XIV. ~ L'ABSOLUTION
Au bord de la mer, le village, devenu petite ville, peut donner, pendant la saison des bains, riUusion de la vie libre, avec son va-et-vient de baigneurs, de touristes de toutes classes, qui causent sur la plage aussi tranquillement que sur les boulevards et dans les salons de Paris. Ce n'est pas que l'agitation des idées soit bien vive et que ces gens de passage soient bien hardis, mais leur conversation est bruyante et leurs appréciations du fait du jour sont révolutionnaires, comparées au calme plat et au silence asservi qui régnent là pendant toute Tannée, deux mois exceptés, du i5 juillet au i5 septembre.
Et encore, cette existence de Tété est-elle bien factice, n'occupe- t-elle que l'étroit espace de la route qui longe la mer, avec ses villas, ses hôtels, ses cafés, ses pâtissiers. Derrière ce décor, c'est une autre existence, celle de toute Tannée, celle
de tous les jours, et celle-là ne change pas. On ne peut pas la connaître si Ton descend à rhôtel, si Ton prend ses repas à table d*hôle avec des dames prétentieuses et des messieurs coiffés de casquettes de plage, si Ton passe ses matinées parmi les cabines et ses soirées au casino. Mais d'habiter un peu u récart, chez un mai*aîcher-jardinier qui a sa maison au-dessus de la petite ville, au carrefour de beaux chemins creux ombragés, cela m'a valu d'être renseigné sur Tétat de sujétion morne où vivent les gens du pays, malgré les bains de mer, les journaux, la Déclaration des Droits de THomme et le régime démocratique.
La femme qui vient faii*e le ménage et la cuisine chez le jardinier qui me loge est une Bretonne de Tcspèce bavarde. Elle a bientôt fait de me raconter toute son histoire. Son mari est menuisier. Ils ont une petite fille. Leur maison est là-bas, à rentrée d*un hameau qui domine la côte. Je sais bientôt le budget de la famille, ses travaux, ses plaisirs, ses ennuis :
— Ah ! monsieur, me dit-elle, on n'est pas libre, non, on n'est pas libre. Il y a une école laïque et une école de sœurs dans le pays. Croiriez-vous que nous avons été obligés de retirer notre fille de chez l'institutrice pour la mettre chez les sœurs 1 C'est à moi que le curé s'est adressé pour nous forcer à faire le changement. Oui, nous forcer, il n'y a pas d'autre mot. Il m'a rencontrée
plusieurs fois sur le chemin, me demandant des nouvelles de mon mari et de la petite, tournant autour de ce qu'il voulait me dire. Enfin, il le fit, et sans ambages : u Madame François, dit~il, vous devriez mettre votre petite fille chez les sœurs. D'abord, elle y serait mieux, elle serait mieux soignée, elle apprendrait mieux. Et puis, votre mari et vous, vous vous en trouveriez bien. Que voulez-vous, je ne puis pas recommander à mes paroissiens un ouvrier qui n'a pas de bons principes. Si François ne trouve plus de travail un jour, vous serez bien avancés tous les trois. Comprenez-moi bien : il faut s'aider, le ciel vous aidera ! » Et d'autres réflexions du même genre. C'était clair, n'est-ce pas ? J'ai répété cela à François, qui est républicain, qui s'est fichu en colère, qui a juré des bons dieux. Mais, quoi I il a bien fallu céder, puisqu'il fallait céder ou ne plus vivre. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place ? Je dus avouer à Madame François qu'il était difficile de faire autre chose que ce qu'elle avait fait, que ce n'était pas de sa faute, dans l'humble état où elle était, si la liberté de l'enseignement, la liberté des parents, et la liberté de l'enfant n'étaient pas mieux respectées, et que l'on ne pouvait demander à un pauvre menuisier républicain et à une malheureuse journalière plus d'héroïsme qu'aux gouvernants et aux fonctionnaires chargés d'assurer le règne des lois.
Elle me dit alors toutes les avanies que l'inâtituieur de la petite ville avait eu k soutenir, malgré Tappui du député de l'arrondissement.
— Lorsqu'il est arrivé ici, monsieur, il a été mis en quarantaine. Il trouvait partout visage de bois. Même les marchands, qui aiment bien vendre, ne le servaient qu'à regret, imaginaient cent prétextes pour écarter sa clientèle... C'est qu'ici le boulanger et le boucher, s'ils veulent vivre, doivent commencer par aller à la messe tous les dimanches... Le boulanger l'a bien vu. Quand il s'est établi dans le pays, il venait de Brest ; il a cru qu'il pouvait faire ce qu'il voulait^ et il est resté chez lui le dimanche matin. Au bout de huit jours, il se demandait s'il n'allait fias être forcé de fermer boutique. Il a pris place àl'église, et maintenant il vend son pain. Ce n'est pas plua difficile que cela. C'est exactement l'histoire que je vous ai racontée pour ma petite fille... Pour en revenir à l'instituteur, il avait sa petite fille malade, et il ne trouvait personne pour lui vendre du lait. C'est une vieille bonne femme, ma voisine, qui avait une chèvre, qui a eu pitié de lui. Sans cela, l'enfant passait, monsieur, aussi vrai que je vous le dis.
