‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 26 sur 38 · XXVIII. — LA CASSETTE · texte numérisé non relu

XXVIII. — LA CASSETTE

Cette après-midi-là, on inaugurait, sur la place de la petite ville vendéenne, le monument élevé à la mémoire d'une femme de bien. Les autorités étaient présentes, le député, le sous-préfet, le maire, le capitaine de gendarmerie, le lieutenant de pompiers, le receveur, et aussi les commerçants et le populaire de Tendroit, pour lesquels cette réunion équivalait à une fête. La fanfare joua des airs, des couronnes furent accrochées au socle, des discours louangërent Mademoiselle Xavière Lobereau, glorifièrent ses vertus, exaltèrent sa vie d'abnégation, sa mort bienfaitrice de rhumanité.

Le neveu de la défunte, Armand Reverdon, assistait à la cérémonie. Il fut aussi l'objet des félicitations et des remerciements de tous, car il n'avait rien fait pour entraver les dernières volontés d'une morte, il avait accepté sans chi-

cane et sans procès le legs de cent soixante mille francs, laissés à la ville pour être répartis entre diverses institutions d'assistance publique.

Il ne mil qu'une condition à son acquiescement : un monument commémoratif serait élevé à la défunte, surmonté de son buste, et justifié parcelle inscription : Reconnaissance à la protectrice des pauvres.

Il en fut ainsi, et Armand, mis à la place d'honneur, contemplait le visage en marbre de sa tante Xavière, qui restait revêche malgré le sourire dont le sculpteur l'avait orné. Le jeune homme, pendant toute la cérémonie, garda la même physionomie placide, puis reçut avec affkbilité les saluts et les poignées de main, se laissa reconduire à la gare par une délégation de ses concitoyens reconnaissants, fit encore bon accueil au dernier speech, et c'est seulement quand le train s'ébranla, qu'un sourire et une exclamation de mépris vinrent à ses lèvres et soulagèrent son cœur.

C'est que Mademoiselle Xavière Lobereau n'avait pas été une bienfaitrice ordinaire, et que sa définitive installation en marbre ne faisait que consacrer la froideur et la dureté de son être vivant.

Elle était née dans la ville qui consacrait sa gloire, mais elle l'avait quittée à vingt-huit ans lorsque, ses parents morts, elle vint rejoindre à

Paris sa sœur Alice, veuve de M. Reverdon, et mère d'Armand. Les deux sœurs avaient hérité des biens de leur famille. Elles auraient pu vivre en bonne intelligence. Xavière rendit cet accord impossible.

Elle ne se maria pas. Son aspect de vieille fille sans bonté ni indulgence, son caractère aigre, Tabsence de tout charme physique et moral éloignèrent d'elle les prétendants tardifs les plus déterminés à épouser sa dot. Acariâtre, inspirant à ceux qui rapprochaient la crainte de ses paroles soupçonneuses et de ses accès de haine, sachant qu'elle ne pouvait être aimée, mais seulement supportée, elle se résolut à vivre à Técart, croyant ainsi punir sa sœur et son neveu, martyrs de son détestable caractère et de son cœur fielleux.

Malgré cela, sa sœur Alice et son neveu Armand, imbus de Tesprit de famille, venaient bénévolement la visiter, lui apportant des douceurs, la conviant à des promenades et à des plaisirs paisibles que Xavière, avec un rictus malfaisant, refusait toujours.

— Qui a rendu tante Xavière si méchante *? — demandait Armand à sa mère, — elle a été élevée comme toi par des parents intelligents et affables ? Est-ce le célibat qui l'a viciée ainsi ?

— Xavière a toujours eu en elle la manie, le goût de la persécution, — dit la veuve, — elle a toujours aimé à ravager les cœurs qui auraient

désiré ne trouver que tendresse chez elle... Je me souviens qu'étant toute enfant, elle annonçait déjà ce qu'elle est aujourd'hui.., Laissons-là I... Elle porte sa punition en elle... Mécontente de tout, elle ne peut être satisfaite d'elle-même... Sa vie est un désastre qu'elle a provoqué par sa rage à n'être jamais heureuse de rien.

L'existence de Xavière se passa ainsi dans l'égoïsme méchant. Inquiète, méfiante, craignant ou feignant de croire que son argent était l'appât qui lui attirait les visites de sa soeur, elle lui dit plusieurs fois que n'ayant pas assez pour vivre, elle avait mis tout en viager.

— Tu as bien fait, — lui répondait Alice, ma fortune et celle de mon mari suffiront largement à Armand, qui saurait, d'ailleurs, gagner sa vie... Et puis, qui sait? nous ne sommes pas plus immortels que toi, et tu nous enterreras peut-être tous I

Une contraction et une lueur passaient alors sur le sombre visage de Xavière.

