‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 9 sur 38 · X. — LA CHAUMINE · texte numérisé non relu

X. — LA CHAUMINE

Je Tois souvent la chanmine, en passant aorla route de Binic à Portrieux.

Elle ressemble à toutes les chaumières, à toutes les cabanes, à toutes les logeltes où de pauvres gens vivent de peu, mangent la soupe dans une écuelle, assis sur le seuil, se chaufiEemt au coin de leur âtre, devant la flamme vivante du bois mort ramassé par les sentiers de la forêt.

Il y a une porte pour entrer, deux fenêtres de chaque côté pour éclairer l'intérieur, juste les ouvertures qu'il faut. La marche de la porte est disloquée, le rebord des fenêtres est usé. Des pas ont franchi cette marche, des bras se sont accoudés à ces rebords, pendant des années et des années, un siècle, deux siècles peut-être. L'antique bâtisse est faite de pierres qui tiennent encore entre elles, par la force de Thabitude. Aucun ciment ne les rejointoie plus, mais les vents leur ont jeté du

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sable et de la terre que les pluies ooit humeolés et préparés à la fécondation. Les brises tièdes leiy* ont apporté des g^raines légères, les mousses et les herbes on t consolidé de leur velours vert les vieilles pierres dégradées et branlantes, sur lesquelles s'appliquent et vivent aussi, en rosaces verdâtres et rouillées, de minuscules érosions végétales.

La chaumine est devenue une façon de rocher éternel autant que la terre, usé et poli par le temps, envahi de végétation comme si toutes les forces du sol et de Tespace montaient vers lui, l'enveloppaient de leur étreinte patiente et irrésistible.

L'envahissement n'étant pas assez rapide, la nature s'est jetée de partout sur la masure, a escaladé la muraille, envahi le toit. Sur le chaume, la terre végétale, la poussière de la roule, ITiumus des feuilles volantes se sont accumulés. Au printemps, c'est une tendre prairie émaillée de fleurs ; en été, une broussaille de foin qui retombe et traîne en manteau odorant sur le mur disjoint et jusque sur le sol, car le mur est bas, et la chaude poussée s'allonge pour retrouver la terre. A l'automne, c'est une jonchée rousse et dorée. En hiver,, une lande desséchée ou neigeuse.

Il y a plusieurs saisons que je k revois ainsi, changeant sans eesse, vieillissant et rajemiissant, mais vieillissant un peu plus après chaque rajeunissement, de plus en plus-mouasue, verdie, ridée,.

perdant sa forme, se confondant avec le reste, rentrant dans la vie pierreuse et végétative après avoir été un logis pour la vie humaine.

Par la porte et les fenêtres, on ne peut rien apercevoir, tout est toujours hermétiquement clos.

Une fois, une seule, porte et fenêtres étaient ouvertes, en été, parmi un échevèlement de roses sauvages, et j'aperçus une ombre dans le noir de la cahute. J'étais en voiture, je ne m'arrêtai pas, ce fut la vision d'une seconde.

La fois suivante, tout était de nouveau refermé, la chaumine avait repris sa physionomie de vieux tombeau abandonné, sans date, amas de pierres qui est aussi bien le refuge d'un pauvre hère d'aujourd'hui que la caverne d'un ancêtre de la préhistoire.

Mais son apparence est surtout bizarre par ce qui l'entoure. On la verrait toute seule, au bord d'un chemin, à l'orée d'un bois, qu'elle ne surprendrait pas le regard, n'arrêterait pas la pensée sur sa configuration.

Elle n'est pas dans le décor de solitude, peuplé seulement d'arbres et de pierres, qui lui conviendrait. Elle n'est pas bâtie sur une pente abrupte, sur le bord d'un ruisseau, au creux d'un vallon, au sommet d'un plateau. Elle n'a pas l'isolement qui siérait à sa physionomie primitive et farouche.

La chaumine se dresse, ou plutôt se tasse, à

trois pas de la roule, une belle route départementale plantée d'arbres espacés, solide et large route empierrée, où les mètres de cailloux sont installés aux distances réglementaires, autant que les bornes où sont inscrits les kilomètres.

La chaumine n'est séparée de cette route que par un treillage où s'ouvre une belle porte palissadée. La masure est plantée de biais à l'entrée d'un jardin de bourgeois paysan, aux molles allées dessinant la courbe des pelouses, aux corbeilles de roses, aux plates-bandes où fleurissent et s'évaporent les couleurs et les parrums de la saison.

De l'autre côté de la pelouse, une maison qui n'est pas une cabane de pauvre, tant s'en faut I une maison solide, en pierre et en brique, pas trop haute, pas trop basse, un rez-de-chaussée surélevé de quelques marches où rougeoient des pots de géraniums, un premier étage, un grenier auxfenétres rondes, découpées dans la fine ardoise du toit. Au sommet, une girouette.

