‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 15 sur 38 · XVI. — LA SERVANTE DE M. LE CURÉ · texte numérisé non relu

XVI. — LA SERVANTE DE M. LE CURÉ

Au flanc des basses et sauvages montagnes d'Arrée, en Bretagne, parmi les crêtes rocheuses qui dominent le fond du cirque, vaste étendue marécageuse çà et là verdoyante de champs de fèves, mais surtout brune de tourbières, un village est accroché. Quelques maisons retenues par les pierres, une église de granit qui semble jaillie du sol. Autour de Téglise, le cimetière. En face, la cure, un rez-de-chaussée de pierres grises devant lequel se tordent quelques arbres harcelés par le vent. On n'entend que le cri des pillaouer, qui achètent les chiffons et les cendres, ou Técho des coups de feu que les messieurs de Quimper et de Morlaix viennent tirer, Thiver, dans le marais, sur les passages de bécassines et de canards. Aux beaux jours, sous les souffles tièdes en promenade à travers l'espace, le misérable hameau connaît une accalmie, respire, se détend de la lutte

soutenue contre les éléments, pluie et grêler bourrasque et tempêtes, et sa rudesse se pare de quelques sourires. Bientôt, la bataille recommence, Teau ruisselle, le vent s*acharne, Tarmée des sombres nuées se reforme sans cesse contre les pauvres maisons agrippées au sol et qui paraissent toujours devoir être précipitées au bas de la pente, avec l'église et le cimetière, tous pêlemêle, les vivants et les morts.

En ce lemps-là, le curé qui habitait la masure de la cure, Tabbé Trévézel, était un prêtre grave, convaincu, austère, terrible. Léonard d'origine, entré dans les ordres par un élan de violente conviction, il ressemblait physiquement aux hommes de son pays, lesquels ressemblent à des Espagnols, grands, découplés comme des toreros, la face rasée et bleue où brillent des yeux de jais. Les yeux de l'abbé Trévézel faisaient mieuxque briller, ils brûlaient d'un feu noir dans sa face livide d'inquisiteur. Homme irréprochable d'ailleurs, rigide, détaché des biens de la terre, donnant le peu qu'il avait, mais le donnant brusquement^ sans un mot de réconfort à l'être pitoyable, sans une caresse à Tenfant qui l'implorait. Il avait horreur de la nature et du monde, passait vite^ ne regardait personne, vivait consumé par son feu intérieur en attendant le rafraîchissement de» béatitudes célestes.

Cet être farouche avait une sœur faible et char-

mante, qui vivait arec lui depuis la mort de leurs parents. Jeannik n'était alors qu'une enfant, et Tabbé avait servi de père à Torpheline. Jamais; entre Commana et Iluelgoat, entre Brasparts et la FeuiUée, plus jolie fleur n'avait jailli des fonds de marais et des couches de schiste, que cette fillette aux doux yeux bleus, aux cheveux blonds comme les épis du mois d'août, au teint de nacre et de rose. L'abbé regardait avec stupeur et méfiance cette enfant d^une autre race que lui, et sous cette apparence d'ange fleuri de roses et de lis, son inquiétude flairait le soufre et le phosphore d'uti démon.

Il triompha amèrement lorsque, dix années passées, Jeannik, devenue une jeune fille, lui avoua son désir de se marier, et avec qui? avec Sylvestre Carnoët, le maître d'école du bourg voisin. Sylvestre avait été un camarade d'enfance du frère et de la sœur, mais le curé avait rompu avec l'instituteur. Gomment l'ennemi était-il entré dans la maison ? Car Sylvestre ne vivait pas en bon chrétien, n'allait pas à la messe, n'y était pas retourné probablement depuis sa première communion. Il avait bonne conduite, disait-on, tenait honoraMemenl sa place parmi les hommes, mais il ne marchait pas sur le chemin qui va vers le ciel. L'abbé Trévézel, lui, ne voyait qu'une chose utile en ce bas monde, se préparer à la vie étemelle. H • savait rejoindre là-haut son père et sa mère, il

voulait y conduire sa sœur, la placer dans le cor* tège des vierges qui passent sans cesse autour du trône de Marie. Par quelle aberration la malheureuse enfant allait-elle consentir aune abominable déchéance ?