Et pourtant, malgré que tous ces récits soient probablement véridiques, l'arrondissemeitt nonnne un député républicain, vote contre le seigneur clérical du pays, qui avart été envoyé
NOUVEAUX CONTES DU PAYS d' OU EST 113
comme représeniant à rAsscmblée nationale, en 1871. Ces gens, qui n'osent pas rompre ouvertement avec le terrorisme insinuant et impitoyable du pouvoir ecclésiastique, se vengent comme ils peuvent, au jour du scrutin, en mettant dans Turne un bulletin qu'ils se gardent bien de montrer à leur voisin. Tout de même, pendant mon séjour, le curé propagandiste qui menace le»
parents de la perte de leur travail s'ils n'envoient pas leur petite fille chee les sœurs, a* trouvé son maitre, et d'une façon bien inattendue. C'est encore Madame François qui me fit savoir l'événement.
M. le Recteur fut tout surpris, un soir, entre chien et loup, d'apercevoir dans le groupe qui attendait la confession, un homme du pays. Le Floch, qui exerce la double profession de barbier et de vendeur de journaux. La publication du mariage de Le Floch avait été annoncée et la cérémonie devait avoir lieu dans quelques jours. Il venait chercher son billet de confession. Le prêtre en éprouva un malin plaisir. Il connaissait l'homme, qui avait tout à fait une réputation de mauvais esprit, et il croyait bien qu'il aurait osé passer outre. Il se promit, tout ej[ï passant son surplis, de tirer l'afiEaire au clair. Il s'assit, se moucha, aspira une prise et fit glisser la plan-cbetle qui mas(pvaii le grillage de bois derrière lequel il aperçut tout de^ suite le visage de Le
Floch, son collier de barbe blonde, ses yeux bleus souriants qui le regardaient fixement.
— C'est vous ? dit le curé.
— Oui, monsieur.
— Appelez-moi mon père.
— Oui, mon père.
— Faites le signe de la Croix. Récitez le Con- Jileor,
Pendant que le candidat au mariage murmurait la prière, le confesseur réfléchissait à ce qu*il allait pouvoir dire à ce pénitent libre-penseur, barbier, vendeur de journaux, qui refusait de vendre le Petit Machin, imprégné du bon esprit, et vendait le Petit Chosey inspiré visiblement par le démon.
— Eh bien ! dit-il enfin, faites Taveu de vos fautes.
Le Floch égrena le chapelet de peccadilles que peut avouer un homme dont la vie simple s'accomplit dans la monotonie du labeur quotidien. Il occupait bien son temps, payait ses achats au comptant, réglait ses traites à présentation, acquittait ses contributions. Qu'est-ce que riiomme de Dieu . pouvait bien lui reprocher, sinon quelques aventures galantes auxquelles il annonçait Tintenlion bien arrêtée de mettre fin ?
— Et la messe ? dit le confesseur. Vous ne voua accusez pas d'y avoir manqué ?
— Je Depuis pas aller à la messe, dit Le Floch, puisque le dimanche matin ma boutique est pleine de clients.
— Oui, parlons-en de votre boutique. C'est un foyer pestilentiel, une antichambre de Tenfer. Vous profitez de votre commerce pour vous livrer à une propagande abominable comme si la feuille exécrable que vous vendez ne suffisait pas à infester le pays I Justement, c'est là que sera votre pénitence, puisque vous voulez vous réconcilier avec l'Eglise. Vous cesserez de vendre le Petit Chose et vous vendrez le Petit Machin, Faute de quoi, je vous refuse l'absolution.
— Jamais de la vie, s'écria Le Floch. Nous ne sommes pas ici pour parler politique. Est-ce que je vous reproche, moi, de combattre la République en chaire et d'exercer une pression sur l'esprit des femmes ? Anne, ma future, qui a prévu ce qui arrive, m'a dit qu'elle voulait bien à la rigueur se contenter du maire. Il est l'heure du courrier^ je vais chercher à la voiture mon ballot du Petit Chose. Gardez votre absolution. Serviteur I
Et Le Floch partit sans absolution, et c'est ainsi qu'eut lieu, au grand scandale des uns, à la jubilation des autres, le premier mariage civil de la contrée.
Le Floch pourra-t-il rester barbier après ce beau coup, ou devra-t-il chercher un refuge à Brest .^ Voilà la question.