‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 19 sur 38 · XX. — CONFLIT DE RACES · texte numérisé non relu

XX. — CONFLIT DE RACES

Le Breton Jean Lebris avait épousé la Provençale Emma Ferrage.

Ils habitaient tous deux Paris, lui, depuis ses années de lycée, elle aussi, depuis le jour où elle avait été mise en pension dans un établissement distingué.

Leur mariage fut très parisien. Assemblée sélect à la mairie, discours charmant du n^re, félicitations des invités. Fête splendide le lendemain à réglise, musique, tapis, fleurs, suisse et ecclésiastiques en grands costumes, nouvelles félicitations des mêmes invités, comme s'ils se mariaient pour la seconde fois, après une séparation d'un jour.

La dame était une petite brunette sémillante, aux yeux de velours marron, aux cheveux presque bleus, aux joues roses et dorées, avec un splendide grain de beauté sous Tœil droit et une ombre de moustache sous un nez à Tévent fort spirituel.

Le monsieur avait le teint gris, les cheveux châtain, des yeux d'un bleu verdâtre qui semblaient d'une eau tranquille et parfois s'assombrissaient comme au farouche déploiement d'un ciel d'orage. La bouche, mélancolique au repos, se dessinait facilement en sourires et s'ouvrait volontiei's pour un rire qui découvrait des dents de loup. Malgré son apparence revêche, la bonne humeur couvait en lui, et la jeune fille l'épousa pour le caractère enjoué qu'il avoua dès les premières rencontres.

Elle avait la voix haute, scandait les syllabes en parlant, prononçait toutes les lettres.

Il avait la voix sourde et ses paroles s'accompagnaient d'un chantonnement lointain.

Tels qu'ils se trouvaient de par la nature, ils se convinrent et ils s'épousèrent.

Leur union fut célébrée à la fin de l'hiver, et, contrairement à l'usage, il n'y eut pas de voyage de noces. La question de savoir « où l'on irait» fut un moment agitée. La dame parla de l'Italie, de TEspagne, de l'Algérie, de la Tunisie... Le monsieur indiqua l'Angleterre, la Belgique, la Hollande... Mais tous les projets de grands voyages à l'étranger furent ajournés... On avait le temps I... Mieux valait d'abord bien s'installer à Paris... On choisirait ensuite, on consulterait les cartes, les guides, les indicateurs.

Vers la fin d'avril, ce fut Jean qui reparla voyage.

— Si on allait en Bretagne ? proposa-t-il.

— En Bretagne ?

— Oui, dans mon pays 1

— Y penses-tu ?... Il doit faire très froid I

— Pas du tout I... Une grande douceur de température, au contraire!... Et le printemps est si beau, là-bas ! Tu as bien lu, dans Chateaubriand ? « Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui Tannoncent, etc., etc...» Tu te rappelles ?

— Oui, oui, mais puisque tu parles de printemps, tu sais, le printemps, c'est encore chez nous qu'on le voit le mieux... D'abord, il n'y a pas de fleurs en Bretagne !

— Mais si ! des quanlités I et très jolies !

— Lesquelles donc ?

— Mais .. des genêts, des ajoncs...

Elle éclata de rire :

— Je connais !... des fleurs qui piquent !... C'est bon pour faire des balais, tout ça 1... Ça ne fait pas de bouquets... Et puis, il y en a des genêts et des ajoncs en Provence, bien plus qu'en Bretagne, et des plus beaux... tant que tu en voudras... Et tu n'as pas d'autres fleurs à m'ofTrir, dans ta Bretagne ?

— Si... si... tu ne me laisses pas les dire... Il y a... des pâquerettes, des marguerites... des jonquilles...

Elle rit de nouveau :

— Mais là-bas, Jean, il y a aussi tout ça... C'en est plein, de toutes ces fleurs-là, et magnifiques alors I La terre en est couverte... Et des roses I Et des( -violettes I... Des champs de roses I... des champs de violettes !... Tiens, tu me décides tout à fait... Nous allons partir, passer le mois de mai sur la côte d*Azur. C'est un peu tard 1... Mais ça ne Ssil rien... Tu verras la fin 1... Un vrai feu d'artifice I... Et j'oubliais I... Des oranges I Des citrons!... Des vergers d'orangers et de citronniers 1...

Jean Legris céda facilement d'ailleurs.

— Oh ! les citrons I je n'en suis pas fou !

— Parce que tu ne sais pas ce que c'est...

Allons I C'est dit!... On va faire les malles.

Ils partirent.

Madame Lebris avait raison. C'était un peu tard I La saison, là-bas, s'était dépêchée et le mois de mai fut torride, un mois d'été splendide et implacable. Il n'avait pas plu depuis le mois de novembre. Le ciel était d'un bleu un peu pâle, chauffé à blanc par un soleil incandescent, qui était tout proche, dont on sentait le contact de poêle rouge. La mer famait comme de l'huile bouillante.

— Je t'avais bien dit que nous aurions dû venir ici en janvier, — disait Madame Lebris, — mais enfin, avoue que c'est magnifique I

— Je ne sais pas, — répondait Jean — je ne peux rien regarder !

A la chaleur s'ajoutait la poussière. Il y en avait une épaisseur d'un mètre sur les roules. Le vent soulevait sans cesse ce tapis mobile, et le paysage disparaissait, la voiture s'emplissait de cette farine grise, et aussi les yeux, les narines^ la bouche des voyageurs.

Ils passèrent un après-midi épouvantable à fiordighera, enfermés dans un hôtel désert..

Un autre jour, réfugiés dans la gare d'Ospedaletti, trois heures durant ils attendirent un train, leur voiture restée en panne, pendant que les feux du soleil incendiaient la poussière.

