XIII. — L'ABBÉ BIROTTE
Mathieu BiroUe était un petit garçon fort gentil, dont les parents tenaient une boutique d*épicerie, sur la place d'un bourg du pays d'Ouest, presque une petite ville. Dans une petite ville, un bon commeree e$t facilement considéré comme un grand commerce. M. et M"** Birotte se trouvaient être les seuls à vendre aux citadins bourgeois, pendant toute la semaine, et aux paysans les jours de marchés et de foires, les marchandises dont ils avaient besoin : draps de nouveauté, lainages, toiles, indiennes, tissus de mousseline et de linon pour les coiffes de paysannes, souliers, sabots, chaussons, chapeaux, casquettes, rubans,. autant que les ingrédients nécessaires à la subsistance : café, chicorée, thé, liqueurs, sel, sucre, huile, vinaigre, et tout le reste ! Pour cela, ils étaient donc considérés, et ils passaient pour fort riches.
Ils méritaient certainement la considération, et ils possédaient quelque bien, d'abord la maison
de leur épicerie, qui portait depuis les jours du premier Empire et du blocus continental renseigne : A la renommée des Denrées coloniales. Puis, peu à peu, ils acquirent, sur la place, une, deux, trois, quatre maisons, qu'ils louaient fort bien à des commerçants, à des employés des ponts et chaussées, à des rentiers.
Le bonhomme Bîrolle était un homme doux et conciliant, aimable avec tout le monde, et toujours de Tavis de tout le monde. La bonne Jemme Birotte était surtout bien avec M. le curé de la petite ville. Dévote non seulement poar aller à confesse et communier, pour tenir sa place aux offices des fêtes carillonnées, aux messes du dimanche matin, aux vêpres, anx compiles,, aux séances du mois de Marie, aux ténèbres de la semaine sainte, mais dévote encore pour recevoir et rendre la visite de M. le curé, pour s'élemiser avec lui^i conversations èhuchotantes, ouatées, dans la sacristie, au presbytère, et 'Kussi chez eUe, où le digne ecclésiastique avait soavemt son couvert mis.
Le bon prêtre avait de Taffection pour toute la famille, composée du père, de la mère, de Uxàs eniants, QHe et garçons, mais surkmt pour le dernier né, le petit Mathieu, garçonnet à la mine sérieuse et délicate, qui apprenait tout ce qu'il voulait et annonçait une iaielligence remaripiable :
— Celui-là, madame Birotle, il faudra me le donner pour le faire entrer au séminaire... Nous en ferons un prêtre distingué !
— Ce sera un grand honneur pour nous, monsieur le curé. Dieu vous entende I
Ainsi répondait la mère Birotte.
Le père Birotte hochait doucement la tête, ne disait pas grand'chose :
— Certainement, monsieur le curé, certainement !...
Le petit Birotte ne savait pas. et ne disait, lui, rien du tout.
Il regardait sa mère, son père, M. le curé, rougissait, baissait les yeux, laissait les autres régler son sort, puisque cela semblait tant les réjouir.
On disposa, en effet, de sa vie. Mathieu Birotte revêtit le sombre costume du prêtre, à la grande joie de sa mère.
Il n'y avait en lui qu'une résistance intérieure, et il se laissa traîner du petit au grand séminaire et à l'ordination malgré le sentiment de révolte qui faillit le jeter à de sinistres extrémités. Une comprenait pas bien, sentait que l'on était en train de faire son malheur avec des encouragements affectueux et de tendres paroles, mais il était timide et il lisait dans les yeux de sa mère une telle assurance qu'il accepta tout sans une protestation. Il fut conduit à la prêtrise comme un agneau conscient à la boucherie, comme un
condamné à mort qui accepterait sa fin avec résignation.
— Maman I gémit-il un jour.
Elle vit une lueur étrange dans ses yeux.
— Tu es content, mon enfant?
Elle Tembrassa avec ferveur.
— Oui, maman 1
Il n'osa pas, ce jour-là, en dire davantage.
Il n'osa jamais.
