XVII. — L'INCONNUE
Lorsque Madame Marguerite Lebrun eut perdu tous les êtres chers à son cœur, et qu'elle se vit irrémédiablement seule dans la vie, elle prit la résolution de retourner au pays de sa naissance et de son enfance. Après les chagrins qui sont la rançon de la vie, elle crut qu'elle pouvait trouver un apaisement pour ses derniers jours, avant le repos de la grande nuit, dans ce même endroit où ses yeux s'ouvrirent sur la lumière.
A seize ans, elle partait pour ne pas revenir. Ses parents fixés à Paris, elle s'y mariait, y vivait sa vie entière dans les tourbillons et les remous que la destinée fait à chaque être dans l'océan humain. Pour elle, cependant, sa petite ville des Gôtes-du-Nord brillait dans le lointain de ses souvenirs, comme une vieille mère tendrement chérie. Elle songeait sans cesse à ses rues tournantes, à ses petites places où les maisons
montraient des visages ridés, des fenêtres éclairées comme des regards voilés, elle s'attendrissait en évoquant les toits de tuiles autour desquels volaient les hirondelles, les fumées qui sentaient le feu de bois et le pain cuit.
C'était là qu'elle devait finir! Vieillie, maintenant, les yeux usés, les cheveux blancs, le cœur meurtri, elle retournerait à pas lents aux endroits que parcouraient ses pas vifs d'autrefois. Elle s'y rencontrerait elle-même à chaque détour du chemin. Chaque maison serait pour elle une évocation du passé. Ici habitait une vieille tante, morte depuis un demi-siècle au moins. Là demeurait une vieille fille, Mademoiselle Sophie, que la grand'mère de Madame Lebmn visitait quelquefois, pauvre lingère dévote ayant des petits autels à bons Dieux et à saintes Vierges sur tous ses meubles. Chez elle, cela sentait l'encens et la cire, excepté pourtant quand Mademoiselle Sophie ouvrait un grand placard qui sentait le moisi et qu'elle en sortait des pruneaux secs, qu'elle appelait des friandises, pour les donner à la petite Marguerite. Celle-ci, tout près de là, retrouverait la minuscule boutique d'épicier où elle achetait des sucres d'orge à trois pour un sou, et la boutique du coiffeur où le père Madec lui faisait des papillotes pour les fêtes et les distributions de prix. Elle reverrait aussi la longue rue étroite nommée la Grand'Rue, où resplendissait
la principale pâtisserie-confiserie, où vivait le petit monde cocasse et amusant de la marchande de jouets. Et puis, cette Grand'Rue aboutissait à la campagne belle et parfumée, où Marguerite sautait, dansait, riait si souvent.
Elle revivrait ainsi le commencement de sa vie, qu'elle finirait entourée des ombres qui lui étaient chères. En province, les gens meurent comme à Paris, c*est certain, mais les boutiques restent, et, de génération en génération, le boulanger, le boucher, le pâtissier, Tépicier, le coiffeur. Thôtel à voyageurs sont aux mêmes places. Mais qui Marguerite rencontrerait-elle là-bas ? Peut-être que toutes les vieilles comme elle s'en étaient allées. Ses petites amies, ses compagnes d'enfance, toutes gaies, jolies, gentilles, qu'étaient-elles devenues ? Des vieilles femmes maigres et courbées, appuyées sur des bâtons, comme des fées, ou de grosses matrones, ne pouvant plus bouger, passant leur temps assises dans l'embrasure d'une fenêtre, regardant la rue tranquille. Agnès, celle qu'elle observait comme sa meilleure amie d'autrefois, vivait-elle toujours ? Elles avaient échangé des lettres pendant quelque temps, puis letir correspondance espacée avait pris fin, et le silence fut entre elles.
Madame Lebrun, en route pour sa ville, pensa qu'il serait préférable de rester l'inconnue. Se faire reconnaître, c'était vouloir se créer une
seconde vie, et cela, elle ne le voulait pas. Elle ne cherchait pas un recommencement, mais une fin.
