XXIV — LE RETRAITÉ
Après avoir été pendant trente-cinq ans percepteur du même village, sur la côte de Vendée, non loin des Sables-d'Olonne, M. Théophile Aubin décida de prendre sa retraite sur place. Il changea seulement de maison, quitta le centre du bourg, acheta une bicoque proche la mer, sur un monticule qui dominait à la fois les jardins, les toits, le clocher du village, d'un côté, et, de l'autre côté, le rivage sablonneux, les flots sans nombre, les lies de rOcéan qui se montraient et disparaissaient à tout instant, selon les jeux de l'ombre et de la lumière, les passages de nuages, les éclaircies de ciel bleu.
— Ici, je serai bien, — s'aCBrma-t-il, — je vois le monde entier, et le monde ne me voit pas.
Le fait est qu'il était bien, dans son rez-dechaussée de pierres grises et blanches. Il était bien lorsqu'il faisait les cent pas dans son jardinet en pente, face à la terre, abrité entre des
murs, illuminé des fleurs de la saison, garni des légumes délicieux qui se plaisent dans la terre sablonneuse. Il était bien aussi, sur le perron de sa salle à manger, devant la mer grise, verte ou bleue, qui lui chantait cette chanson qu'on ne se lasse pas d'entendre, où il y a de la plainte et de la caresse, de la douceur et de la colère.
Il était bien encore lorsqu'il sortait de chez lui, par la porte ouverte dans sa grille enguirlandée de roses, et qu'il allait au long du chemin parallèle à la côte, tout bordé de maisons pareilles à la sienne, fleuries comme la sienne, ombragé d'arbres qui répondent par un murmure délicieux à la clameur violente de la mer.
La vérité, c'est que M. Théophile Aubin se trouvait surtout bien parce qu'il était seul. Il aimait à se promener seul sur la falaise et sur la grève, et aussi sur la route où, quand il ren« contrait quelque personne de connaissance,, il ôtait son chapeau, mais n'engageait pas de conversation inutile. 11 ne s'arrêtait que pour un vagabond entre deux âges qui courait le pays, vivant de croûtes et de travaux de hasard. Une barbe inculte lui avait envahi la face, son apparence était hostile, son visage dur, mais il souriait en montrant ses dents lorsqu'il se trouvait en face de M. Théophile Aubin, qui lui disait bonjour, et partageait son tabac avec lui.
Les gens du pays prenaient leur parti des
allures de leur ancien percepteur. Ils n'avaient pas eu à se plaindre de lui, patient avec les débiteurs, payant parfois de sa poche les contributions en retard des pauvres gens. Tout le monde acceptait donc sa silhouette d*homme rêveur, tocyours absorbé, sa face cuite par le grand air, ses yeux bleus comme la mer qu'il regardait, sa moustache blanche qui lui cachait la bouche et lui donnait un air grognon.
— C'est devenu un sauvage ! — disait-on en le regardant passer, les mains tenant sa canne derrière son dos voûté.
Tout de même, il ne pouvait vivre seul, et une vieille fille, que Ton nommait u tante Geneviève », parce qu'elle avait deux neveux et une nièce, tenait sa maison depuis tantôt vingt-cinq ans. Mais elle n'avait pas grand'chose à dire de son patron : « C'est un monsieur qui ne parle quasiment pas... qui aime beaucoup les livres... et qui couche dans un lit de soldat... » C'est à peu près à cela que se bornaient ses révélations.
Le vieillard, comme les autres hommes, avait pourtant rempli sa vie. Mais il l'avait surtout remplie avec la vie des autres, acceptant toutes les responsabilités, dont on le chargeait naturellement, puisqu'il était seul dans la vie, vieux garçon, sans enfants, ne sachant que faire de son argent, etc., toutes les bonnes raisons cpii servent à accabler les célibataires des fardeaux de leurs
parents et amis, et des amis de leurs parents, et des parents de leurs amis.
