‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 24 sur 38 · XXVI. — LA POULE COUPABLE · texte numérisé non relu

XXVI. — LA POULE COUPABLE

Après avoir été une paysaime comme les autres paysannes de son hameau du Bocage vendéen, mangeant parcimonieusement, réglant de Tœil et de la main la nourriture de ceux qu'elle employait, économisant sur tout, travaillant sans relâche, la vieille Morisseau, à quatre-vingt ans, n'avait, malgré les privations de sa vie entière, amassé que peu d'argent.

Quand ses forces ne lui permirent plus que des travaux de courte haleine, elle céda sa culture à son fils, à charge pour celui-ci de lui servir une petite rente. Elle alla habiter une maison qui se composait d'un rez-de-chaussée d'une seule chambre, auquel attenait un jardin clos de vieux murs, planté de quelques arbres fruitiers, le tout loué soixante francs par an.

Ses mains noueuses, grises et débiles, arrivaient à peine à la servir. Son dos voûté semblait

une charge pour ses jambes défaillantes. Ses yeux verts, percés comme par une vrille, ses joues osseuses, quelques rares cheveux aperçus au bord de sa coiffe et hérissés sur son cou maigre et rougi par le hâle, son nez en bec de vautour, tout lui faisait une physionomie de vieil oiseau guettant une proie.

La vieille Morisseau n'avait jamais été bonne. (( On n'a jamais été bon pour moi », disait-elle, en manière d'excuse ou de fait acquis, et elle ne se gênait pas pour mettre la discorde là où elle passait.

Les malheureux qui venaient naïvement frapper à sa porte ne recevaient d'elle que des injures.

— Les paresseux I — criait-elle en leur courant dessus, son balai levé, — qu'ils travaillent !... Ils n'ont qu'à faire comme moi !

L'hiver était toujours dans son cœur. Pas un rayon de lumière n'y pénétrait. La vie, pour elle, c'était le labeur uniforme, sans joie ni trêve, et le labeur ne servait qu'à gagner de l'argent qu'il fallait conserver.

Tout ce qui était ennemi du travail, de l'argent et de l'économie lui était ennemi.

Injuriant la pluie quand elle tombait mal à propos, le soleil quand ses légumes avaient besoin d'eau, sans cesse mécontente de son sort et se croyant seule atteinte par les intempéries des saisons, la vieillesse ne Tavait pas calmée, Tin-

quiétude méchante qui couvait en elle ne lui laissait nul repos.

Cette année là, ses pommiers avaient « promis », et elle avait souri de sa large bouche édentée au résultat prochain de la floraison sous laquelle elle voyait se «nouer» les fruits. Chaque année, d*ailleurs, fidèles au printemps, les vieux arbres se couvraient de la neige blanche et rose de leurs fleurs, puis de la parure solide, verte, jaune et rouge, de leurs fruits. La vieille, en louant sa maison, avait été surtout attirée par ce jardin vert et productif, qui lui rappelait les champs où elle ne pouvait plus traîner ses membres raidis.

Un matin, la vieille Morisseau s'aperçut qu'un de ses arbres s'étiolait, les feuilles se fanaient, les pommes déjà formées tombaien t autour de Tarbre, formaient sur le sol une couronne flétrie.

La vieille lança un mauvais regard à Tarbre malade. Elle se baissa, gratta la terre, reconnut que là n'était pas la cause du mal.

— Saleté ! — maugréa t-elle en se relevant.

Ses lèvres tremblaient. Elle continua, en interpellant le vieil arbre :

— T'en as donné, pourtant, des fruits, aux autres d'avant moi 1... Deux ans seulement que j'suis ici , et tu t'arrêtes I . . . C'est-y du travail, ça ?.. .

Ses yeux s'injectent de sang, sa bouche est mouillée d'écume, elle bafouille, sanglote, injurie :

— Feignant i... propre à rien !... attends 1 Elle va quérir son bâton, revient à pas précipités, inclinée vers la terre, elle court presque, revient au pommier, brandit son arme, en donne au tronc un coup si violent qu'il semble tressaillir. On croirait qu'il se défend. Le corsage, le jupon, la coiflfe de la vieille sont couverts de feuilles. Des fruits tombent sur elle. La poussière Taveugle. Mais elle frappe encore, à tour de bras, ses derniers souffles paraissent s'en aller avec les « han ! » de bûcheron que geint sa colère. La bataille est acharnée entre la vieille et l'arbre. Celui-ci se débat, cherche à s'enfuir, ses dernières feuilles tourbillonnent, une de ses branches vient frapper la mégère au visage. La vieille, enGn, s'arrête, ricane devant le tronc écorché :

— T'en as reçu ton content, hein, vermine ?... En veux-tu encore ?

Elle allait recommencer, mais les forces lui manquèrent, elle tomba épuisée, l'air hébété, la respiration courte, les yeux fixes. Harassée, mauvaise bête vaincue, elle resta là, sous la pluie qui commençait jusqu'à la nuit tombante.

