XXVII. — LA CAVE
Quand le père Mondragon, vigneron en Touraine, sur les coteaux du Blaisois, prenait au clou la clef de la cave, allumait une bougie, descendait chercher du vin, c'était une cérémonie peu ordinaire, bien que journalière.
On faisait silence dans la maison. La mère, la fille et la bonne retenaient leur respiration.
Cela durait un bout de temps, et l'existence ne reprenait son cours qu'au moment où les pas prudents du vieux s'entendaient dans l'escalier de pierre, que la porte de la salle, à la fois cuisine et salle à manger, s'ouvrait, et qu'apparaissait la face rougeaude, encadrée de petits favoris blancs coupés ras, ornée d'anneaux d'or aux oreilles, du subtil et mystérieux père Mondragon.
Il remettait la clef au clou, la bougie sur le rebord de la haute cheminée, déposait deux bouteilles sur la table.
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— Vous m'en direz des nouvelles, quoiqu'ilne soit que de la récolle d*il y a deux ans 1 aifirmaitil d'un air si sérieux que pei^onne ne songeait seulement à sourire.
Le vieux décachetait, débouchait une bouteille, mirait sa lueur rose, remplissait son verre qu'il mirait aussi, goûtait, regoûtait, allongeant les lèvres, fermant les yeux, creusant et gonflant les joues.
Sa femme et sa fille l'imitaient, et aussi la bonne, à laquelle il versait sa part.
Le mêmecérémonial s'observait pour la seconde bouteille, dont il ne fallait rien perdre :
— Une bouteille débouchée laisse partir son âme, prononçait le vieux Mondragon.
Les deux femmes et la bonne hochaient la tête pour confirmer que c'était vrai.
Ainsi le vigneron ne parlait que pour parler du vin. Au cours des repas, déjeuner de midi et souper de sept heures, il se bornait à enseigner que le vin est bon avec telle viande, meilleur avec telle autre, ou après tel légume, ou pendant tel fromage.
... Il est le compagnon naturel du bœuf et du mouton... il boude un peu le veau... Une s'entend pas avec les pommes de terre... Il triomphe avec Tartichaut... Il rivalise avec le brie. Et il faut expédier sa dernière goutte lorsque s'annonce le café...
C'étaient lu quelques-uns des thèmes, ou plutôt des axiomes, qu'énonçait le père Mondragon, au milieu de l'approbation universelle. Admiré comme un dieu, écouté comme un oracle, on n'aurait eu garde de s'apercevoir des rites bizarres qu'il observait. Lorsqu'il lui arrivait, malgré toute son attention, de laisser éteindre sa bougie par un souffle imprévu, il remontait la rallumer dans la salle :
— Jamais d'allumette dans la cave : l'odeur du soufre et du phosphore est dangereuse !...
De même, les femmes ne devaient pas descendre dans la cave :
— Elles font tourner le vin, proférait-il d'un ton sans réplique.
Il admit une seule fois un voisin à descendre avec lui, mais celui-là jura bien qu'on ne l'y reprendrait plus. Il n'avait eu le droit ni de bouger, ni de parler. Et même Mondragon avait été jusqu'à cette suprême recommandation :
— Ne respire pas trop !
Il était vraiment le grand-prêtre du vin, il descendait l'escalier de pierre, pénétrait sous les voûtes comme un officiant qui se dirige vers le tabernacle et va célébrer la messe.
Cette cave où reposait le vin était précédée d'une première cave, vide — pour isoler la seconde.
La deuxième porte ouverte, on aurait cru péné-
trer dans une église romane taillée dans le roc, divisée en une:nef. deux bas-côtés, et un chœur, les divisions faites par des piliers de granit carrés qui supportaient les voûtes aux cintres larges.
Auprès de la porte, que Mondragon ouvrait et refermait après avoir tracé dessus un signe de croix, une toufife de buis bénit trempait dans un bol comme dans un bénitier, pour préserver le vin de la foudre.
Les parois garnies de rayons de chêne massifs, légèrement inclinés en arrière, installaient une bibliothèque de bouteilles dans cette crypte merveilleuse. Sur des étiquettes émaillées se lisaient les noms des vins et Tannée de leur naissance.
Les bouteilles étaient cravatées de liens flexibles, en osier ou en fil de fer, et réunies pour qu'elles ne puissent s'incliner les unes vers les autres, ni se lever, ni s'abaisser, aux heureS d'ennui où les fioles éprouvent peut-être le besoin de causer ensemble, s'agitent, tintent et se brisent sans que l'on sache comment.