M. Théophile Aubin subit sans broncher ce qui lui était ainsi, non pas offert, mais imposé par les circonstances imprévues et logiques de l'existence. Ses sentiments, ses plaisirs, ses passions, tournèrent sans cesse pour lui en devoirs. Presque chaque jour, il était allé au secours de quelqu'un, père, mère, frères, sœurs, cousins, cousines, neveux, nièces. Il avait évité aux autres des drames, il avait empêché des désastres. Toutes les affres des catastrophes, toutes les agonies et toutes les morts de l'anxiété, il les connut, passant ses jours et ses nuits à écarter les mauvais sorts, à conjurer le destin. Tout ce qu'il avait disparut ainsi dans les gouffres ouverts autour de lui, et qu'il comblait héroïquement sans que personne parût seulement s'apercevoir de sa permanente sollicitude, de son inlassable charité, de son héroïsme secret et toujours présent. Le dernier coup qui l'atteignit, la déconfiture de son frère cadet, notaire à La Rochelle, qu'il fallait bien sauver de la honte et du châtiment des lois, et qu'il sauva^ en effet, en vendant ce qui lui restait de valeurs et de terres, le plongea définitivement dans la misanthropie et le silence.
Il ne possédait plus rien que sa retraite, il allait être tranquille.
Il se dit qu'ayant connu les remous et les tem-
pêies de la mer déchaînée, il avait le droit de calmer ses souvenirs par quelques années, les dernières, régulières et monotones. Il ne regrettait rien, puisqu'il savait que celui qui a une raison et une sensibilité, une conscience et un cœur, nç peut déserter le poste où il se place de lui-même, comme un soldat qui se soumet à la discipline et prend le mol d'ordre. Cela bien et dûment acquis, puisque ceux qui le tourmentaient tant jadis n'existaient plus ou l'ignoraient du fond de leur indifférence, il pensa qu'il méritait enfin le repos en face de la nature, en attendant l'éternel i*epos dans l'infini des choses. Il résolut de ne plus compliquer sa vie, il avait fait son devoir et plus que son devoir, il ne lui restait plus qu'à écouter la voix du silence dans la solitude. Il aurait le recueillement et Tapaisement, où son cerveau parlerait seul, et pour lui seul I
Il n'orna son rez-de-chaussée que de ses livres. Le reste ne fut que le strict nécessaire.
Depuis cinq ans, il vivait là, se levant tôt, se couchant tôt, lisant, écrivant, se promenant, regardant pousser les roses, contemplant la terre et la mer.
Son rêve de bonheur final se réalisait donc. Il était seul, seul avec la vieille Geneviève, qu'il voyait à peine, avec laquelle il n'échangeait que les paroles indispensables. Les deux neveux et la nièce de Geneviève, qui autrefois encombraient
la maison, et qu'il avait traités en enfants adoptifs, n'y venaient plus, les deux jeunes hommes pris, Tun par son travail de valet de ferme, assez loin, Tautre, commis chez un commerçant de la ville, la jeune fille mariée à un paysan. Encore quatre que M. Théophile Aubin avait arrachés à une misère certaine, la tante et les trois mioches I Il les avait retirés du taudis qu'ils habitaient, gardant la tante, envoyant les orphelins à Técole, les instruisant, les récréant, les soignant lorsqu'ils étaient malades, puis plus tard, plaçant les garçons, dotant la fille. On ne l'y reprendrait plus, d'ailleurs. Ce n'est pas que Geneviève fût ingrate, mais M. Théophile Aubin n'aimait pas mieux la reconnaissance que Tingratitude. Il aurait voulu enfin avoir la paix, voilà tout I Or, à chaque instant, Geneviève voulait le remercier, en pleurant, de tout ce qu'il avait fait pour elle et les siens, et les remerciements et les pleurs se terminaient toujours par l'aveu que l'un des garçons avait des dettes, que la fille était gênée dans son ménage. M. Théophile Aubin coupait court, payait, s'apercevait qu'il faisait le bien sans le vouloir, qu'il n'avait su éviter aucun engrenage, et que, si l'on veut être seul et sans charge, il faut rester sourd à toutes les voix du dehors.
— C'est bien, Geneviève — concluait-il pourtant, — ne vous tourmentez pas,.. Je rentrerai bien tôt dans l'oubli de toutes les grandes et petites
choses d'ici-bas... Votre nièce est mariée... vos neveux se marieront. . . vous avez fait votre devoir, et moi aussi... C'est la fin de ma mission parmi les hommes.
