‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 12 sur 38 · XIII. — L'AVENTURE FANTASTIQUE DE NICOLAS BIIIAN · texte numérisé non relu

XIII. — L'AVENTURE FANTASTIQUE DE NICOLAS BIIIAN

Charles Le Goff, ce soir-là, ne pouvait s'endormir. Minuit, une heure, deux heures du matin, avaient sonné au clocher de la petite ville bretonne en même temps qu'à la grosse horloge de la chambre. Le Goff avait beau fermer les yeux, chasser les pensées importunes, le bienfaisant sommeil ne venait pas.

« Voilà huit nuits que c'est la même chose, pensait -il. Si cela continue, je tomberai malade de fatigue... Ce n'est pourtant pas le moment... Depuis huit jours, le père Bihan est mort et enterré, et c'est moi qui suis responsable de sa maison en attendant les décisions de ses héritiers... Il faut nommer un tuteur à M'** Angélique sa fille... M"** Bihan est une bonne ménagère, mais elle ne connaît pas le métier de tisserand... Il faudra donc vendre la maison...

A qui?... Pas à moi, bien sûr, puisque je n'ai pas l'argent pour Tacheter... Et c'est dommage !... Une bonne maison comme celle-là ! C'était mon avenir tout trouvé... Aux trois frères de Bihan ?... Simon est un paresseux... Jean-Marie est un vaniteux, colérique et querelleur... Olivier n'a aucune des aptitudes nécessaires... Et ils se détestent tous les trois... M"* Bihan et sa fille auront du mal!... Pauvre père Bihan I... Il est mort trop tôt... Il voulait me céder sa maison... Il croyait qu'elle prospérerait dans mes mains... Si j'avais réussi, j'aurais pu demander la main de M"* Angélique, qui est si douce et si bonne !... Elle m'aurait bien accepté... Mais les parents qui ont bien travaillé toute leur vie désirent voir leurs enfants heureux. Ils veulent que leur demoiselle, au lieu d'être la femme d'un ouvrier à la peine, soit une madame à son comptoir... Jamais je n'oserai demander M"* Angélique maintenant... Dans quelques jours, je sera peut-être remercié... Aux nouveaux maîtres, nouveaux serviteurs 1... Bien vu, estimé, gagnant ma vie et celle de ma mère... Le bonheur n'a qu'un temps I... )>

Et Le Gofif soupirait, les yeux grands ouverts, et il se rappelait son entrée chez le père Bihan. La conversation s'était engagée ainsi :

— Ecoute, Le Goff, avait dit maître Nicolas

Bihan, je te prends chez moi. Tu as fait ton tour de France... Tes certificats sont bons. Tu seras mon contremaître.... Tu voudrais aller à Paris... Qu'y ferais-tu?... Tandis qu'ici , tu es dans ton pays, près des tiens... Ta mère me dit qu'elle serait contente de te voir rester ainsi... Elle n'a que toi, la vieille ; si tu repartais, il faudrait l'emmener, et tu sais cpie les vieux n'aiment pas quitter leur vieux coin... Allons, réfléchis, ça va-l-il ?

— Eh bien, oui, ça va, Monsieur Bihan.

— Tiens, le papier est tout préparé, tu n'as qu'à signer... C'est pour cinq ans. Tu comprends, il faut être prévoyant en affaires, c'est autant pour toi que pour moi.

Le GofT lut et signa. Les deux hommes se serrèrent la main.

Tous deux furent contents de leur association. Nicolas Bihan avait l'esprit inventif, toujours à chercher de nouvelles méthodes, de nouveaux mécanismes. Le Goff était chargé des rapports avec les ouvriers. Sérieux, juste et bon, il était respecté et estimé.

Un jour, Nicolas Bihan vient le trouver à l'établi et lui dit : — Le Goff, cette fois, je tiens le succès. Depuis longtemps, je rumine l'idée d'une nouvelle machine à tisser qui fera plus vite et mieux que les autres... Je l'ai cherchée et

trouvée... Je vais rexéculer moi-même... Je n'en dors plus, je voudrais que les nuits Tussent des jours I... Ce sera superbe, étonnant!... Toutes les manufactures qui tiennent à leur renommée, voudront acquérir la machine Nicolas Biban... Nous allons dès demain nous mettre à Touvrage... Mais, tu sais, garde le silence jusqu'à Tacbèvement, lorsque j'aurai mon brevet bien à moi.

Dès le lendemain, en effet, le père Biban se mit à l'ouvrage. Debout dès l'aube, couche au milieu de la nuit, il se surmenait fort. Tant et si bien qu'il tomba malade, et dut prendre le lit. Il n'avait qu'une inquiétude, qu'il exprimait devant M*"" Biban sa femme, Angélique sa fille, et Le Goff :

— Si je pouvais seulement me lever deux heures, je te ferais voir, Le Goff, à terminer ma machine.... Tout est fini, les pièces ajustées... Ce qu'il faut maintenant, c'est donner la vie, le soufQe qui fera tout marcher.

