XII. — TROMPE-LA-PEUR
L'arrivée dans la petite ville bretonne fut maussade et empreinte de douceur, comme il arrive souvent à cette époque de l'année. Il pleuvait doucement sur les toits d'ardoises, sur les murs gris couverts de lichens et de mousses, sur les feuillages déjà dorés et ensanglantés par l'automne. Les ruelles étaient glissantes. Les vieilles maisons plantées de guingois, les toits de travers, inclinées l'une vers l'autre, comme si elles chuchotaient les souvenirs du temps passé, pleuraient sous la bruine continue. Une petite lumière tremblotante s'allumait çà et là au fond d'une boutique à auvent, roussissait les ténèbres. On voyait briller le bois poli des meubles, des bahuts, des tables, les cuivres suspendus à la muraille, les chenets de la cheminée où se consumaient des braises. Des silhouettes de buveurs se penchaient autourdu pichet et des bols. Une odeur
de cidre se mêlait à l'atmosphère humide. Une bonne femme enveloppée d'une mante, appuyée sur un bâton, gravissait les pavés pointus de la venelle. Un chat filait prestement sous la pluie, frôlant le mur.
J'eus vite fait le tour du bourg : la place de l'Eglise au clocher qui penche, au porche qui abrite les statues rongées et vertes, le petit cimetière qui touche à la campagne, le château féodal qui dresse sa ruine pesante, ses tours crénelées, ses blocs écroulés au-dessus des humbles maisons rasées au sol. Le temps d'apercevoir un feu follet errant au bord d'un marécage, d'évoquer les revenants derrière les vitres du château ruiné, cl je revins à la nuit tombée vers l'auberge.
On traversait une première salle, qui était le café, pour gagner la salle à manger. Un seul convive avec moi, bonhomme sec, aux moustaches et à la barbiche blanches, décoré, ancien militaire armé de petits yeux perçants, fouilleurs et interrogateurs, qui entama tout de suite la conversation, me servit en grande politesse la soupe grasse, le bœuf bouilli, le civet de lièvre et le perdreau rôti qui composaient le menu de l'excellent souper, le tout arrosé d'un cidre clair, fleurant la pomme. Mon partenaire semblait chez lui, présidait avec une parfaite aisance la table d'hôte, ou plutôt me présidait, puisque j'étais le seul convive de passage. Lui, en effet, était là à
demeure, revenu à son endroit, au bout de ses années de service, vivant de sa retraite dans une maisonnette toute proche, et prenant pension ù l'Hôtel du Cheval-Blanc, pour voir du monde.
Il était souvent seul en hiver. Mais il m'affirma qu'il n'en ressentait aucun ennui, car il assistait presque tous les soirs à la comédie. Il m'expliqua ce qu'il voulait dire en me montrant la vitre qui séparait la salle à manger du café. C'est par là qu'il voyait défiler les types d'humanité du bourg. Il les inspectait et les connaissait comme s'ils avaient été des soldats sous ses ordres.
<t Tenez, en voici un, me dit-il, qui boit sa bolée et qui va boire son eau-de-vie de pommes tout à l'heure, et qui va doubler, redoubler, tripler et retripler sa consommation de lord-boyaux.
Eh bien I c'est un paroissien absolument cocasse. Je vous le présente. Céleslin Duclou. propriétaire, s'il vous plaît, d'un champ, d'un verger, d'un pâturage et d'un groupe de maisons sur le bord de la route, en dehors du village, un peu au delà du cimetière, au pied du château. H habite là avec sa sœur et son frère plus jeunes que lui. Ses constructions sont bâties au flanc d'un petit coteau planté de pommiers. Au bas, s'étalent de grasses prairies, bien ombragées, arrosées abondamment au printemps et à l'automne par les débordements de la petite rivière qui les traverse.
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Vous avez peut-être vu cela tout à l'heure, eu faisant votre tour avant dîner.
