‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 3 sur 38 · III. — LA CONFRONTATION · texte numérisé non relu

III. — LA CONFRONTATION

Je m'étais promis, — nous dit-il, — une grande joie de souvenir, une fête mélancolique d'esprit, à retourner, ainsi que je viens de le faire, dans la petite ville de Bretagne où je suis né. J'ai trouvé ce souvenir et cette mélancolie, mais* je n'ose plus parler de joie et de fête. J'avais gardé en moi une image si belle du décor où mes yeux s'étaient ouverts sur les choses ! J'avais conservé, au fond de mon cœur, un paysage si charmant, féerique et doux comme une mise en scène d'ancien opéra I Ma vieille ville m'apparaissait comme une cité enchantée, endormie dans le sommeil des siècles, et chacune de ses vieilles maisons me semblait, à distance, receler une Belle au bois dormant, souriante et tressaillante parmi les songes I

Lorsque ma pensée s*en allait vers ces rues et ces allées silencieuses où s'est passée mon enfance, je Tincarnais en ce Prince Charmant du vieux conte qui s'en va réveiller le passé. Il marche doucement, sur la pointe du pied, retient sa respiration. Il traverse de grands espaces, des routes, des cours, aux pavés verdis de mousses, recouverts d'une herbe haute et légère. Aux portes, il écarte les rideaux de verdures, les vignes vierges, les chèvrefeuilles, les lierres, qui pendent et frissonnent comme des tapisseries dorées, verdâtres et fleuries. Il retrouve le bassin où pleure un jet d'eau, le clair miroir brouillé par les herbes aquatiques, crevé par les fers de lance des joncs et des iris, les nénuphars ouverts parmi les feuilles mortes. Il aperçoit soudain des êtres vivants et immobiles, embaumés par le temps, les hérons fixés sur une patte au bord de l'étang, les cygnes posés sur l'eau morte, les paons étalés sur les pelouses, les chiens fidèles couchés, barrant les seuils.

La vie d'autrefois surgit ainsi, sans un changement, aux yeux d'aujourd'hui. On avance en frémissant, avec la crainte de faire évanouir ces apparences, de dissiper ce charme ; on souhaite que le sortilège dure jusqu'à la fin, que l'on puisse gravir les escaliers enguirlandés de végétations, franchir les vestibules, parvenir jusqu'à la chambre où repose la princesse endormie.

Mieux vaudrait ne faire qu'en rêve ce voyage pour retrouver ce qui n'est plus. Vous savez que j'ai dû quitter ma province et ma ville à ce moment d'adolescence où Ton commence à vivre pafisionnément la vie, où l'on voudrait saisir avidement tout ce qui passe. C'est quinze ans, l'âge de Tilluskin et du mirage. Je sais entré, à ce moment, pour toujours, dans le mouvant océan de la foule des grandes villes, j'ai connu cette bataille du collège qui va se prolongeant dans toutes les conditions sociales, j'ai lutté pour conqoérir ma place, pour obtenir le droit d'exister, comme si toute l'existence n'était qu'examen et concours. J'ai perdu les miens, et avec eux toute attache au pays d'où je sors. Je m'étais promis, un jour, de retourner là-bas, de revoir ces premières années qui se dressaient au loin comme un jardin merveilleux, d'une grandeur et d'une splendeur incomparables.

J'ai réalisé mon projet. C'est fait, il n'en reste plus rien. Me voici de retour, et j'ai seulement appris que ma vie était terminée, en retournait amsi me mirer à sa source. Ce n'^ pas le visage radieux de mon enfance ardonte que j'ai aperçu, mais le visage fiemé, flétri, de ma prochaine décrépitude. Je me suis oomparé à l'idée que je me faisais de moi-même, et le temps inexorable a décrété ma disparition et mon néant.

Oh ! soyez tranquilles, je vous éviterai la cons-

tataUoa prévue et la récrimination banale. Ma dDuieur n'est pas née d'apercevoir que ma vilte était entrée dans le mouvement logique qui entraîne tout, et qu elle subissait les némes lois sociales que le reste du monde. Je n'ai pas été attristé parce que le chemin de fer passe au pied du coteau, parce que les routes environnantes sont silloiuiées par les bicyclettes et lés voitures à vapeur, parce qiie les paysans ont renoncé à lettrs costumes de mélodrames et d'opéras-oomques, et qu'ils apprennent à parler français. Je SMS qu'il doit ea être ainsi, que nul povroir ne pourra s'opposer à la lente et inflexible évolution humaine. En vérité, je n'ai pas souffert de ce destin de tous, de eette ms»rcbe perpétuelle, — y m sotiffieri égotstement pour l'individu fatalement sacriié, laissé en arrière, qui voit décroître et disparaître cette gronde masse vivante tcayoors reiMMivelée, et qu'il ne peut plus suivre.