Si la maison n'est pas haute, elle est assez étendue. On la devine spacieuse et commode. De chaque côté, des arbres. Au fond, un terrain légèrement montant qui est un verger. Sur la droite, de vastes prairies, des champs jusqu'à l'horizon, les bâtiments d'une ferme. Pourquoi la façade de cette maison de bourgeois et ce jardin fleuri gardaient* ils le voisinage de cette masure

décrépite ? Quelle raison à cet aspect disparate ? Peut-être Tobslination d*un propriétaire de lopin de terre en bordure de la route, qui a refusé, par envie, ou par méchanceté, de vendre au voisin fortuné désireux d'arrondir son domaine. Le même cas, probablement, que le meunier de Sans- Souci, tenant tête au grand Frédéric.

il me restait, toutefois, un doute et une curiosité, etun jour de flânerie, avisant un bonhomme, paysan de tranquille apparence, qui fumait sa pipe, appuyé à la balustrade séparant de la rouie la maison cossue et la misérable cabane, je le saluai et commençai la conversation. Cela est bien facile sur un chemin de campagne, où les gens qui se rencontrent échangent toujours leur» constatations de la saison, leurs appréciations de la récolte passée et de la récolte en train.

Le bonhomme avait soulevé son chapeau de paille à larges boixls, et je vis une face souriante, soigneusement rasée, des cheveux gris, des yeux vifs, des joues hâlées rouge et or par Tair et le soleil, des anneaux brillant aux oreilles.

Au bout d'un instant, je hasardai ma question sur le mystère de la chaumine.

Le bonhomme rit et me répondit sans embarras :

— Oh I ce n'est point un mystère I.,. Et n'importe qui du pays aurait pu vous renseigner... C'est la maison où je suis né, où sont nés tous les

miens... Elle était bien un peu plus grande... Y avait une étable attenante, qui est tombée de vieillesse... Et puis, quoi ! c*était pas très bien bâti... mais la maison était plus solide, elle a résisté, et elle résistera ^core longtemps, ma foi I... Voyez-vous, monsieur, c'est de là que nous avons commencé à nous agrandir... On y a travaillé et peiné, par exemple, Tgrand-père, Tpère et moi de même. D'abord, les agents voyers ont tracé la route tout contre, et ça nous a pris le seul cbamp que nous avions I... Avec l'indemnité, on en a acheté un autre de l'autre côté, et puis un autre, et un aulre encore... Ça passait pour du mauvais terrain, et il n'était pas bien fameux, parce qu'il était inculte... mais, nous avons suie défricher, on peut dire racine par racine, pierre par pierre... Enfin, bref, la lande s'est changée en prairie, la prairie en animaux, les animaux en écus!... C'est toute la vie du paysan que j' vous dis là, monsieur I... On en a subi, parce que c'est pas toujours tout rose !... Vous me parliez de la récolte, tout à l'heure I... On n*sait jamais c'que ça sera, une récolte !... J'ai vu attraper juin aveo du beau temps, l'temps qu'i fallait, et que ça soit ensuite tout pourri par la pluie, ou tout cuit par trop de soleil... On s'en est tiré tout de môme 1... Alors j'sais bien ce que vous allez me demander maintenant!... L'autre maison, pas vrai?... Hé bien I c'est moi qui l'ai bâtie pour ma bonne femme

de mère... C'est pas luxueux, mais c'est confortable... J'ai voulu que la vieille paysanne qui avait gratté et fouillé le sol quasiment avec ses mains, et Tpère avec elle, sachent ce que c'est que d'habiter une mafson comme des notaires !... C'estchauffe, l'hiver, roaisilssont toujours dehors, hiver comme été, car j'ies ai toujours, l'vieux et la vieille, avec la femme et les gosses... Seulement, j'ai pas permis qu'on touche à la vieille cassine... C'est elle, not' vraie maison... Dans l'autre, comme on dit, nous sommes en villégia* turc !... J'sais pas, mais il me semble que si j'avais abattu ces vieilles pierres, c'aurait été comme si je tuais quelqu'un, une archi-vieille grand'mèreà nous tous !... C'est-y pas vi'ai, monsieur ?

On pense bien que j'approuvai ce philosophe terrien... Depuis, j'ai souvent causé avec lui, et j'ai connu avec plus de détails ce qu'est l'existence de père en fils, avec la mère et la femme, d'une tribu de paysans. Mais, avec ceux-ci, cette histoire n'a pas besoin de commentaii*es. Elle se résume d'une façon saisissante, par cette masure couverte d'herbes et de fleurs, environnée de vols de papillons et de bourdonnements d'abeilles, ce logis de vieilles pierres moussues, pareil à un être vivant quia peiné, lutté, souffert, et qui continue u senlir et à penser, dans son immobilité de rocher, perdu ù travers le temps et l'espace.

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