Lorsqu'elle se releva, ses yeux de justicière regardèrent une dernière fois le tronc ébréché, une branche brisée et pendante, les feuilles parties, un arbre mort parmi les autres arbres vivants.

La vieille Morisseau rentra, se coucha, eut le

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frisson toute la nuit. Elle songea pourtant avec plaisir que, ce soir-là, elle n'avait rien mangé, à la clarté de sa chandelle, économisant donc ses carottes cuites à Teau ou son blé pilé au mortier. Car telle était sa nourriture journalière. Elle eut le cauchemar toute la nuit. Dans la demi-obscurité, elle voyait Tarbre se déraciner rageusement, entrer dans sa chambre par la fenêtre, et la battre dans son lit de toutes ses branches, la meurtrissant, l'assommant, la laissant pour morte, et retournant en hâte à sa place.

Le lendemain matin, elle se sentit mieux, et, comme elle commençait à virer autour de sa masure, son fils vint, lui fit cadeau de deux poulettes maigres.

— Quand elles seront grasses, tu les mangeras, lui dit-il.

La vieille ne voulut pas les laisser courir par la rue et les ruelles : on les lui volerait, ou bien elles s'en iraient d'elles-mômes percher dans la ferme d'en face.

Avec un vieux grillage, elle les cloîtra h l'un des coins du jardin. Elle ne leur donna même pas un abri contre l'humidité. Recevant les ruissellements de la pluie et les ardeurs du soleil, sou poulailler, comme elle l'appelait, était, pour les malheureuses volailles, l'antre de la misère et du supplice.

— Je les mangerai quand elles seront grasses,

se répétait-elle à tout instant du jour, en les regardant de ses yeux verts.

Pour les engraisser sans acheter de grains, elle imagina de leur jeter les colimaçons, les limaces, les loches qu'elle ramassait dans son jardin ou aux abords de sa maison. En même temps qu'elle nourrissait ses poules, elle défendait ses légumes.

Les tristes bêtes, affamées, dévoraient avidement cette molle nourriture. Elles furent bientôt gonflées, la crête pâle, restaient sans force sur la terre humide, attendant le jour de leur délivrance.

Un dimanche, pendant que sonnait la première messe, la vieille, les trouvant à point, choisit et tua celle qui lui parut la plus grosse. Elle lui coupa la gorge, il vint un sang blanchâtre et épais. Elle la pluma, la chair flasque et molle se détacha avec les plumes, ce fut une bête écorchée qu'elle plongea dans la marmite.

Quand elle fut cuite et qu'elle voulut en manger, sa bouche de fer se refusa à la besogne. La chair était sirupeuse et poisseuse, une bave gluante s'étalait sur le plat. Le goût en était nauséabond.

La vieille Morisseau eut un haut-le-cœur, prit le plat, jeta au fumier le poulet empesté.

— C'est pourtant pas la nourriture qui leur a manqué I... J'ieur en ai t'y donné, des potées de limaces I... Mais c'est difficile, ça n'aime à s'engraisser qu'chez les gens riches !...

Elle alla au u poulailler », vit Tautre, toute molle aussi, qui se tenait à peine sur ses pattes.

— Cré garce I lui cria-t-elle, tu voudrais bien une poignée de blé I... T'es pas difâcile I... J'vas t'y me traîner chez l'épicier pour tes beaux yeux, sortir mes sous quand, dans mon jardin, y a plein d'escargots !,.. On mange ce que l'on peut, quand on est pauvre I... Ma fille, t'es pas plus huppée que moi, pour choisir tes repas !... Qu'estce que j'vas faire de toi si t'es si mal fichue qu'ça pendant ta vie, et si mauvaise après ta mort, que l'autre m'aurait quasiment empoisonnée, si j'avais avalé un morceau... Attends, reprit-elle, prise d'une idée subite, j'vas tTaire ton affaire, et tout de suite, et tu t'en souviendras I...

La mauvaise vieille rentre chez elle, revient avec des clous rouilles et un marteau.

Elle attrape la poule, qui jette un léger cri de détresse, elle l'emporte, la plaque contre le pommier, l'y maintient fortement de sa main gauche, qui tient un clou, et, de la main droite, lui cloue une aile contre l'arbre, puis l'autre, puis les deux cuisses. La pouie jette des cris désespérés qui ne font qu'exciter la tortionnaire. Celle-ci lui prend la tête, la fourre entre une aile et Técorce.

— Si t'as faim, maintenant, hurle-l-elle, mange-toi I

Elle resta pendant des heures à regarder l'agonie. La tête retirée de dessous l'aile, le col s'agitait

de droite à gauche, d'un mouvement de reptile La crête bleuie par la torture, les yeux révulsés, le bec ouvert, le triste oiseau ne pouvait mourir.

— Prends ton temps, va I... Tu n'as pas volé ce qui t'arri ve I . . . Expie ! . , . moi , j ' vas me coucher !

La vieille s'en alla à petits pas, se retournant sans cesse, savourant sa vengeance, enveloppant du même regard de haine la poule crucifiée et l'arbre stérile.

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