Sa vie se passa ainsi.
L'abbé Birotte ne fut pas ce qu'on appelle un mauvais prêtre. Jeune, il résista aux tentations de l'existence. Il regardait parfois avec un sentiment confus, avec le désir de vivre comme les autres, les jeunes filles, les jeunes femmes qu'il rencontrait sur les routes, dans les rues, ou avec lesquelles il lui arrivait de converser, chez ses parents, à Téglise, et enfin dans la cure, non loin de sa petite ville natale, qui lui fut confiée. Il se troublait, détournait les regards, gêné et malheureux. Rentré de nouveau dans sa solitude intérieure et rêveuse, il courbait le front sous l'arrêt du destin, reconnaissait qu'il n'était pas pareil aux autres hommes, que sa robe noire l'isolait du monde, qu'il ne saurait jamais les humbles joies qu'avaient connues ses parents lorsqu'ils avaient autour d'eux, rassemblés sous la clarté douce de la lampe, les gentils visages de leurs enfants, parmi lesquels le petit Mathieu.
Pour passer la vie, il accomplit le devoir de sa fonction, sans une frasque, sans un écatt. Il n y apporta aucune passion, mais une sorte d'automatisme douloureux. Le soir, se^ll dans sa chambre, après avorr, un instant, regardé les maisons du village s'endormant dans la paix heureuse de la nuit, lorsque les lumières, une à une, s'éteignaient, qu'il n'y avait plus au ciel que l'immense mystère de l'espace illuminé d'étoiles et que l'astre d'argent faisait son entrée oscillante et rythmée parmi les nuages semblables aux vagues d'une mer aérienne, le pauvre abbéBirotte s'accoudait à sa fenêtre et pleurait.
Parfois,' il fermait les yeux, accaWé de fatigne et de pensée, et il fallait la fraîcheur de l'a^fee pour le ranimer. Aussitôt tintait la petite cloche de l'angelus, il se lavait le visage à l'eau froide, partait dire sa messe, pendant que les contrevcnis battaient les murs, que les voix joyeuses des femmes et des enfants alternaient avec les abois des chiens et les chants des oiseaux.
L'abbé Birotte a vécu ainsi. Il vit toujours. Il a près de cent ans aujourd'hui.
Depuis longtemps, il a quitté son village, a obtenu de vivre librement. Son père, sa mère, ses frères, ses soeurs ont disparu, tombés à Téternité inconnue. Il a laissé leurs ombres au pays qui fut le leur et le sien, il est venu à Paris.
Il y habite depuis trente ans. Il était vieux
lorsqu'il s'y fixa, mais solide, ayant bon pied, bon œil, rinlelligencc en pleine force. 11 a cherché une distraction dans les œuvres humaines, il est devenu un savant, il a aimé les livres et les œuvres d'art. Ce fut la seconde période, chèrement acquise, de sa vie sacrifiée. Tous les matins, on voit le vieillard sortir de chez lui, au quartier des Ternes, où il demeure, pour dire sa messe, chercher son pain, son lait, ses journaux du matin, son déjeuner de midi. Il lit, médite, travaille. L'après-midi, il sort, monte uoe avenue juaqu'à l'arc de l'Etoile, s'assied là, au soubassement, contemple le «louvemeflt humain, la mêlée extraordinaire ou s'agite le monde civilisé. S'il veut la verdure et le calme, il les trouve dans quelque contre-allée qui va vers le Bois. Il se promène, appuyé sur sa canne, pose sur toutes choses maintenant un regard assuré, et le solitaire aux cheveux blancs, apaisé, rasséréné, écouîte sa songerie retourner en soupirant aux jours anciens :
— Si j'avais s^ilement avec moi le vieux père I... ou la: pauvre maman qui m'a si bien confié à M. le curé !... ou mon frère !... ou ma scEAirctte !... Allons I... l'air fraîchit, le soleil se couche I... Si je veux le voir se lever encore, il est temps de rentrer... Bonsoir, le monde !
jusqu'à demain, peut-être !