‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 20 sur 38 · XXL — LE PATRON-MARIN · texte numérisé non relu

XXL — LE PATRON-MARIN

L'enfant s'ennuyait au village. Il y avait en lui un surplus d'imagination et d'activité dont il n'avait pas l'emploi aux heures d'école, de jeux, de travail. Il apprenait vite, devint bientôt le premier écolier de la région. Il jouait avec adresse, plus avisé que fort, calculant ses mouvements, voyant le but, choisissant l'instant. Mais le travail des champs le lassa, il ne sut pas s'intéresser au drame des saisons, au décor trop familier du paysage qu'il voyait tous les jours. L'activité et la détermination qu'il aflBrmait par sa physionomie, par sa démarche, par sa parole, n'empêchèrent donc pas de le classer comme rêveur, indolent, paresseux.

11 fut un rêveur, en effet, devant la mer, que l'on apercevait au bout du chemin, barrant l'horizon. Là, il récréait son esprit par l'agitation régulière des marées et le désordre tumultueux des

tempêtes. Cette fraîche étendue, ce grand souffle, cette lumière et ce mystère, cette magnifique et terrible ouverture sur Tinconnu, c'était cela, désormais, qui Toccupait et Tattirait. Le désir du voyage, la fièvre du départ, Tenvabirent pendant toute la fin de son enrance. Lorsque vint le moment de choisir une direction, c'est sur le chemin mouvant des flots qu'il partit. Il quitta son village vendéen, tout son bagage noué dans un mouchoir. On l'embarqua à Rochefort comme mousse.

Il revint sept ans après, marin de l'Etat, toujours alerte, précis, bien pris dans sa vareuse bleue. Il revit les siens, son village, avec plaisir. Pourtant, il n'accepta pas de se fixer au pays, il repartit, pour revenir encore, avec le galon de quartier-maître sur sa manche. Cette fois, il se montra las de l'existence promenée à travers le monde, il s'attarda, retrouva jeune fille une enfant d'autrefois, qu'il épousa. Il fut asseas désœuvré ensuite, déambulant en matelot à travers le village tout de suite parcouru, la campagne où il se sentait étranger, au bord de la mer qui l'appelait.

Il n'écouta pas cet appel de sirène, céda à k jeune épouse, mais crut voir une ironie dans le conseil qui lui fut donné de se faire paysan, de cultiver le bien appartenant à sa femme. Il s'en alla vers Paris, à ti*ente ans, comme à seize ans il était parti vers TOcéan.

i64 NOUVEAUX CONTES DU PAYS d'oUEST

Il y traversa des professions de hasard, végéta dans quelques magasins, quelques bureaux. La ville lui sembla triste, l'avenir incertain. Souvent, il regretta la mer.

Sa femme, elle, soupirait vers le village où elle était née, les maisons entourées d'arbres, les bois, les champs, les jardins. Ils se débattaient et s'ennuyaient ainsi, entre les hautes maisons, dans les remous de foules. Ils prirent enfin une résolution. L'homme, un jour, décida qu'il fallait essayer du commerce, acheter un fonds de cabaretier restaurateur.

La boutique était sur l'un des points les plus peuplés, les plus remuants de la ville, au bas d'un faubourg sans cesse envahi par les descentes et les montées. Ce vivant aspect avait tenté l'ancien marin. Mais la maison où il s'installait était déchue, tout l'achalandage à faire. Il y trouva bien une clientèle, mais quelle clientèle 1 insolente, hargneuse, dangereuse, et maîtresse de la place.

Lorsqu'il entra, la première fois, passer l'inspection, pour louer le logis, qu'il fit le tour de l'immense salle commune, les hommes, les* femmes, affaissés sur les tabourets, vautrés sur les tables, adossés aux murailles, firent entendre leurs ricanements et leurs grognements ; des regards hostiles, goguenards, méprisants, le dévisagèrent. Il passa, correct, d'un pas tranquille, redressant sa petite taille. En sortant, il avait seulement la mâchoire

serrée et les sourcils froncés au-dessus de ses yeux clairs. Le lendemain, dès l'aube, il était chez lui, et il sut bientôt sur quel champ de bataille venait de le jeter le destin.