Elle connut, au fond de son âme tortueuse, une victoire comme en connaissent les bêtes féroces déchirant une proie, lorsque sa sœur mourut. Elle mourrait avant elle 1 Elle n'aurait pas son bien I et ce serait-elle, peut-être, la vieille fille cruelle, qui hériterait de tout cet or, aussi tentateur que le démon, si le fils suivait la mère.

Il n'en fut rien. L'abominable Xavière dut subir la bonté d'Armand, ses visites, ses soins. Il lui donna une garde-malade, sa tante ne voulant pas être transportée dans une maison de santé, venait tous les jours aux nouvelles de la vieille femme, restant à son chevet, payant médicaments et visites de médecins.

Un matin, Xavière, sentant ses forces décroître, dit à son neveu :

— Armand, tu es un honnête homme ?...

— Je l'espère, ma tante I

— Je vais donc te dire mes dernières volontés !

Armand pensa que sa tante, devant l'image de la mort prochaine, sanctiBait en une minute de repentir sa vie despotique et inclémente, il prit sa main sèche, baisa son front gris, lui promit l'obéissance.

— Ce que j'ai ici est à toi, — dit le monstre, — après ma mort tu seras l'unique possesseur de tout, quoique je n'aie jamais eu d'amitié de la part de ta mère...

Armand eut un signe de dénégation, mais^ l'autre continua, les yeux brillants de rancune r

— Je ne puis te déshériter...

— Mais, ma tante, croyez bien que je n'attenda rien de vous... Calmez-vous 1... Votre bien, vous l'avez mis en viager, et vous avez bien fait,, puisque vous avez ainsi vécu tranquille...

Xavière, avec un sourire sardonique, continua:

— Tu vas seulement me jurer que le jour où l'on me mettra dans le cercueil, tu enfermeras avec moi ce coffret qui est là, dans ce meuble... Ce sont les reliques de ma vie, elles seules ont eu mes pensées, m'ont consolé de mes tristesses... J'ai eu aussi mon roman, malgré les apparences... Ces secrets doivent me suivre dans la tombe... Nulle curiosité ne doit violer leur mystère...

— Je vous jure, ma tante, que vous pouvez vous confier à moi I

Le lendemain, Xavière Lobereau n'était plus.

Armand lui rendit les derniers devoirs, plaça sous sa tête la cassette, regarda une dernière fois cette malheureuse qui avait tout méconnu, tout détesté. Le masque desséché, yeux clos, bouche serrée, avait une expression plus diabolique encore qu'aux jours or. la méchanceté brillait en phosphore dans les regards, sifflait vipérinement dans les paroles.

Pendant que l'on vissait le cercueil, un éclair de vérité traversa la pensée d'Armand, et l'obsession le poursuivit pendant le service à l'église et la cérémonie au cimetière.

Dès le lendemain, en possession du logis de sa tante, il n'y trouva que les meubles, du linge, des vieilles nippes, mais aucun papier attestant le placement en viager de la fortune de la morte.

Il alla chez le notaire qui faisait les affaires de

Xavière Lobereau, et celui-ci lui affirma que tout était placé en actions et en obligations au porteur, que la vieille femme touchait ses coupons ellemême. Elle ne dépensait pas ses rentes, faisait sans cesse de nouveaux achats.

La conversation aboutit à ceci qu'il y avait chez la défunte plus que de Tavarice et de la méfiance, mais une méchanceté sadique, et qu*à Theure majestueuse de la mort, Xavière protestait encore contre les lois naturelles de la vie en enfermant sa fortune avec elle pour l'éternité, avec son neveu pour complice.

Armand affirma sa volonté de ne rien accepter de cet argent, mais aussi son refus de l'anéantir pour tout le monde, à jamais, parce que l'aurait voulu ainsi la haine d'une femme dévoyée et malfaisante.

Le notaire et lui avisèrent alors au moyen d'empêcher ce soleil de Tor d'éclairer pendant l'éternité des cendres criminelles, alors que tant d'humains chercheraient péniblement leur subsistance.

Ils firent les démarches nécessaires, obtinrent une exhumation et une translation du corps de Xavière, que l'on enterra définitivement au cimetière de sa ville natale, non sans lui avoir repris les billets de banque, les actions, les obligations, que son âme vindicative croyait avoir emportés avec elle pour toujours.

Sous sa tête, Armand replaça la cassette vide, et le notaire fit un acte par lequel le neveu, se reconnaissant le dépositaire de la fortune de sa tante, en faisait la remise, selon la volonté de la morte, aux œuvres de bienfaisance de la ville.

Ce fut ainsi que les honneurs suprêmes furent décernés, par une belle après-midi de juillet, à la mémoire de Xavière Lobereau, protectrice des pauvres I

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