XXV. — SANSONNET
Qu'importe à Simonne!, — dit Sansonnet, parce qu'il a deux sansonnets en cage, — que les gens du village de la Plaine vendéenne où il est né, où il habite depuis tantôt soixante ans, n'aient pour lui aucune estime, et que des sourires narquois accueillent les quelques paroles qu'il échange parfois avec eux ?
Ont-ils plus de considération les uns pour les autres? Ils le disent, mais cela ne les empêche pas de se déchirer, de médire et de calomnier sans cesse.
Simonnet, dit Sansonnet, n'est pas aimé au pays parce qu'il ne travaille pas, parce qu'il n'a pas d'argent, parce qu'il montre qu'il peut s'en passer, qu'il dort bien sur sa -couette, qu'il mange à sa faim, qu'il trouve encore le moyen de fumer sa pipe.
— Un paresseux !... Une couleuvre 1... — dit-on, — et ça a de la chance comme tous les
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pas grand'chose !... ça vit bien, c'est plus heureax que les malheureux !...
Sansonnet est veuf depuis trente ans. Il habite une petite chaumière divisée en deux chambres de plain-pied, Tune où il fait sa cuisine et mange, Tautre où il couche. Sa masure, à laquelle tiennent un enclos et des cabanes, est blottie contre les pierres noires et rousses de la vieille église, semble creusée dans la muraille solide et épaisse comme une fortification. Il entend frapper les heures à Thorloge sans sortir de chez lui. L'église, sa maison, et une autre maison qui est le presbytère, sont bâties sur un léger mouvement de terrain pierreux d'où l'on voit toute la plaine.
Le jour, il y a dans le clocher et autour de la flèche de pierre un concert croassant d'oiseaux noirs, corbeaux et corneilles, parfois un babillage de 'sansonnets.
L'habitant de la minuscule chaumière aime cette solitude, ces cris et ces croassements. Il vit un peu comme un misanthrope de village. Il ne demande rien à personne, ou ne deàiande que le moins possible. Il ricane, ronchonne et méprise.
Il n'a plus d'argent, en effet. Il n'a plus rien de son bien, plus rien du bien de sa femme. Et après ?
Sa masure est hypothéquée, mais il y vit tout de même. Il lui reste un champ. C'est suffisant. Il y fait mettre des pommes de terre et des petits
haricots du pays que l'on appelle des mogeltes. Il partage avec celui qui les sème, les fait pousser et les récolte, car lui, il ne fait rien de ses dix doigts. Il vit ainsi.
Il n*est pourtant pas paresseux, au sens strict du mot, mais il s'est arrangé pour vivre sans travailler, et c'est de cela qu'enragent les voisins.
Sa table, quand il veut, s'orne d'un pigeon qu'il cuisine lui-même, car il a des pîgeoiiâ fidèles qui se nourrissent tout seuls à travers la campagne libre. Il a aussi des lapins, mais il ne va même pas « à l'herbe », puisque Jasmine, la seule femme du village qu'il supporte, dépose chaque jour à sa porte une botte d'herbe.
— Y m'donne des pigeonneaux ou des lapereaux en pour, — explique-t-elle aux gens du pays qui suspectent et dénigrent sa complaisance.
Simonnet a aussi des poulets qui courent la route et la rue, les fossés et les fumiers, et qui s'engraissent de leur mieux sans le concours de leur maître. Quand ils paraissent à point, celuici les met dans la marmite.
M. le curé, son plus proche voisin, est un .dee deux seuls amis de Sansonnet. Je présenterai l'autre tout à l'heure.
Malgré qu'il n'aille ni à la messe ni aux vêpres, qu'il entend d'ailleurs quasiment de chez lui.San*-
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sonnet dineà la cure une fois l'an. 11 y mange bien et y boit du bon vin.
La raison, c'est que défunte Madame Simonnet a été pieuse, qu'elle a accompli ses devoirs religieux. Avant de mourir, elle a laissé une somme inaliénable dont la rente sert à lui faire dire une messe de quinze francs par an et à confier vingt francs au curé pour ses pauvres. Au jour de cette messe, Sansonnet entre à Féglise, une larme à son œil rusé, un sourire dans sa barbe poivre et sel. 11 est revêtu de son babit de noce, et il assiste tout seul, cérémonieusement, à La cérémonie.
Gela lui vaut un excellent repas tous les ans, car le curé est un bon homme qui veut montrer sa reconnaissance.
— Ma femme était une sainte, — dit Sansonnet au moment du café.
— Une vraie sainte I — approuve le curé en versant le petit verre.
Comment Sansonnet avait-il dépensé l'héritage de sa femme? On n'en savait rien. 11 avait disparu pendant quelque temps, le bruit courait qu'il était allé s'amuser à Paris, d'autres disaient à Nantes, d'autres k La Rochelle I...
L'autre ami de Sansonnet est M. le maire, un ancien camarade à lui, avec lequel il a fait l'école buiasonnière.
Quand il va le voir, et qu'il s'est assuré qu'ils
sont bien seuls, il sort mystérieusement « de dessous » sa blouse un beau lièvre.
— Qu'on ne le sache jamais, Sansonnet 1 — dilToUîcier municipal. — Tu te ferais prendre, et moi aussi, comme receleur I... Ma femme et moi sommes seuls dans le secret... Tiens, voilà tes cent sous, et à la prochaine fois I
— C'est eux qui viennent d'eux-mêmes se cacher dans ma blouse, — répond Sansonnet avec son rire sardonique. — Alors, je ne les renvoie pas puisqu'ils sont bien reçus ici... Au revoir, Hippolyte !
Sansonnet, se promenant dans la campagne, ne prend pas seulement l'air. Le rusé regarde de tous côtés à certains moments de la saison, lorsque les femelles de lièvres mettent bas un peu partout, et qu'elles vont et viennent pour allaiter leur progéniture. Il sait attendre pour s'emparer de ces éparpillés le jour où ils vont pouvoir se passer du secours de leur mère. Il les enfouit dans ses larges poches et les met en pension dans ses a clapiers », où, nourris comme de simples lapins, ils n'ont plus bientôt que les yeux, les pattes et la robe du lièvre.
Il les appelle ses u nourrissons », et M. le maire est bien heureux de manger ce gibier apprivoisé.
Grâce aux écus du maire, grâce au bon voisinage du curé, grâce à Torganisaiion rudimentaire
de son existence, grâce aussi à Jasmine, Sansonnet mange du pain bis comme les autres sans rien devoir à personne.
— Le diable lui veut du bien, — déclarèrent les gens du village le jour où Ton apprit que M. le maire était mort et que Sansonnet héritait de quatre cents francs de rente de son ancien camarade reconnaissant.
Sansonnet se moqua du qu'en dira-t-on. Et même, pour embêter davantage le monde, il épousa Jasmine.
Ils n'ont pas changé de demeure, vont ensemble à la messe anniversaire et rendent ses dîners à M. le curé.