— Attendez, Monsieur Biban... Quand vous serez rétabli, vous finirez cela... Vous n'allez pas rester au lit tout l'hiver... Vous allez beaucoup mieux, vous a dit le médecin.

— Ça ne fait rien, dit Biban, je ne suis pas rassuré... Que je vienne à mourir, voilà tout perdu... J'ai eu tort, avant ma maladie, de ne pas te montrer le dernier secret du mécanisme... C'ed, ce que l'inventeur gardeégoïstement pour Ini

jusqu'à complète réussite.., Tiens ! demain, guéri ou plus mai, je veux qu'avec l'aide de ma femme, tu me poites dans notre petit atelier, et là, je te révélerai ce qu'il te reste à savoir. . .

Le lendemain, en effet, on transporta Nicolas Bihan devant son oeuvre. Assis dans son fauteuil, la tête oscillante, le visage d'une pâleur qui faisait peine à voir, il voulut lever la main pour l'explication dernière, mais cette faible main retomba sans force ; les mots qu'il balbutiait : (' Tu mets Técrou... Tu tourne la vis... » s'arrêtèrent... Il fit signe qu'il ne pouvait continuer et quand on le rapporta exténué dans son lit, des larmes coulaient sur ses joues creuses.

Le soir, à l'heure où commencent à briller les lumières, Nicolas Bihan quitta la vie emportant son secret avec lui.

Le Goff eut un grand chagrin de la mort de cet excellent homme ; mais il dut se faire violence, montrer du sang-froid, consoler les femmes et envisager la situation, qui n'était pas brillante.

Il savait que presque tout l'argent disponible de la maison avait été dépensé pour la nouvelle invention qui devait assurer à Nicolas Bihan la notoriété et la fortune. Celait cette invention qu'il fallait réaliser. Que faire ? comment deviner ? 11 allait essayer.

Mais les trois frères Bihan étaient là, heureux enfin de pouvoir se mêler des affaires de la maison. Pauvre maison ! si ordonnée autrefois, et qui allait être livrée à des faibles d*esprit et à des envieux. Charles Le Goff aurait voulu avoir le temps de faire travailler son esprit à la recherche de ce que Nicolas Bihan n*avait pu lui dii^e.

— Je n'aurai peut-être pas le temps !... Voilà déjà trois jours passés, et je n'ai pas encore eu un instant à moi !

M"* Bihan avait prié Le Goff de venir habiter chez elle, en attendant que tout fut réglé.

— Il faut un homme dans la maison, lui avaitelle dit. Deux femmes ne peuvent diriger de grands ateliers.

Le Goff avait donc placé un lit de sangle dans le petit bureau où Maître Bihan faisait ses comptes, et oii ils avaient, tous deux, signé l'engagement cinq ans auparavant.

— C'est après-demain, lui dit M"" Bihan, que le notaire doit venir... Angélique a dix-neuf ans... Elle se passerait bien de tuteur puisque je suis là, mais ses oncles, sous prétexte d'assurer son avenir, veulent faire des règlements...

Comme argent, il ne reste que le courant... Cette mécanique a englouti notre petit avoir... Ils vont tout gâcher...

— Demandez à garder la maison, je resterai... Vous ne me rétribuerez que lorsque la maison

recommencera à faire des bénéfices... D'ici là, je trouverai probablement le secret de maître Bihan.

— Ses frères sont prêts u acheter la maison, répondit M"' Bihan ; ils disent que deux femmes n'ont plus rien à y faire.

— Et naturellement, ils rachèteront au plus bas prix, puisqu'il n'y aura personne pour tenir les enchères.

Dans son petit lit, Le Goff ruminait tout cela, et le sommeil ne venait pas.

« Ah ! pcnsait'il tout haut, si les morts pouvaient revenir I Mais c'est impossible...

« J'ai eu des parents, pourtant, cpii prétendent en avoir vu... Les gens du pays sont superstitieux, racontent à la veillée que Jean Gabon est venu, après avoir été enterré, tirer les pieds de sa femme, qui l'oubliait trop. vite... Ils disent aussi que Catherine Riou est venue déchirer son trousseau pour que personne ne s'en serve après elle... Et combien d'autres encore, après avoir été au cimetière, sont revenus, dit^on, parmi les vivants 1 »

L'intelligence toujours si lucide de Le GolT s'embrumait. La fatigue troublait ses idées. U rêvassait à moitié.

Trois heures venaient de sonner.

Le Goff les compta. Puis, un moment après,

elles sonnèrent de nouveau. Puis, une troisième Tois. Et ce fut ainsi très longtemps. A des intervalles réguliers, la vieille horloge tintait toujours les trois coups, et trois autres coups semblaient répondre dans le clocher de Téglise.

— L'horloge est dérangée, et le clocher aussi, pensa Le Goff.

Tout à coup, le bureau fut éclairé par la lune radieuse dans son plein, qui s'apercevait à travers les vitres, comme un large disque d'or emplissant la fenêtre.

— Il ne manquait plus que cela pour ne pas trouver une minute de sommeil, et Le GofiT mit sa tête sous sa couverture.