Ceqcdm'a donné cette sensation d'arrêt, c'est préetsément ce que je venais chercber, ce spectacle qne j'espérais imnuaUe et qui devait ressu^ scUer ma jeunesse. Imtm«able, il Tétait ! Mais que cette magnificence d'hier m'apparut mesquine, rapetissée^ nûnée ! C'était cela, et oe n'étasl plus cela I Je rceonnaissais tout ce qui m'enioorait., rien n'avait éàè changé, et tout prenail; soudain à ma vnoe u»e figure médiocre, étrange, ki ftguve moqueuse et douloureuse de la désillusion.

Quoi I cette avenue montante que je croyais si msgestueuse, c'était cette double file de vieux arbres desséchés, couverts de poussière ! Cet antique faubourg que j'évoquais comme une si pittoresque et émouvante résurrection du temps passé, c'était cet amas de masures sordides accroupies à l'ombre de l'église, cette saleté et cette puanteur, ces bétes et ces gens confondus, ces yeux aveugles, ces visages de famine, ces vieux pauvres si humbles, si réduits, qu'ils n*osent même pas demander un sou au passant. Le tableau était émouvant, mais pas à la manière que je croyais, et toute cette humanité, lamentable à pleurer, me faisait honte de mon goût et de ma curiosité du pittoresque que je venais assouvir par sa contemplation. Et plus loin, cette promenade où je devais goûter le charme sévère de la solitude, ces rangées de platanes entre lesquelles je rêvais la silhouette méditative de quelque grand vieillard, la silhouette touchante de quelque gracieuse femme. Hélas ! le vieillard était mort sans doute, et la femme, vaincue par la tristesse, avait quitté la ville, car je n'aperçus que visages insignifiants et n'entendis que plats commérages. Et cet hôtel où je descendis et qui était resté dans ma mémoire comme un lieu de délices fréquenté par les aristocrates en voyage, vous décrirai-je son aspect désolé I Et la maison où je naquis, où j'habitai ?...

A quoi bon tout prendre par le détail P Ma sensation naissait de toutes choses, de Tair ambiant, des pavés, des boutiques, tout me paraissait petit, usé, moisi, et l'horreur de ma clairvoyance, c'est que tout se révéla nettement comme ayant toujours été ainsi. C'était moi qui voyais autrefois ce qui n'existait pas. J'avais gardé ce doux mensonge en moi, et je venais stupidement, froidement, le détruire 1 Sans doute, ces maisons, ces arbres, ces vieux pauvres, ces bourgeois en promenade, tout cela importait peu, et il m'était bien indifférent qu'ils fussent ainsi ou autrement. Mais le fantôme de ma jeunesse qui était resté parmi les ruines ! C'est moi, moi I qui suis allé le poursuivre, le saisir et l'enfermer pour toujours au sépulcre I

Le souvenir le plus doux et le plus triste de mon voyage de retour à cette ville où je suis né, — ajouta-t-il, — celui qui m'a le plus charmé, torturé et ravagé, c'est celui que j'ai recueilli, au soir de mon arrivée, sous les arbres de la Place Ducale.

Sachez que la maison où je fus élevé, qui m'avait parue si grande et que j'ai retrouvée si petite, avait son entrée principale dans la rue Haute, et qu'au fond du jardin il y avait une sortie sur la Place

Ducale. Quand je revis la maison, je n'osai pas demandera la visiter, à parcourir les cliambpes ou il me semblait qu'il devait y avoir encore Técho des voix et la trace des gestes de ceux qui ne sont plus. Par la grille, j'entrevis une feçade blanchie» je regardai furtivement certaine fenêtre où je croyais voir une forme de fantôme passer lente- Hient pour moi, avec une lueur ravivée dans les yeux éteints et un sourire sur les lèvres mortes.

Cette fenêtre était close, et les rideaux, les murailles, les arbustes, la pelouse, le banc, avaient un aspect indifférent qui me repoussait. J'entendis une voix de femme qui appelait des enfents pour dîner, puis des pas dans les allées ; j'aperçus des visages, des regarda qui prirent une expression d'étonnement, de colère, de dureté, en voyant un étranger qui semblait inspecter la propriété et épier les propriétaires. Je m'enfuis.

Je contournai le mur par une petite ruelle que je connaissais bien, puis par une rue, et j'arrivai à la petite porte qui donnait surta place. La petite porte élaitpeinted'unecouleur nouvelle, et il y avait des teasons de bouteilles sur la crête du mur, mais je reconnus les feuillages retombants des vieux arbres. Je regardai alors autour de moi.