Il s'opposa au mariage avec Sylvestre Carnoët :

— Je croyais que tu resterais avec moi, — ditil à sa sœur, — la porte du ciel était au bout de notre route... Sylvestre est un mauvais chrétien, il serait un mauvais époux et un mauvais père... Je dois guider tout au moins tes pas, puisque tu choisis la vie profane... Tu veux te marier ?... Je te marierai 9 moi I

La craintive Jeannik écoutait son frère comme elle Taurait écouté au confessionnal. Quelques jours après, Tabbé apprit que sa sœur évitait Sylvestre et il la vit reprendre ses allures* de petite ménagère, triste et résignée.

Il la maria, en effet, à un demi-bourgeois des environs, malingre et distingué, qui faisait partie des confréries et des missions, suivait le mois de Marie, allait en pèlerinage, portait un scapulaire sur la poitrine et un chapelet au poignet. Il était poli, bien élevé, effacé, nul, pensait et parlait peu, et Tabbé estima qu*avec lui sa sœur ferait son salut« Jeannik obéit, et son union fut bénie par soo frère.

Deux ans après, pourtant, Jeannik se trouvait;

veuve de son chélif et saint époux, et les parents pratiques n'ayant rien donné au ménage, la jeune femme retourna chez son frère, qui renvoya la domestique prise au départ de la mariée.

La vie recommença comme autrefois. Jeannik redevint la sei'vante de M. le curé.

Celui-ci fut terrifié de voir que sa sœur s'épanouissait dans le veuvage, pareille à une rose d'été. De jolie devenue belle, le sang empourprait sa beauté. Forcée à une modestie de mise par sa condition et par la volonté de Tabbé Trévézel qui aurait voulu enfouir cet éclat de la jeunesse dans les ténèbres, elle n*en apparaissait que plus radieuse et plus éclatante avec ses cheveux à plat sous la coiffe simple, son corps de nymphe moulé par sa robe de lainage noire. Plusieurs fois, la surprenant à rêver, accoudée à sa fenêtre, les regards perdus vers le crépuscule violet qui venait des terres, des champs et des bois, ou vers le coucher de soleil qui laissait deviner sa lumière sur la mer prochaine, Tabbé eut le tressaillement qui appréhende les catastrophes.

Il ne se trompait pas. Sylvestre Carnoët ne s'était pas marié encore, et il revit Jeannik avec émotion. Ils se parlèrent, et les reproches du maître d'école se changèrent en un nouvel espoir. Ils renouèrent leurs serments une après-midi de dimanche, à l'automne, à l'abri des verdures de Botmeur, qui est l'oasis des monts d'Arrée. Puis

vint rhiver avec ses violences, et l'abbé fut épouvantéde voir, undimanchede mauvais temps, Sylvestre assistant à la messe. Il en fut ainsi encore le dimanche suivant.

— Que fait-il là ? dit-il à sa sœur à Theure du déjeuner. Il n'est pas converti !... Sa piété est un sacrilège... J'aime à croire que cette hypocrisie ne te concerne pas ?

— Sylvestre est prêt à faire un bon chrétien, si vous le voulez, mon frère !...

— Et comment ? interrogea Tabbé de son air dur et méprisant.

— Donnez-moi à lui en mariage I

La réponse fut un ricanement accompagnant ces paroles :

— L'amour terrestre n'est pas fait pour conduire à l'amour divin I... Tu oses, loi qui vis dans un lieu saint, t'associer à un pareil blasphème !... D'ailleurs, il faut en finir !... Je l'ai mariée une fois, et je n'ai pas seulement béni vos corps mortels, mais vos âmes immortelles... Tu es donc liée à jamais à l'époux que tu as perdu, et tu dois rester jusqu'à la mort fidèle à la foi qui vous a unis !...

Jeannik, perdue dans les ténèbres, ignorante de ce qu'étaient le Bien et le Mal, craignant tout de la désobéissance, révérant son frère comme le confesseur et le prédicateur, subit celle parole inexorable, ce geste de tortionnaire, le regard de

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feu de cet allumeur de bûchers. Elle plia sous la volonté qui pesait sur elle.

Dès ce jour, sa vie de femme fut terminée. Elle est restée au presbytère, parmi les rochers, sous les rafales. Coiffée d'un serre-tête noir, elle va et vient, fait la cuisine, la lessive, raccommode le linge. Les gens du pays, lorsqu'elle passe, disent, oubliant son mariage et son veuvage :

— Voilà Mademoiselle Jeannik, une sainte fille I

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