‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 18 sur 38 · XIX. — LE PETIT ANTOINE · texte numérisé non relu

XIX. — LE PETIT ANTOINE

— Surtout, — avait dit le médecin aux parents du petit Antoine au jour de leur départ pour les bains de mer, — ne le nourrissez que de lait, et de bouillon où il n'y aura que du jus de viande. Pas de légumes, ni aucun aliment solide. A ce prix, vous le sauverez peut-être. Ne manquez pas non plus de le baigner tous les jours, à moins de temps froid. Une rapide immersion suffira. Puis, vous l'envelopperez tout mouillé dan s des couvertures de laine et le promènerez au bon soleil sur la grève. J espère que ce traitement naturel sera efficace et que vous n'aurez pas perdu votre mois d'août. Allez, et revenez avec un gaillard. L'enfant ne demande qu'à vivre, malgré sa débile apparence, il a de l'œil et de la voix, mais il faut l'aider. Et n'oubliez pas mes prescriptions. Des bains, du lait et du bouillon de viande. Pas autre chose. C'est une question de vie ou de mort.

Les parents du petit Antoine n'avaient garde d'oublier de telles recommandations. Ils avaient confiance dans les paroles raisonnables du médecin qui était leur ami, qui avait aidé leur enfant à naître. Le pauvre petit diable était venu av^nt terme, par un accident survenu à la mère pendant sa grossesse, une chute dans un escalier. Et, lorsqu'il était apparu à la lumière, si mince, si fragile, un corps menu comme un fil surmonté d'une grosse tête, la partie de son existence fut considérée comme perdue d'avance. Seule, la mère ne désespéra pas. Elle s'attacha d'une volonté farouche à cette misérable chose qui n'avait ni mouvement, ni souffle, ni vie. Elle entreprit de redonner à ce rien le supplément de vie qu'il n'avait pas obtenu d'elle. Si elle avait pu faire rentrer en ses flancs ce malheureux être trop tôt délivré de sa bienfaisante prison de chair, elle l'aurait fait. Elle s'attacha à lui. ne le quitta ni de jour ni de nuit, le couva, le nourrit, lui donna son lait, son sang. Elle ignora le sommeil nocturne pendant des mois et des mois, ne prenant de repos que le jour, pendant de fugitifs instants, son enfant endormi enfin, après des crises de pleurs, de cris, de fatigue. Elle fut récompensée, accomplit le miracle de nature, a Votre enfant vivra », lui dit un jour le médecin.

Lorsque le père et la mère partirent ainsi vers la grève et la vague pour achever l'œuvre de vie.

le petit Antoine avait dix-sept mois. Il n'était pas magniQque à voir, il avait des soupçons de bras et de jambes, toute son ossature dessinée en relief sous la peau délicate, et toujours sa grosse tête. Malgré tout, il était vrai que la vie s'affinaiait en lui. Il lui était venu une gentille vivaeité, une forte voix rieuse, et dans sa petite face pâle et maigre, s'avivaient deux beaux yeux noirs pleins de feu.

Il fallait développer ces promesses, et le cadre d'existence choisi pour la cure fut tout de suite proclamé délicieux et charmant par les parents anxieux. Une oasis bretonne» une plage de sable fitt eatourée d'arbres, auprès d'un port minuscule ab se balançaient des voiles blanches et ro«^es. La maison qui abrita nos trois personnages, maisou moitié hôtel, moitié auberge, avait pour patronne une maîtresse femme» forte commère dont l'abord cordial était déjà réconfortant. L'excellente h&tesse en était à son quatrième ou cinquième mari, on ne savait plus au juste le nombre de ses veuvages, et il fallait faire effort pour retrouver les noms qu'elle avait portés et reconnaître avec précisioffik l'état-civil des enfants qui grouillaient autour de la maison, sur les pierres du port. Le petit Antoine fut bien reçu par cette Madame Barbe-Bteue qui n'avait rien d'uneogresse, mftis avec quelles exclamations et queis gestes de commisération, on le devine I Elle certifia aux

parents que Tair de la mer et la bonne nourriture allaient bientôt mettre sur pied le eber petit Jéaua, et qu'avant septembre il jouerait avec les autres mioches, au soleil, devant la porte. On ne demandait qu'à la croire, mais on lui fit connaître les prescriptions du médecin concernant Talimentation : elle promit le lait nécessaire, et une jeune bonne du pay» fut engagée pour veiller sur le petit Antoine et le promener sur le quai, aux heures des repas des parents.