Pourtant, ce ne fut pas lui qui partit le premier. Geneviève fit une chute en allant au marché, tomba malade, s'alita, mourut.
Ce fut alors que M. Théophile Aubin connut, sinon les plus douloureux, du moins les plus irritants moments de sa vie.
Les deux neveux, la nièce, qui ne lui étaient rien, s'accrochèrent à lui, vomcement, comme des pieuvres au noyé.
La fille, qui semblait si douce, si placide, avec ses gros yeux bovins indifiérents, se révéla, autant que ses frères, étrangement méchante et cruelle.
Ils exigeaient d'abord de M. Théophile Aubin une indemnité pour l'accident mortel occasionné par son service. Mais ceci n'était rien. Cherchant, fouillant dans l'armoire de leur tante, ne trouvant que quelques pièces d'or sous son linge, réclamant la somme qu'ils prétendaient espérer, et qu'ils affirmaient connaître et devoir trouver, ils accusèrent violemment M. Théophile Aubin de l'avoir soustraite, dérobée, — volée I
— Gomment I — s'exclama le solitaire, c'est moi qui ai subvenu à votre éducation, à vos besoins... je donnais plus que ses gages à votre tante... ce que vous avez trouvé n'est qu'un reste
de mes libéralités... et vous m'accusez !... Drôles et drôlesse !...
Les trois pieuvres ne voulurent rien entendre. Une plainte fut déposée contre M. Théophile Aubin, et le bonhomme dut aller chez le juge, sous les regards de réprobation du village. Il subit un procès, qu'il gagna d'ailleurs, toute sa vie plaidant pour lui, et de lui-même il proposa de payer l'indemnité de l'accident. Il pouvait donc rentrer chez lui la tête haute, il y rentra la tête basse, vieilli de dix ans.
Il s'enferma, continua les réflexions commencées en cours de route.
Désormais, il sent qu'il n'est plus seul. Le village l'a averti. Les yeux le dévisagent, les mauvaises langues et les bonnes aussi, toutes les langues sécrètent leur venin à son approche, les voix chuchotent lorsqu'il passe, puis se haussent lorsqu'il.est à quelques pas. S'il se retourne brusquement, les bouches se ferment, les paupières s'abaissent, les groupes se dispersent.
Que faire pour être tranquille ? Va-t-il quitter sa chère falaise, où il croyait se reposer en face de la nature et de la vie ? Il prend la résolution de s'en aller : il ira à Paris, il s'y fixera à Tun des endroits peuplés et remuants, boulevard Saint- Michel ou carreftjur Montmartre, il trouvera bieti enfin, au-dessus de la foule, le calme qu'il cherche. C'est décidé pour Paris, la ville bruyante où
Ton coudoie tout le monde, où personne ne vous voit, Paris qui bruit, qui murmure, qui crie, qui grince, qui siffle, qui gronde, qui clame, qui assourdit comme la mer, symphonie hurlante autant que celle des tempêtes sur l'Océan, et qui étouffe les voix qui ne vculentplus être entendues.
lien était là de ses réflexions lorsqu'il vit passer une ombre sur le chemin qui longeait la grève contre sa maison.
Il regarda et reconnut le vagabond du pays, la figure plus mauvaise que jamais, la barbe en colère, la poigne dure serrant le bâton ferré.
— Pourquoi m'en irais-je ?... Il reste bien, lui I Il ouvrit sa fenêtre, appela Thomme, alla ouvrir
k porte.
— Entre, lui dit-il. — Tu ne sais pas où aller?... Tu es ici chez toi, si tu veux... Je n*ai plus personne...
L'hommerit, montra ses dents... Il connaissait Fhistoire.
— Je ne te demande pas d'être mon domestique... Tu seras avec moi, voilà tout... Quand tu voudras courir la grève et la route, tu le feras à ta guise. A Tépoque de la chasse, je te prendrai un permis, et je f achèterai une carabine... Avec ça, on nous respectera... Et si mes enfants adoptifs viennent rôder par ici, tu leur crieras de passer au large, et s'ils n'obéissent pas, tu leur tireras .esspns !..