‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 17 sur 38 · XVIII. — (c ON DEMANDE · texte numérisé non relu

XVIII. — (c ON DEMANDE

« On demande personne sérieuse sachant tenir un ménage chez monsieur seul. Se présenter chez M. Ludovic Madec, à Penanter, Côtes-du- Nord. »

Lorsque Nathalie, qui cherchait sinon une « place », du moins une occupation honorable lui permettant de gagner sa vie, fort compromise depuis la mort des siens, lut ces lignes dans un journal de Rennes, elle eut un éblouissement où se joignirent, à travers sa triste vie présente, un passé délicieux et un avenir peut-être sûr.

M. Ludovic Madec ! Etait-ce possible que le hasard lui remit ce nom admiré sous les yeux et cette personne si chère dans la mémoire ? Petite fille, elle avait vu à Rennes, chez des amis de sa famille, et même plusieurs fois chez ses parents à elle, celui qui était devenu un savant, un philosophe, un écrivain, d'une renommée universelle.

Cela se passait à l*époque des douze ans de Nathalie et de la trentaine de M. Ludovic Madec, et elle se souvenait d'avoir ressenti, pour cet homme si différent des autres, une de ces passions de petite fille qui brûlent si fort, de leur feu inconnu, l'esprit qui vient d'éclore et le cœur qui semble battre pour la première fois.

I.a jeune fille de vingt-cinq ans eut une autre surprise que celle de ce nom surgi brusquement du brouillard lumineux de son enfance, elle éprouva que ce sentiment d'autrefois, elle l'avait gardé en elle comme une flamme vivace qui ne peut s'éteindre. Les années, lesjoies, les chagrins, les événements paisibles et pareils, les drames de la maladie et de la mort, les jours monotones et les jours terribles, toutes les vagues caressantes et furieuses de la vie avaient pu passer doucement ou déferler sauvagement sur elle, la lumière pure et secrète éclairait toujours la profondeur de son être. Elle la croyait affaiblie et lointaine, et elle la découvrait aussi pure et ardente qu'aux heures de son enfance» alors qu'elle tremblait et frémissait à l'idée de voir et d'entendre M. Ludovic, et qu'elle restait ensuite si sage, si attentive, si reposée, regardant de son coin d'ombre le si beau visage, pensif et volontaire, écoutant la parole tour à tour lente et animée, dont les échos résonnaient encore en elle après tant d'années écoulées.

Depuis, une grande période d'existence s*étai4 déployée et écroulée. Pendant que M. Ludovic Madec connaissait à Paris la joie désintéressée du travail, qui lui donnait la gloire par surcroît, Nathalie subissait les humbles péripéties de la vie obscure. Son père mort, les difficultés accrues, la gêne à la place de Taisance, des dettes en quantité, elle fut obligée, pour sa mère et pour elle, de consentir aux besognes dures et mal payées. L'éducation qu'elle avait reçue ne lui servît de rien en face des nécessités immédiates. Les promesses furent nombreuses, mais aucune ne se transforma en réalité. Puis, sa mère mourut, la laissant seule dans sa misère, en face du problème de vivre, et c'est alors qu'elle lut aux annonces d'un journal : « On demande... »

Elle arriva au matin, par le train et la voiture du courrier, au bourg de Penanter, où s'était retiré M. Ludovic Madec. On lui désigna une maison de pierre grise, en avant d'un jardin. Son cœur se serra après qu'elle eut soulevé le heurtoir, que le bruit retentît, que des pas s'approchèrent. Elle fut en présence de celui qu'elle cherchait lorsque la paysanne qui lui avait ouvert la porte l'eut conduite vers le maître du logis. Il avait pâli, sa barbe grisonnait, mais elle revit son front solide, ses yeux clairs. Comme autrefois, Témotion de Nathalie tomba pour foire place à un sentiment de sécurité.

Il rexaminait. Elle n'était pas jolie à être remarquée, mais son maintien, sa tranquillité, ses yeux noirs et francs, son regard honnête et confiant, la tristesse qui voilait son visage, firent naitre une sympathie étonnée chez M. Ludovic Madec.

Il ne pouvait reconnaître la petite fille jadis à peine entrevue.

— Vous êtes bien jeune, lui dit-il, celle que vous remplaceriez avait soixante-huit ans...

— Je souhaite de vieillir comme elle, répondit Nathalie.

Elle continua en disant d'où elle venait, donnant le nom d'une personne de Rennes, prévenue de sa tentative, et en objectant elle-même que, pour la première fois, elle « entrait en service », ayant vécu de son labeur d'ouvrière. Si monsieur voulait prendre des renseignements ?...

— Nous veiTons, fut-il répondu, puisque vous êtes là, restez !