Les choses se passèrent fort bien pendant la première quinzaine. La température était délicieuse, chaude et aérée, la mer n'avait que des vagues caressantes. Tous les jours, le petit Antoine était porté sur la plage et baigné dans Teau saline, malgré ses cris, ses pleurs, ses fureurs. Tout à leur fonction, le père et la mère ne s'apercevaient pa* qu'un drame se nouait autour d'eux.

Sur la plage, les gens du pays, les baigneurs, les bonnes, ne tardèrent pas à trouver incompréhensible et barbare la conduite de ce père et de cette mère qui semblaient tremper dans l'eau pour leur plaisir, parce qu'ils se baignaient euxmêmes, ce malheureux enfant qui n'avait que la peau et les os et qui emplissait l'air de ses- cris aigus, de ses protestations. On ne tarda pas à colporter que c'était une horreur de fatiguer ainsi un peUi malade. Userait, un de cesjours^ enrhumé et tué, c'était certain, et ce serait tout le résultat

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obtenu. Il y avait véritablement des parents inhumains, proclamaient tous les désœuvrés de la plage observant les ébats de la famille du petit Antoine.

A rhôtel, la protestation prit corps, se formula en actes chez la veuve remariée. Elle entreprit sans rien dire la cure impossible. Tous les jours, à rheure des repas, le père et la mère installés, elle faisait à la petite bonne un signe autoritaire, et Tenfant, amené dans la cuisine, était gorgé d'une soupe aux choux, exquise sans doute, fleurant le lard, le jambon, l'andouille et tous les légumes du jardin, mais qui devait infailliblement détruire le frêle organisme. Bientôt, avec terreur, les parents s'aperçurent que leur enfant dépérissait, après les premiers jours où il semblait avoir repris des forces. La colique le ravagea, il maigrit, devint vert. On chercha inutilement la cause d'un tel changement. Toute la maison avait le mot, garda le secret de l'hôtesse. Celle-ci, devant de pareils résultats, ne douta pourtant pas un instant de sa méthode, et doubla les doses. Un médecin, découvert parmi les villégiateurs, approuva les recommandations de son confrère de Paris, interrogea minutieusement les parents» douta, malgré leurs affirmations, de l'observance du régime, finit par déclarer que le petit Antoine était menacé d'une entérite, qu'il fallait suspendre les bains, et même quitter le pays.

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Cela fut fait. Nos gens s'en allèrent, navrés, malgré les affirmations de la bonne hôtesse qui jurait tous ses bons dieux, et toutes ses bonnes vierges, et tous ses saints du paradis breton, que le petit guérirait en dépit de tout. D'ailleurs, elle dit à la mère qu'elle n'avait pas à se faire de chagrin, que si le petit trépassait, elle lui donnerait une place au cimetière, dans un terrain qu'elle avait acheté pour défunt Le Couennec, le mari qu'elle avait le plus aimé.

Cette touchante naïveté ne décida pas les parents du petit Antoine. Tout de suite, en voyage, au premier arrêt, le régime du lait repris, les symptômes alarmants disparurent, et Paris put être regagné sans encombre.

Sept ans après, lorsqu'ils se décidèrent à revenir au joli pays qui les avait tant séduits, et qu'ils avaient quitté en une telle déroute, le père et la mère eurent seulement le mot de l'énigme. Et ce fut la bonne hôtesse, encore veuve et sur le point de se remarier, qui leur donna son secret. Le petit Antoine, devenu un charmant enfant, bien portant, agile, malicieux, jouait devant la porte. L'hôtelière l'appela, le prit entre ses robustes genoux, dans ses bras énergiques, le baisa brayamment sur les joues, et elle fit sa confession :

— C'est pourtant grâce à moi, mon cher petit, que tu dois d'être encore de ce monde. Je t'en ai

donné de la soupe en cachette, sans m'ocçuper des médecins de Paris, de leurs ordonnances et de leurs manies ! Tu ne serais pas là à courir et à sauter si j*avais écouté les parents» avec leur lait et leur extrait de viande. Tu serais avec mon pauvre Le Couennec, là-bas, sur la hauteur.

Et la femme montrait le petit cimetière aux parents terrifiés d'apprendre quelle quantité de soupe aux choux avait été absorbée par le petit Antoine. Impossible, d'ailleurs, de protester, inutile d'essayer une explication, tant la conviction entêtée et victorieuse rayonnait sur le visage de la bonne hôtesse.

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