« En été, le petit hameau où gîte Célestin est enveloppé de la verdure des grands arbres qui Tentourenl et que le grand-père Ducloua plantés pour masquer la vue du cimetière qui donne à ces parages plutôt riants un caractère de tristesse. A répoque où le cimetière, jadis autour de l'église, fut installé là, les Duclou firent une vive opposition. Ils croyaient que ce voisinage retirerait à leurs maisons une grande partie de leur valeur, personne ne se souciant, au hameau, d'habiter trop près du champ de la mort. De fait, tous les locataires cherchèrent logis ailleurs, et malgré quelques améliorations apportées aux immeubles, la famille Duclou dut se résigner à rester seule. Or, voyez la contradiction. Au temps où le cimetière était autour de Téglise, au beau milieu du bourg, personne n'y faisait attention. Là, les pierres tombales, les croix, le petit mur bas qu'il fallait franchir faisaient comme partie de Farchitecture de l'église. On était habitué à cet aspect mortuaire et l'on voyait les noces et les baptêmes enjamber gaiement les tombes, en même temps parfois qu'un enterrement se célébrait gravement.
u Bref, Célestin Daclou, sa sœur et son frère sont restés isolés du reste du village.
« Le dimanche après-midi, comme aujourd'hui,
Célestin fréquente cependant les différents cabarets où il s'est fait, au jeu de quilles, une réputation justement méritée. Ces jours de fête déterminent chez lui une véritable détente. Son caractère, assombri par la solitude, se transforme à mesure qu'il gagne des parties, qu'il absorbe des bolées de cidre et des verrées d'eau-de-vie de pomme. La nuit le surprend alors dans l'état où vous le voyez à travers la vitre, et au moment où il songe qu'il est Theure, et plus que l'heure, de rentrer, l'idée des murs et de la grille du cimetière à longer trouble son esprit.
c( 11 faut reprendre un dernier verre pour se donner du cœur, stimuler son courage prêt à défaillir. Puis, quand il est complètement gris, il se met en route, dépasse les dernières habitations du bourg, se lance fébrilement dans la direction du cimetière.
« Arrivé devant la grille, mon Célestin s'arrête autant que son état d'ébriété lui permet de garder l'immobilité, et regardant crânement l'amas des tombes, comme pour déBer les apparitions, il fait quelques pas en avant, montre le poing, prêt à entamer la lutte avec quelque fantôme imaginaire. Parfois aussi, il chante à tue-tête célébrant la boisson, la gloire et les amours.
« Content de lui, il continue sa route, rentre dans son logis et s'asseoit h table avec l'attitude d'un vainqueur.
(f Peu à peu, un étatd'espritsinguliers'cstcréé en lui. Vous ne sauriez deviner que cette gesticulation et cette chanson de Tivresse sont devenues obligatoires chez lui lorsqu'il passe devant le cimetière. Je l'ai suivi maintes et maintes fois comme cela, le soir, après mon souper, en fumant une pipe et certaines fois je constatais fort bien qu'il n'était pas ivre. Il quittait le café, taciturne, préoccupé et s'en allait, marchant droit. Je marchais derrière lui, à une certaine distance. Quelle n'était pas ma stupéfaction, aux abords du cimetière, de le voir tout à coup se mettre à battre le chemin, se heurtant aux arbres, aux murailles, tenant des discours aux maisons, oscillant, trébuchant, tombant, se ramassant avec peine. Arrivé à la grille, il se cramponnait aux barreaux, invectivant les malheureux morts qui ne pouvaient lui répondre, puis se lançait de nouveau sur la route en chantant à pleine voix. La première fois que je vis cela, je n'en croyais pas mes yeux. Je crus l'avoir mal obser\'é au départ. Piqué de curiosité, je le suivis encore, et je le vis soudain, après avoir traversé les parages redoutés, reprendre sa tranquillité et achever sa route de son pas ordinaire.
« Je n'ai pas vu cela une seule fois, mais dix fois. Avouez que ce n'est pas commun. Sûrement, le gaillard qui a observé qu'il arrivait à bon port lorsqu'il était ivre simule l'ivresse pour braver le
danger avec sécurité. Il croit en imposer aux revenants. Sacré Trompe -la-Peur I »
Pendant ce récit, nous avions terminé notre repas d'une tasse de café, et nous sortîmes derrière Célestin Duclou. Ce soir-là, il ne simulait pas l'ivresse, ou bien il s'y prenait tôt, car aux premiers pas, il s'en alla rouler dans un fossé, d'où il se releva pour s'en aller à la rencontre des feux-follets en chantant d'une voix retentissante.
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