M. Ludovic Madec, pressé par des épreuves »

corriger, oublia rapidement la présencede l'étrangère, ne s'enquit pas autrement de ses antécédents. Au bout de plusieurs jours, il commença de s'apercevoir qu'il y avait quelque chose de changé dans son existence un peu à l'abandon.

Chez la nouvelle venue, l'ordre, le travail, la politesse, la prévenance allaient de pair avec une humeur toujours égale. Il n'y avait plus besoin de donner un ordre, de passer son temps à récla-

mer les riens qui tiennent tant de place dans Taujour-le-jour de la vie, émiettent le temps, rongent le caractère, exigent plus d'attention et de force que Tapplication paisible et continue employée à une œuvre.

Tout arrangé selon son goût, la nouvelle venue presque invisible et toujours présente, le savant, pour la première fois, connut la quiétude, l'oubli des menues misères.

Il vit un jour récriture de Nathalie, nette et jolie, sans aucune faute de ponctuation et d'orthographe. Il Tautorisa à emprunter des livres à sa bibliothèque, elle demanda à lire d'abord les siens, et comme, quelque temps après, il voulait savoir ce qu'elle en pensait, il l'entendit avouer son ignorance de tant de problèmes, mais aussi manifester un instinct d'une justesse singulière louchant droit au but, sans admirer à faux.

— Si vous désirez augmenter vos gages, dit M. Ludovic Madec, vous pourriez me copier des manuscrits parfois un peu embrouillés... J'aurai ainsi en vous, à l'occasion, un secrétaire qui me serait souvent fort utile 1

— J'essayerai bien volontiers.

Elle essaya et réussit. Le bon ordre de l'intérieur n'en souffrit pas. Nathalie, avec l'aide d'une femme chargée des gros ouvrages, suffit à tout, même au jardin et au poulailler.

— Du diable si je me serais douté de cela.

s*écria M. Ludovic Madec, vous avez donc eu une fée pour marraine ?

— J'ai eu, comme tout le monde, le malheur... C'est un bon éducateur si Ton sait profiter de ses leçons.

— Comment n'avez-vous pas trouvé une situation meilleure que d*échouer ici ?

— Il faut en effet la trouver !... N'y a-t-il pas des bacheliers, et mieux encore, qui meurent de faim ?

Un jour que Nathalie croyait son maître sorti, elle se laissa aller à chanter, et fut toute confuse d'entendre marcher dans la chambre à côté.

— Vous savez de qui vous chantez la musique ?

— Oui... de Mozart... je crois.

— Vous avez une jolie voix, et vous avez appris à chanter, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, en pension...

— Vous avez été en pension ?

— Oui, monsieur, avant que nous ne soyons devenus pauvres.

— Ah I... voilà donc le mystère I... pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

— Vous ne m'auriez peut-être pas acceptée.

— Alors, dites-moi le reste.

Elle ne dit pas tout, mais avoua son nom, rappela l'ancien séjour à Rennes de M. Ludovic Madec. Sa voix tremblait un peu et une rougeur

incamadine fleurit ses jones. M. Ludovic Madec, lui, devînt plus pâle que d'habitude.

Il ne répondit rien et sortit. Le lendemain, il appela la jeune fille. Son front était soucieux.

— Nathalie, lui dit-il, je ne puis vous garder ainsi chez moi... J'ai honte de vous voir occuper cette place inférieure, de travail fatigant...

— Mais il y a beaucoup de femmes qui font cette besogne, et même plus encore !

— Elles sont chez elles !...

— C'est vrai, mais elles servent parfois des maris bien nuls et bien ennuyeux I... Ici, au moins, mon travail a une raison.

M. Ludovic Madec prit une grande respiration, et parla enfin comme ceci au bout de quelques instants de silence :

— Nathalie, vous pouvez ne pas quitter cette maison, puisque vous vous y êtes attachée, que vous vous y plaisez... Mais vous satisferez en même temps ma délicatesse, (jui ne veut pas abuser de votre grand mérite... Malgré l'indifférence que j'ai toujours eue pour le mariage, puisqu'il s'agit de vous, qui venez vers moi du fond du passé, je suis prêt à vous offrir mon nom en échange du don de votre existence... Le monde dira ce qu'il voudra, cela m'importe peu, si je vous agrée 4ivec mes manies et mon &ge.

— Je pourrai en lout cas répondre au monde,

s'il veut savoir quelque chose, conclut Nathalie, que si je me suis décidée à servir, c'est parce que c'était vous le maître que je servais... Je suis venue sans arrière-pensée, mais me disant que la pauvreté me serait meilleure ici... Je ne cherchais que d'être là, et il arrive que j'ai tout trouvé... Mon bonheur d'aujourd'liui, c'est le rêve de mon enfance...

Elle tendit la main à M. Ludovic Madec, qui admira les combinaisons du hasard et de la volonté, et les détours que prend parfois le destin.

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