Il entendit alors un bruit régulier qui lui sembla celui d'une machine à tisser.

Il prêta l'oreille avec attention.

Ce n'était pas une, mais plusieurs machines qui marchaient avec la cadence de mouvements habituels.

— En voilà bien d'une autre, dit-il ; qui est-ce qui s'amuse à me mystifier ainsi ?

Il se mit sur son séant, passa son pantalon, prêt à sortir de la chambre.

Des craquements, un bruit de pas dans le couloir.

— C'est la marche de Nicolas Bihan, reconnut Le Goff avec stupeur.

Il écouta encore.

Une main saisit le loquet sans un tâtonnement, La porte s'ouvrit. Nicolas Bihan parut, vint tout droit au lit de Le Goff.

Il était tel que son commis avait l'habitude de le voir avant sa maladie.. Rien de spectral en lui.

— C'est vous, Monsieur Bihan, s'exclama Le GoS, surpris plfis qu'épouvanté. Seigneur Dieu 1 qu'y a-t-il ? Est-ce un rêve ou une réalité ? votre âme a-t-elle besoin de prières ?

Nicolas Bihan eut un geste négatif, puis posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et par un signe indiqua qu'il fallait le suivre vers l'atelier.

Le Goff obéit aussitôt, marcha derrière Nicolas Bihan, qui traversa seulement l'atelier, et entra dans la chambre où il avait installé la machine nouvelle.

Il plaça les pièces qui manquaient, puis montra, toujours sans mot dire, à Le Goff, la direction qu'il fallait imprimer au mécanisme.

Il recommença plusieurs fois la démonstration.

Maintenant, l'apprenti en savait autant que son ancien patron.

Il garda le silence aussi, mais fit les mouvements de tête, avec la moue des lèvres et les yeux clos, qui signifient que l'on a compris.

Nicolas Bihan enjoignit à Le Goff de mettre à son tour la machine en mouvement.

Le Goff ob^t à la satisfaction de Nicolas Bihan,

qui eut un sourire de joie sur ses lèvres mortes.

Le maître revint alors dans Tatelier, inspecta les anciennes machines, s'assura qu'elles étaient toutes en bon état. Il hocha de nouveau la tête pour exprimer son contentement en regardant Le GoiT, puis il entra dans le bureau.

A la clarté de la lune gui avait éclairé leur promenade nocturne, Nicolas Bihan s'assit devant son vieux secrétaire d'accgou, prît une feuille de papier et sa plume d'oie, et écrivit de sa grande écriture bouclée.

La plume grinçait sur le papier, la main osseuse était assurée et couvrait rapidement la feuille. Il signa de son grand paraphe, plaçai le papier dans le tiroir, remit un doigt sur ses lèvres, en montrant ù Le Goff sa couchette de l'autre main. Il rouvrit la poiie, et, avec un grand salut solennel d'adieu et un bon sourire, disparut dans le silence de la nuit.

A peine était-il sorti que la lune se voila, et que Le Gofif se rendormit.

Le lendemain matin, — déjà les coqs avaient chanté cl il faisait grand jour — Le Gofif se réveilla, très engourdi, très fatigué ; il fut quelque temps avant de se rappeler les événements étranges de la nuit. Puis, tous les détails lui revinrent à l'esprit, et il se précipita vers le vieux secrétaire en acajou. Les tiroirs étaient fermés.

— J'ai rêvé, bien sûr, se dit-il.

En regardant autour de lui, il avisa une petite clef à un clou. Il la prit, ouvrit le tiroir. Le papier était là.

Il le saisit avec un tremblement, et lut :

M En récompense du travail consciencieux et des services affectueux de mon contremaître , Charles Le Goff, je veux que ma maison de tissage lui appartienne, pendant six mois, à compter du jour de ma mort, avec tout ce qu'elle comporte, machines anciennes et machine nouvelle, commandes et clientèle. Il devra seulement remettre à ma femme et ma fille la moitié des bénéfices. »

Cette déclaration était datée du bourg, six mois avant la mort de Nicolas Bihan, et suivi de sa signature authentique.

Le Goff ne dit rien à personne, et lorsque le notaire vint mettre les scellés, il présenta son acte de donation.

Un mois après, la nouvelle machine avait déjà fait merveille, les commandes afiluaient.

— Ma part d'argent me sera indifférente, dit Le Goff à M"* Bihan, si je ne puis épouser M"' Angélique.

Au bout de six mois, eut lieu la liquidation. La maison fut mise aux enchères.

Le Goff put disputer l'enjeu aux trois Bihan.

La vieille maison de son patron lui fut adjugée et il tint à honneur de la payer largement.

Les oncles ayant ainsi assuré, disaient-ils, l'avenir d'Angélique, ils assaillirent Le Goff de leur colère.

— Cet homme a fait notre ruine, disaient-ils, à qui voulait les entendre ; la maison de notre frère devait nous revenir, c'était dans l'ordre.

— Oui, leur répondait-on, mais Le Goff épouse Angélique et c'est encore mieux dans Tordre qu'il hérite de son beau-père.

Dame, oui !

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