A.vec quelle émotion elle revit les choses, redécouvrit son passé, sans que personne vint troubler sa touchante promenade en arrière et lui ravir la paix qu'elle voulait garder I Elle arriva un matin, ne trouva pas la ville changée, sauf qu'une avenue nouvelle y conduisait de la gare. Les rues, les boutiques, leà vieilles arcades dressaient dans la lumière toujours neuve le vieillot décor d'autrefois.
L'inconnue loua un logement spacieux en face de celui que ses parents occupaient auparavant avec elle. Elle se donna comme une dame de Paris venant terminer ses jours dans le calme.
Peu à peu, elle fut au courant de ce qui s'était passé dans la vie des êtres de son entourage.
Elle passa partout, elle reconnut tout, mais rien ne la reconnaissait.
Dans chaque magasin oîi elle entra, elle vit de nouveaux visages, mais se revit aussi elle-même chaque fois que tintait la sonnette d'une porte : il lui semblait qu'entrait avec elle une petite fillette brune aux longues tresses, heureuse de vivre, ignorante des tristesses à venir. Elle sut qu'Agnès, veuve, elle aussi, habitait non loin d'elle, besogneuse malgré son grand âge, couturière, allant en journée, inquiète désormais de ses yeux affai-
blis, commençant à accepter de gros ouvrages, des nettoyages et des lessives.
Elle fut la voir, se trouva en face d'une dame à cheveux blancs dont les yeux clignotaient pour regarder celle qui entrait.
Madame Lebrun eut le cœur glacé à Taspect de cette Agnès, autrefois si charmante, une blondinette aux cheveux dorés, aux grands yeoK bleus.
— Je ne l'aurais pas reconnue, — pensa-t-elle, — et elle ne me reconnaît pas davantage 1
Elle se rappela sa voix, une voix qui chantait en parlant.
Agnès répondit à son bonjour d'une voix monotone et sourde.
— Je suis depuis peu au pays... On m'a dit grand bien de vous, et j'ai besoin de quelqu'un pour être toujours auprès de moi... Nos deux âges sont faits pour s'entendre... Acceptez-vous?
— Je suis trop vieille, — répondit Agnès, — je n'ai pas beaucoup d'habits de rechange pour vivre chez le beau monde, et il vaut mieux que je garde mes habitudes.
— Vous réfléchirez... Je vous aurais donné cinquante francs par mois, la nourriture et le logement, et j'ai assez de robes pour nous habiller toutes les deux.
— C'est pas vrai I — s'exclama naïvement Agnès, essayant d'ouvrir ses yeux fsrtigués.
— Je n'ai aucune raison pour vous mystifier.
Demain, apportez-moi votre réponse, et si vous ne pouvez accepter, je cliercherai une autre personne... J'aurais pourtant désiré vous avoir... Votre réputation d'honnêteté et votre personne m'auraient convenu.
— Mais je suis presque impotente, — déplora Agnès visiblement ébranlée. — Quels services pourrais-je vous rendre ?... J'étais forte en coulure autrefois, maintenant je ne suis à peine bonne qu'à surveiller la soupe !
— Nous ferions l'ouvrage ensemble... J'ai toujours aimé à m'occuper de ma maison... Ce que je désire, c'est de ne pas être seule...
— Alors, vous croyez cela possible ? — dit Agnès de moins en moins hésitante.
— J'en suis sûre I
Le lendemain, Agnès s'installait chez madame Lebrun.
Elle n'y eut pas grand tracas. Madame Lebrun prit tout de suite une femme jeune et agile qui vint, chaque jour, faire le petit ménage des deux vieilles. Agnès n'eut donc, comme elle le disait avec une surprise heureuse, qu'à se prélasser.
Chaque après-midi, quand il faisait beau temps, elles parlaient toutes deux en promenade, s'aidant d'une canne, ou l'une appuyée au bras de l'autre, et c'était plus souvent le tour d'Agnès de se laisser soutenir par madame Lebrun.