Toutes, cachetées de couleurs différentes, gardant leur secret, allongées côte ù côte, également sombres, et tout à coup transparentes, d'un rouge léger d'escarboucle, faisaient aussi penser à des petites momies, enfermées là depuis des siècles, et dont il ne resterait que le sang.
Ces comparaisons ne venaient peut-être pas à l'esprit du vieux Mondragon, mais ses yeux bril-
laient et ses lèvres remuaient lorsqu'il passait en revue cetle armée de deux mille bouteilles, classées par groupes, que distinguaient les cires rouges, jaunes, vertes, violettes, bleues, blanches, pareilles à des fanions au front des compagnies.
Au fond de la cave, à la place de l'autel, il y avait une grande noirceur de voiles tombants et entre-croisés, et Tonne voyait là que des ténèbres et des étincellements à peine perceptibles. Le père Mondragon ne s'approchait de ce lieu redoutable qu'avec des précautions inflnies, abritant de sa main, noueuse autant qu'un cep de vigne, la flamme de sa bougie, dont la lumière allumait de sombres reflets aux flancs de bouteilles noires à l'affût derrière les épaisses toiles d'araignées centenaires, -gardiennes du vin de l'autre siècle, formidables et velues, qui restaient immobiles sous les regards heureux, reconnaissants et émus du vieux vigneron.
C'était de ce vin-là, caché, abrité, défendu, au fond noir de la cave, par une armée vigilante, que le père Mondragon disait parfois :
— On le boira un jour... quand il y aura une occasion... pour une fête, quoi ?
Ce vin réservé depuis soixante-quinze, cent, et cent cinquante ans même, datait du père et de l'aïeul, et si le vieux le regardait deux fois par jour, il n'en parlait pas souvent ; il évitait même d'y faire allusion.
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Si on le forçait par quelque mol, quelque invile — oh I bien timide I — à promettre qu'une fois, une seule fois, il en remonterait peut-être une bouteille, il répondait comme il vient d*étre dit, et personne ne se serait risqué à insister. La mère Mondragon prenait l'air recueilli d'une croyante qui demande et espère un miracle. Sa fille écoutait la demande et la réponse avec le visage ravi et craintif d'un enfant auquel on apprend un conte de fée. La bonne restait un long moment bouche ouverte, frappée de stupeur.
La prière la plus directe qui fut adressée au vieux par sa vieille fut celle qui allégua la première communion de la petite. Ce jour-là, le vieux acquiesça, partit pour la cave avec l'intention de ravir une bouteille à la vigilance des araignées. N'osa-t-il pas? Eut^il Timpression d'un sacrilège au momentdelacérerles voiles funèbres ? Toujours est-il qu'il revint avec du vin del'avantdemière travée — aussi bon que l'autre, dit-il.
Il était bon, en effet, un peu clair, un peu rose toutefois, mais il fut trouvé délicieux. Qu'était-ce donc que celui du fond ? Ce fut alors que Mondragon, un peu causeur parmi les gens de sa famille et ses bons amis du voisinage, révéla le fond de sa pensée :
— On ne peut pas avoir une bonne cave si on n'a pas de vin vieux... On ne le boit pas I... Mais il donne du parfum aux autres I
Au mariage de sa fille, les choses se passèrent de même : le vieux avait assuré pour toujours sa tranquillité.
On nebut, ou plutôt on n'essaya de boire ce vin d'un siècle qu'après la mort du vieux Mondragon, que Ton trouva un jour, alors qu'il avait quatrevingt-dix ans, étendu mort dans sa cave, sa bougie éteinte dans sa chute, tenant encore contre lui la dernière bouteille qu'il était venu choisir...
Pendant longtemps, on eut le respect et la superstition de ce vin défendu ; puis enfin le gendre se décida, remonta de la cave avec trois bouteilles informes, couvertes d'une croûte de poussière et de toiles.
De l'une, il sortit un liquide pâle, à peine rosé, qui n'avait aucun goût que celui de l'eau. D'une autre, il vint un peu de poudre qui s^envola. De la dernière, rien. Et l'on dut admirer la sagesse du défunt qui avait toute sa vie vécu sur la plus belle illusion qui pouvait charmer et ravir sa vieille âme de vigneron adoratrice de la vigne et du vin.