‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 10 sur 38 · XI. — LE TOCSIN · texte numérisé non relu

XI. — LE TOCSIN

C'est le moyen âge, dit-on souvent en parlant de certaines régions de la Bretagne. Et c'est vrai. Mais il faut entendre que c'est le moyen âge complet, avec son humeur vive et raillarde, son éveil à la vie. Il ne faut pas se fier seulement aux apparences. Le petit bourg, perdu dans les terres, sans le passage d'aucune ligne de chemin de fer, avec la seule arrivée du courrier, qui continue la diligence de jadis, peut faire illusion s'il est observé en passant, si l'on se borne à visiter l'église où prie une bonne femme, à regarderie porche aux saints de bois coloriés, si Ton n'emporte que le souvenir d'une dévote qui rase les murs d'un couvent, qui disparaît soudain par une petite porte, si l'on ne prend, en somme, que les traits d'habitude, déjà constatés, enregistrés, admis.

Mais sous cette vie connue, il s'élabore une vie nouvelle chaque jour. Le petit bourg a utilisé une

chute d*eau prochaine, et chaque soir, maintenant, il est éclairé à la lumière électrique, non seulement aux places, aux carrefours, aux angles des rues, mais à Thôtel, au café, et chez quelques particuliers. Aux alentours, la vie agricole s'est modifiée, les paysans se sont réunis pour Tachai de machines, qui font entendre par toute la campagne comme le puissant bourdonnement d'un insecte géant. Chaque semaine, sur la place principale, il y a un marché où toutle monde s'anime au débat des intérêts, parfois une foire où l'on vient de plusieurs lieues à la ronde. Cette population, qui paraissait si dolente et silencieuse, s'agite autour du beurre et de la volaille, des porcs et des veaux. C'est le brouhaha d'une assemblée politique, autour des étalages, des baraques, des cages où sont enfermés les cochons, des veaux liés par les pattes. A l'heure du déjeuner, les auberges sont pleines, le bruit des conversations va son train avec le bruit des écus, les faces oixiinairement sérieuses sont riantes, la certitude du gain ou d'un bon achat fait s'épanouir la vieillesse tenace et la jeunesse prévoyante.

Notre monde français fut ainsi aux époques où se formait l'esprit de gaieté et de résistance delà race. La cathédrale n est pas seulement un acte de foi, elle est un acte de vie, elle est le livre où tout vient s'inscrire. Si elle est religieuse par la destination, elle est antireligieuse par le moyen :

le dogme n*a rien à voir avec Tart. C'est lacuriosifeé de rhomme, c'est son éternelle recherche du sens de la nature, c'est son désir de vérité et de beauté qui se révèlent par la splendeur de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, par toutes les manifestations de métiers qui trouvent là leur asile.

Le libre esprit se fait jour à travers les plus sévères ordonnances, et il se fait jour partout. Ce n'est pas seulement au portail de la cathédrale, mais dans les plus humbles églises de campagne que se montre le réalisme frondeur des tailleurs de pierres. Sans cesse le vice du moine ivrogne et paillard est mis en enseigne. Combien de fois existe l'allégorie du renard vêtu du froc et prêchant à des poules ? On la trouve à Strasbourg, à Limoges, à Evreux, à Landerneau, dans le Finistère, au Faouël, dans le Morbihan.

Comment cette tournure d'esprit n'aurai t-elle pas subsisté dans le» régions qui sont encore semblables, par certains points, à la France d'autrefois ? C'est là, au contraire, qu'elle doit se trouver vivace. J'en ai eu encore une preuve par une histoire qui a mis en joie tout le bourg oii je me suis arrêté au cours d'un voyage en Bretagne.

Elle m'a été contée précisément un jour de marché, parmi les cris des animaux, les discussions des vendeurs et des acheteui's, le compte des pièces de monnaie. Nous étions assis pour

déjeuner, bien en face Téglise, les fenêtres ouvertes sur Tanîmation de la place. Un camarade de conversation que je m'étais fait, petit bourgeois paysan, venu au bourg pour sesaffaires, me dit tout à coup, clignant de rœil,en me montrant Téglise :

— Il est arrivé ici, au printemps, une drôle d'aventure dans le clocher que vous voyez là. Figurez -vous que nous avons un curé très actif, très couru de nos dames des environs. On vient se confesser à lui, Tentendre prêcher, on l'invite, et parfois aussi il invite. Ce n'est pas, toutefois, le curé bon vivant que vous pouvez vous figurer. Ce n'est pas un bon vivant, c'est un vivant. Un type de paysan, mais le paysan déluré, dégourdi. Bon pied, bon œil, haut en couleur, bien découplé, l'œil noir, le regard assuré. C'est un politique. Il s'occupe des élections, discute en chaire, fait de la propagande à domicile.