Il connut sa clientèle, la devina bientôt mélangée, bonne et mauvaise. Les affreux types étaient en majorité, de solides gouapes, de gras souteneurs, des Allasses, qui s'en venaient traîner là de midi jusqu'au soir, devant un bol de soupe, un litre de vin, un jeu de cartes. Dans la partie bonne, ou incertaine, de l'assistance, aucun ouvrier : l'ouvrier ne fréquente pas ces espèces particulières. Il faut, pour qu'il y ait contact passager, l'oubli d'un soir de paie, un coup de vin de trop dans la tête. Encore, ces rencontres finissent-elles le plus souvent par des rixes. Mais des jeunes gens, les femmes aidant, se laissent aller aux fréquentations de la rue, du bar, de la buvette. Le patronmarin, assis à son comptoir, vit cela dès le premier jour. Il jugea son établissement un peu comme le pont d'un bateau envahi par un équipage insubordonné ; il marqua les faibles, ceux qu'il pourrait peut-être ramener avec une réprimande, et les irréductibles, ceux qu'il lui faudrait descendre à fond de cale, les fers aux pieds. Il apportait là, avec lui, la discipline qui lui avait été appliquée ; il rêva faire de sa grande salle un bateau bien astiqué, brillant, où tout l'équipage se plierait aux manœuvres.

Les hostilités ne tardèrent pas à s'engager. Le patron-marin choisit Tun des plus verbeux, des plus cyniques. Son repas pris, le chenapan, étalé, débitait ses boniments au milieu des rires. Le patron, agacé, se lèveenOn, va lui présenter l'ardoise où est inscrite sa dépense. L'autre répond par une ordure.

— Garde ton sale argent, fous-moi le camp, et ne reviens plus, dit le petit patron.

Il y eut une stupéfaction et le petit homme profita de l'avantage :

— Veux-tu t'en aller. Non ? Faites-moi place, vous autres, tas de clampins !

Les autres s'écartèrent, subjugués peut-être, mais aussi il est de mode, en ces champs clos, de laisser les gens régler leurs comptes. Le souteneur se leva, grand, massif, un peu mou. a Va donc, fais-y son affaire », dit une des femmes.

— Toi, dit le patron, tu t'en iras le rejoindre au ruisseau tout à l'heure.

Les deux hommes se frappent, s'empoignent. Le patron reçoit un traître coup de pied sur la jambe, un coup de poing sur l'œil. La rage s'empare de lui, il rassemble ses forces éparses, prêtes â s'évanouir. Il sait qu'il faut être vainqueur. Il recule, s'élance d'un bond, vers l'estomac, les épaules du géant, comme un David sur un Gro* lialh ; d'un choc irrésistible, il le précipite à terre et, plus vite encore, lui saisit les deux pieds, le

hdi tourner, le tire, le traîne vers la porte, le sorl sur le trottoir. Il est debout sur le seuil, sanglant, déchiré, essoufflé, terrible de pâleur, le regard fou, essayant de se maîtriser. Il y a un attroupe* ment, des gens qui approuvent, d'antres qui ont de mauvais visages. Des sergentsde ville s'approchent, font mine d'intervenir.

— Laissez, je défends seul ma porte, dit le petit homme.

Et l'autre s'en va, disant qu'il reviendra.

Il revient, en effet, mais, sitôt qu'il est signalé, le patron est sur sa porte, barrant l'entrée de son corps trapu, de ses bras croisés, de ses yeux bleus qui restent fixes, sans un battement de paupière.

Pendant près d'un an, des scènes analogues se sont renouvelées. L'homme a été meurtri, déchiré, ses vêtements mis en loques, mais il n'a pas cédé, malgré les effrois, les pleurs de sa femme, et il est resté le maître. Peu à peu, il a expulsé les mauvais garçons, les femmes furies. Ceux qu'il a vaincus ne reviennent pas, se le tiennent pour dit. Une seule fois, tard, comme il accrochait ses volets, une ombre a surgi de l'obscurité, l'a frappé d'un coup dans le dos, mais d'une main mal assurée. Le petit homme n'a pas porté plainte, n'a pas exhibé sa veste ensanglantée.

Depuis, il est tranquille. Sa boutique reluit comme le pont d'un bateau, les cuivres étincellent,

le cuisinier vêtu de blanc fricote à rentrée, sert d'éblouissante enseigne. L'assistance est renouvelée : des ouvriers rieurs, des employés mélancoliques, des femmes, des enfants. Le patron n'est pas mauvais homme, fait volontiers crédit. Il devrait être heureux. Pourtant, sa face est inquiète, sa pensée a remonté les chemins anciens, une tardive nostalgie lui vient de son enfance, des champs toujours abandonnés. Le patron-marin songe àson village, à sa maison, à la terre, à la grève, et il pourrait bien, un jour prochain, se décider au retour vers l'endroit d'où il est parti.

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