Sans qu'on la questioanât, Agnès, comme beaucoup de personnes âgé^, aimait à raconter sa jeunesse. Elle trouvait en Madame Lebrun une auditrice attentive. Elle en vint tout naturellement à parler de Marguerite, une petite fille si distinguée, plus fortunée qu'elle, ce qui ne les avait pas empêchées d'être d'intimes amies.
— Elle est morte maintenant sans doute, dit Agnès tristement, — la jeunesse mène à la vieillesse, et la vieillesse à la mort. .. Je la vois encore, et malgré les années qui ont passé, je la reconnaîtrais si elle venait vers moi.
— Elle est venue, Agnès, puisqu'elle est toujours dans votre souvenir.
— J'ai encore ses lettres, mais je ne peux plus les relire... Vous me les relirez, — dit bonnement Agnès à Madame Lebrun.
— Oui, si j'y vois clair, moi aussi, — promit Madame Lebrun émue, qui faillit tout dire, mais qui sut encore se taire. « A quoi bon parler ? >> pensa-t-elle, « puisque c'est si vrai que Marguerite est morte. »
Agnès, d'ailleurs, se mit à rire de ce rire qui ne revient qu'au moment des souvenirs, et, bavarde, évoqua l'enfance de celle qui l'écoutait. Elle n'inventait pas, n'amplifiait rien, et Madame Lebrun lui sut gré de cette loyauté d'esprit.
— Nous irons demain, si vous voulez, — ditelle à Agnès, — nous promener à ce Saut-du-
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Loup dont vous me parlez, puisque c'est si joli, et que vous vous y êtes tant amusée avec votre camarade.
— Voilà bien cinquante ans que je n*y ai pas mis les pieds !
Le lendemain, la journée était charmante, Tair léger, traversé de ces souflFIes délicieux qui paraissent confier à l'espace réternclle jeunesse de tout ce qui existe. Le Saut-du-Loup se creusait en vallée étroite, verdoyante et fleurie, au fond de laquelle courait et jasait un ruisseau. Les deux femmes s'assirent.
— Je suis souvent venue ici avec Marguerite, et quelquefois nous nous y sommes attardées jusqu'à la nuit... Alors, nous avions peur, chaque arbre nous paraissait un fantôme, les meules élevées là, sur le sommet, nous paraissaient des maisons d'ogres... Sur la route, un soir, nous avons rencontré une voiture de saltimbanques, et nous nous sauvions de toutes nos jambes, tant nous avions peur d'être prises pour danser sur des cordes I
Elle continua longtemps ainsi, faisant revivre toutes ces puérilités auxquelles Madame Lebrun donnait la signification profonde des jours disparus.
Puis, il se fit entre elles un silence. En même temps, ellesconnurentcetattendrissementrecueilli que l'on ressent devant les tombes.
- — Je m'appelle aussi Marguerite, — dit Madame Lebrun.
— Oh I tant mieux I — dit celle-ci. — C'est à croire que c'est elle et moi qui sommes ici ensemble.
La vieille Agnès pleura, et toutes deux s'embrassèrent sur leurs joues flétries qui avaient été si roses.
— La terre porte encore l'empreinte de nos pas, — dit Agnès.
— Une autre terre l'a recouverte, — dit Madame Lebrun.
Elles furent un instant sans parler, puis relevèrent la tête pour voir si le ciel était toujours le même.
— Rien n'est changé, — dit l'une.
— Que nous I — dit l'autre.
Elles entendirent des pas, des voix, des rircs, des cris. Deux petites filles passèrent en courant. Elles s'appelaient par leurs noms.
— Agnès !
— Marguerite I
Madame Lebrun sourit délicieusement, d'un sourire d'enfant qui éclaira sa face de vieille femme.
— C'est vous qui aviez raison, rien n'est changé, dit-elle en pi*eiiant la main d'Agnès.
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