« Bref, au printemps de celte année, comme je vous le disais, le gaillard s'est trouvé dans une drôle de passe. Il en est sorti, mais non sans quelques accrocs à sa soutane. Vous allez voir. Une de ses pénitentes était venue, vers le milieu de l'après-midi, se confesser. Puis, lé sacristain, faisant sa tournée dans l'église, n'avait plus trouvé personne. Il avait donc fermé soigneusement la grande porte et la porte du bas-côté, un peu plus tôt qued'habitude peut-être, et il était allé souper.

Il habite une petite maison dans la venelle que vous voyez là, tout contre l'église. Or, voilà que, tout à coup, il entend le son de la cloche, et tout le bourg Tentend avec lui. Les sons lamentables et sinistres du tocsin. Quoi I que se passet-il ? Il a fermé les portes, les grosses clefs sont à leur place, au clou, près de la cheminée. Il a une minute de perplexité. Il sort prenant les clefs, descend la venelle, va vers Téglise. Tous les gens sont sur leurs seuils. Tous sortent, entourent le sacristain, Tassaillent de questions. Il ne sait rien. Des bonnes femmes se signent, parlent du malin esprit. Un groupe se forme, une certaine anxiété se manifeste. Enfin, la cloche sonnant toujours, on se décide à ouvrir l'église. Quelquesuns ont pris des bâtons, on ouvre. Qui va sortir?

(• C'est le curé qui sort avec la dame. Ah ! le gaillard n'eut pas la maladresse de se mettre en colère ni même de morigéner le sacristain.

M — Vous nous aviez enfermés, dit-il simplement. J'ai sonné pour ne pas passer la nuit dans l'église.

u Et pendant que la dame filait prestement, il expliqua à quelques personnes qu'il s'était attardé à montrer à sa pénitente le buffet d'orgue où il y a des sculptures assez cocasses et je ne sais quoi encore. Il disparut à son tour.

— Et depuis, dis-je.

— Depuis, on a beaucoup glosé sur la chose, le

dimanche, entre messe et vêpres, le soir, autour de la chandelle. Il n'en a rien été de plus. On blague, car on blague, en Bretagne, et Ton blague fort, mais c'est tout. Pourtant, il restera une trace de la mésaventure de ces tourtereaux changés en chouettes de clocher par la faute du sonneur. Tardivel, le menuisier-sculpteur qui construit des armoires et des lits-clos et qui les orne en plein bois de fleurs, de feuillages, d'animaux et de personnages, s'amuse, à ses moments perdus, à faire des petits bas-reliefs en châtaignier où il représente les différentes phases de Thistoire. Je vous mènerai les voir, si vous voulez. La vue n'en coûte rien. Oh I c'est très simple, et arrangé seulement pour rire un brin. Il a déjà fait le confessionnal, et aussi le recteur pendu à la corde du clocher et sonnant le tocsin. Il fera le groupe devant l'église et la sortie des deux enfermés. Ce qui l'embarrasse, c'est de les représenter oubliant l'heure dans le clocher. Il dit qu'autrefois on n'y aurait pas été par quatre chemins et que, ma foi, il s'amusera peut-être à représenter la conversalion telle qu'elle dut avoir lieu.

— Et que fera-t-il de ce chef-d'œuvre, lorsqu'il sera terminé ?

— Oh ! il n'en est pas embarrassé. Nous avons ici un ancien notaire, grand collectionneur de vieilleries et de nouveautés, qui prise fort le talent de Tardivel, et qui lui a déjà fait des offres. Il y

a aussi lecuréd'à-côté, qui guigne la série comme s'il s'agissait d'un chemin de croix. Enfin, ïardivel dit qu'il pourrait bien offrir son œuvre au musée du chef-lieu, par testament ! Oh I c'est un artiste, il fait ses meubles pour gagner sa vie, mais il travaille un peu pour la gloire. Tenez ! voilà des bonnes gens qui entrent chez lui. C'est peut-être bien pour acheter un banc ou un coffre, mais soyez sûr que c'est aussi pour voirie Tocsin. Le Tocsin, acheva-t-il, en se versant une rasade de cidre, et en s'épanouissant d'un bon rire, est célèbre dans tout le canton !

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