XXIX. — L'OEUF DE PAQUES
Madame Richantec avait un fichu caractère pendant toute Tannée, sauf pendant la soirée qui précédait le jour de Pâques, et pendant la matinée dudit jour.
Tous les défauts elle les avait, même ceux qui sctournentaisément en vices. Envieuse, acariâtre, mauvaise langue, etc., elle n'arrêtait guère de débiner son prochain, de chercher querelle à son mari, à ses enfants, à ses bonnes, de servir des vérités, des médisances, voire des calomnies, par des phrases à double entente, miel et vinaigre, aux excellentes amies, pareilles à elles, qui venaient lui rendre visite. On prenait le thé ensemble, et Ton échangeait tous les poisons de la conversation.
Les scènes de ce genre se passaient dans le décorum cossu d'un salon bourgeois, au premier
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étage d'une belle maison sise sur la place de la Cathédrale, au cœur d'une agréable ville de la province poitevine. Les passants allaient et venaient, s'arrêtaient aux vitrines des boutiques, les cloches sonnaient, les habituées des oiBces entraient et sortaient du magnifique édifice, dont les porches, les sculptures et les tours ajoutaient encore un caractère de grandeur à la vaste place, déjà belle par ses proportions et ses constructions harmonieuses. Tout cela semblait seulement inciter les aimables dames à aiguiser leurs paroles et à faire assaut courtois d'insinuations pernicieuses.
Ce qui ne les empêchait pas, d'ailleurs, de se rendre vers l'admirable église pour y installer leurs extases et y murmurer leurs prières.
Personne considérable et considérée de la ville, Madame Richantec n'avait garde de rompre aux habitudes de sa classe ; elle n'aurait pas omis de se rendre, comme les autres, aux messes à grand orchestre, aux vêpres, aux oflloes divers, aux sermons des prédicateurs en vedette. Elle feisait moisson d'observations pendant les exercices spirituels, et commençait d'égrener le chapelet de ses méchancetés sitAt qu'elle avait remis le pied sur le pavé de la Grand'Place.
Chez elle, à peine le seuil franchi, la tempête éclatait, les appels forcenés, les réprimandes férocesqui faisaient trembler la femmedeohambre dans la lingerie, la cuisinière devant ses four-
oeaux, le cocher dans son écurie, le jardinier au fond de ses bosquets.
Lorsque la domesticité avait payé son écot aux fureurs de madame, le mari et les enfants étaient interpellés, comme des accusés, soumis à des interrogatoires, écrasés sous des réquisitoires ; il ne manquait que la sanction pénale à ces comparutions, et encore n'était-clle pas incluse au cours de ces scènes de torture, si perfidement meiiées par laiourmenteuse.
Tout était prétexte à cette furibonde : le ménage «i abondant de détails qu'elle n'avait que TemliarFas du choix, les repas si facilement ofierts à la critique, la toilette d'intérieur ou de sortie des bonnes, le ratissage des allées, l'état de la litière el de la voiture, et enfin toutes les parolesimprudemment prononcées par l'une ou par l'autre, par les enfants innocents, par le mari toiyours Doupable. Sur le moindre mot, elle fondait comme sur une proie, le bec ouvert et piaillant, les ailes déployées, les serres ouvertes. C'était ridée d'un oiseau criatd et cruel qu'elle donnait ainsi, et son bonhomme de mari, non pas à haute voix certes, ni même à mi-voix, mais dans le secret le plus profond de son entendement, au ta-cux le plus creux et le plus verrouillé de son cen^eau endolori, formulait ainsi son jugement et sa protestation :
— Quelle pie-grièche 1
Ce qui n'empêchait pas l'autre d'interpréter son mutisme et de lui lancer d'un air provocant, un : « Qu'est-ce que vous dites ?» à faire disparaître le malheureux dans une trappe : l'imprudent avait sans doute remué les lèvres I
Une seule accalmie annuelle à cet ouragan : la veille au soir et le matin de Pâques.
C'est que la veille, entre chien et loup, Madame Richantec commençait l'accomplissement rigoureux de ce qu'elle considérait comme son devoir de pratiquante. En une toilette de pénitence, Tair sérieux, marchant à pas de velours, elle pénétrait dans l'auguste cathédrale par la porte de bas-côté, qu'elle choisissait, en esprit d'humilité, pour faire entrer ses péchés. Elle prenait place parmi les pénitentes, aux abords du confessionnal choisi de longue date, venait à son tour confier au vicaire, à travers le grillage, tous les méfaits de pensées et d'actes commis par elle au cours de l'année révolue. Cette grande lessive de son âme terminée, elle sortait, traversait la place, rentrait chez elle aussi pure et aussi douce qu'un agneau nouveau-né.
Elle ouvrait la porte sans bruit, montait sans dire un mot, saluait d'un geste onctueux et d'une expression angélique son personnel ravi devant le miracle d'une madame méconnaissable, aussi paisible, aussi muette que les saintes de granit alignées sous le porche de la cathédrale.
Il en était ainsi pendant toute la soirée. Le dîner frugal s'accomplissait en enchantement, présidé par les manières prévenantes, les phrases conJBles, les regards rêveurs de celle qui, le matin même, déchaînait encore les bourrasques et qui faisait maintenant passer sur tout le monde les caresses légères d'une brise mystique.
A vrai dire, il y avait bien de la prudence dans celte attitude d'un jour de Madame Richantec. Visiblement, elle se surveillait, avait peur d'ellemême, et le vase d'élection qu'elle était devenue tremblait, de crainteque quelque secousse ne vint le faire déborder encore des paroles et des gestes qui reposaient en lui, embaumés par l'absolution. Elle était ainsi comme un œuf de Pâques fragile qu'il faut bien se garder de briser, de crainte des déceptions.
De même qu'elle était sortie discrètement la veille, de même, au fin matin, après une nuit où la maison avait connu la quiétude des consciences tranquilles. Madame Richantec allait achever, par une messe basse et la communion, l'œuvre de piété et de libération commencée 4a veille.
La matinée se passait bien, dans un silence presque absolu, qui n'empêchait pas, au contraire, la préparation savante d'un déjeuner de Pâques raffiné et copieux, que la mortification du jeûne rendait solennel etexquispour Madame Richantec.
Sa faim et sa gourmandise débridaieni chez elle une bonne humeur tout à fait rare, qui allait croissant depuis les hars-d'œnyre et les entrées jusqu'au rôti, aux entremets et au dessert.
C'est alors, au rnooEM^nt da caié, lorsque tovt le monde admirait Tœuf de Pâques en* sucre posé au centre du service, que la calamité se prodmsail.
Subitement, un moi aigre retentissait, une remarque abominable suivait sur madame Un Tel, qui avait eu Taplonib de s'approcher de^ la Sainte-Tablev puis une diatribe et une autre encore. Le mari baissait la tête, les enfants regardaient la pcHte, le personnel de la maison retombait dans la consternation.
L'œuf de Pâques avait éclaté !
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