— J'aime mieux la boue, déclara Jean.

Emma lui lança un mauvais regard.

Ils prirent le parti de ne sortir que le soir. Le Breton affirma que la couleur rose solférino des couchers de soleil lui était désagréable, et que d'ailleurs il faisait très froid, sitôt Tastre disparu.

— Je ne sais vraiment pas ce qu'il te faut, — répondit Emma, non sans aigreur, — tu te plains du chaud, tu te plains du froid I...

Elle s'interrompit pour tousser... Il fallut rentrer, ^et le lendemain, appeler le médecin, qui constata une bronchite. Ils durent rentrer à Paris.

— Charmant pays, — maugréait Jean Lebris, — où l'on ne peut sortir ni le jour ni le soir I

— C'est affreux ce que tu dis là !... Nous

«ommes tombés sur une mauvaise saison, voilà touti

— Je ne tiens pas à recommencer l'expérience !

— Oh I si I mon petit Jean I... Je t'assure que c'est très beau, même en été, seulement il faut apprendre à aimer ça... Tu ne peux pas encore, mais tu verras... tu verras I Nous y retournerons en hiver, pour commencer 1

— Soit ! mais avant, nous irons en Bretagne.

— Je veux bien, au mois d'août, quand il fera très chaud, pour avoir l'air de la mer I

— Non, en septembre, l'automne est plus beau. Au mois de septembre, ils s'installaient en

Bretagne. Jean choisit un village du Finistère, sur une côte rocheuse qu'il savait peu fréquentée, où il loua une maison de paysan.

Le soir de leur arrivée, il pleuvait. Le lendemain, il pleuvait encore, et le surlendemain, et tous les jours !

Mornes journées dans une maison incommode, disjointe, où le vent jouait ses airs par toutes les ouvertures.

Jean sortait, botté, couvert d'un ciré de marin, un vieux chapeau sur la tête.

Emma restait au logis, à regarder, par le carreau, le vaste paysage brouillé d'eau, ne distinguant rien que des formes vagues à travers les mailles fines, serrées, de la pluie continue, sans cesse brouillée en éche veaux. La mauvaise saison

NOUVEAUX CONTES DU PAYS d'oUEST i59

vint trop tôt. Le vent «ouffla du large, secoua la maison à la briser. Les pêcheurs passaient leurs journées au cabaret, parfois allaient 8*adosser à Fabri d*un mur pour regarder le ciel bas et gris. Les brouillards vinrent, on voyait à peine clignoter la lumière du petit feu dressé sur la Jetée.

Emma regardait avec dépit et pitié Jean qui courait dehors par tous les temps. Il adorait la pluie de chez lui, la recevait sur le visage avec béatitude.

— J'ai épousé un maniaque, — se dit la jeune Provençale avec stupeur.

Plusieurs fois, pendant des accalmies, il réussit à l'entraîner pour lui montrer le pays. Elle pensa cent fois se rompre les os sur les pentes glissantes de la falaise et parmi les rochers déchiquetés, englués de goémon. La mer, sauvage et forte, lui faisait peur. Loi'squ'il la força à marcher sur le sable, au ras de la marée montante, elle croyait voir les vagues hautes et menaçantes se jeter sur elle, comme des bêtes féroces.

Jean, par bravade, se lançait parmi le chaos des rochers. Il glissa, se brisa une jambe : on dut le ramener sur une charrette, et, après les premiers soins, le porter au train pour Paris.

Les deux époux rentrèrent de fort mauvaise intelligence, et, la fracture de Jean guérie, les discussions commencèrent.

— C'est ça, votre Bretagne ?

— Elle vaut bien votre Midi I

— J'aime mieux le soleil que le brouillard I

— Et moi, la pluie et la boue que la poussière !

— Il n*y a que des fleurs jaunes, toutes rouillées, autour des champs I

— Au moins, elles ne sentent pas mauvais, comme votre éternel mimosa I

— Le mimosa sent mauvais ?... Avec ça que la Bretagne sent bon I... Il y a du fumier et du purin devant toutes les portes I

— Chez vous, on vide les pots dans la rue I... Toutes les ordures pourrissent au bord de la Méditerranée, qui ne bouge pas I

— Je la préfère à votre Océan, qui ne reste pas en place... Et vous vous plaignez du vent dans le Midi I II y en a bien aussi en Bretagne I

— Celui-là ne me jette pas de poussière plein les yeux, mais du sel au visage I J'aime mieux cela aussi... Je n'aime rien, rien de chez vous, vous entendez I Je préfère les pommes aux oranges et aux citrons... J'exècre la cuisine à l'huile 1

— Et moi, j'en ai assez de la soupe au lard, et des crêpes, et du beurre... J'aime l'huile, raïoli, la bouillabaisse.

— Eh bien I quand vous voudrez déguster toutes ces horreurs-là, vous irez les déguster toute seule I...

— Tout de suite, monsieur !... Je me retirerai chez mes parents, à Marseille I

— Et moi, chez les miens, à Brest I

— C'est dit I

— C'est dit 1

Il fut question de divorce pour incompatibilité d'humeur. Heureusement pour ces deux époux trop convaincus de la préexcellence de leurs pays respectifs, ils eurent, sur ces entrefaites, une petite fille charmante, dont la jolie physionomie s'éclairait bizarrement d'un œil noir et d'un œil bleu.

Ce désaccord les mit d'accord, et ils louèrent, pour passer la belle saison, une maison aux environs de Paris, dans un paysage qui rappelait la Provence à Emma Ferrage et qui évoquait la Bretagne pour Jean Lebris.

Page 1