parut la fée des eaux, tenant par la main le sage Mouchainiel. Le bon roi était bien malheureux depuis qu’il n’avait plus sa fille et son ministre. 11 embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa bénédiction, et leur dit adieu le môme jour pour ménager son émotion, sa sensibilité etsa santé. La fée des eaux resta la protectrice des deux époux, qui vécurent longtemps dans leur beau palais , heureux d’oublier le monde, plus heureux d’en être oubliés.

Zerbin resta-t-il sot, comme l’était son père ?

Son âme s’ouvrit-elle à la clarté des deux?

On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux;

Ce mot, le lui dit-on tout bas? C’est un mystère;

Je l’ignore et je dois me taire.

Mais qu’importe, après tout ? Zerbin était heureux.

On l’aimait, c’est la grande affaire ;

Lui donner de l’esprit n’était pas nécessaire;

Qu’elle soit princesse ou bergère,

Toute femme en ménage a de l’esprit pour deux.

LE PACHA BERGER

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