La Place Ducale était certainement la même qu'autrefois : toujours le quadrilatère planté de marronniers, quelques bancs, quelques bassins entourés de corbeilles de fleurs, et, au centre, un

massif de vieux ormes autour de la statue de la dernière duehesse. A travers les arbres, j*aperoevais les pierres grises, les sculptures, les toits k balustres du Vieux Palais. A ma droite et à ma ^uche, des maisons formaient deux ailes bâties sur des arcades. La place était comme une cour ouverte d*un côté, resserrée entre ces deux ailes et la façade du palais. Sous les arcades, des petits Lumignons s'allumaient ça et là : je me souvins que c'étaient les illuminations des boutiques aux profondeurs rousses et noires, qui faisaient Tadmiration de mon enfance. De loin, autrefois, elles nous attiraient, nous désignaient les merveilleux étalages, les images aux couleurs vives, les sucreries, les pipes rouges, les soldats de plomb, les vaches et les moutons en bois, les arbres frisés. Aujourd'hui, j'apercevais à peine ces lumières de veilleuses perdues dans la nuit. Elles étaient là pourtant, toujours semblables, allumées à la même heure, et sans doute les objets admirés étaient là aussi, et beaucoup peut-être n'avaient pas été i*enouvelés depuis les années et les années ou je m'étais exclamé devant leur beauté stupéfiante.

Je m'assis sur un banc, restai là de longs instants. La lueur du couchant, qui dorait les vieilles pierres, s'éteignit. Il n'y eut bientôt plus qu'uifte légère flamme rose à la cime de ormes. Puis, elle cessa aussi, comme si un vent frais eût

âouQlé dessus. La cendre grise du crépuscule tomba abondamment, les arbres, les maisons, les toits se réunirent bientôt en une sorte d'arabesque massive sur un ciel teinté de vert clair et de lilas sombre. Les souvenirs revinrent en ma mémoire comme tombaient sur moi, une à une, les feuilles brûlées des marronniers.

L'impression d'un amour ancien fut celle qui s'incrusta le plus douloureusement dans mon esprit. Mais le mot d'amour est trop vif, trop précis, pour définir cet état de sensibilité douloureuse que je connus dans ma petite ville, aux environs de mes douze ans. C'était l'éveil et l'incertitude, la curiosité et l'attente, l'espoir d'une ivresse inconnue. Ah I je me souviens comme si cela se passait hier I C'est sur cette place, sous ces marronniers, autour de ces ormes, sous ces vieilles arcades si basses, que je me promenais avec quelques jeunes filles du voisinage, parfois au bras de l'une d'elles» que j'avais choisie, je n'aurais su dire pourquoi. Elles me supportaient avec elles parce que j'étais encore un enfant, et qu'elles pouvaient prendre ce prétexte de longues promenades pour parler entre elles de leurs vraies amours. Quelles amours ? Je ne sais. Je sais seulement qu'elles m'entraînaient avec elles, en larges circuits, parla place, etquejefrissonnaisàm'enallerainsi, dans le sillage de leurs longues jupes, en une sorte de valse marchéc qui serpentait, s'arrêtait, reprenait, tour à

tour langoureuse et nerveuse. Que disaient>elles ? Elles se penchaient les unes vers les autres, réunissaient leurs têtes pour les chuchotements et les confidences, et j'entendais seulement les mots de mariage, d'yeux noirs, d'yeux bleus, de brun, de blond... Puis, on m'envoyait jouer, pour parler plus librement sans doute, et je m'en allais tristement m'asseoir sur un banc, ce banc même où j'étais assis au moment où je revivais naïvement ces années naïves.

Je crus subitement qu'une merveilleuse impossibilité se réalisait, que je me trouvais reporté au temps de mon rêve. La place s'animait comme par le passé, des formes à longues robes surgissaient, par deux, par trois, traçaient leurs circuits, s'approchaient, puis s'évanouissaient, avec des chuchotements qui se terminaient en rires. Quelques-unes vinrent si près que j'entendis des mots prononcés, les mêmes mots qu'autrefois, comme si une incantation de ma volonté les avait magiquement rappelés du sombre abîme où je les croyais enfouis pour jamais. Une sorte de vertige s'empara de moi, je crus pouvoir saisir le spectre de ma jeunesse, celui-là qui s'approche avec des joues si blanches et si roses, des cheveux si noirs, des yeux si brillants. Peut-être vais-je pouvoir, comme je l'ai fait un jour, enhardi par mes quinze ans, prendre par la main, par la taille, cette forme si rapide et légère, et l'entraîner vers

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les arbres les plus sombres. J'étends les bras, la forme s'approche encore... C'est elle I... Mais la lumière d'un réverbère a jailli, mon visage flétri et douloureux apparaît, et elle s'enfuit, se dissout dans l'ombre, car elle a vu que ce n'était plus moi I

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