XXX. — LES BRIGANDS AU VILLAGE
Au petit village de la côte vendéennet quelque» paysans malins et parleurs racontaient parfois, aux veillées d*été, sur le seuil des portes, aux veil^ lées d'hiver, autouY de Taire, des histoires de brigands lues dans les livres des colporteurs. Cela se passait toujours a autrefois », au temps où les paysans n'étaient pas propriétaires, et les bandes n'opéraient pas aux champs, dans les masures où il n'y avait rien à prendre. Les épisodes cités consistaient en attaques de voyageurs aux carrefours des forêts, voyageurs chargés de précieuses sacoches^ revenant d'un marché, allant d'une ville à une autre. Egalement^ les images des petits livres représentaient l'attaque d'une voiture, d'une berline, des femmes effrayées, des hommes fi^ rieux, et des bandits en guêtres et chapeaux à plumes, saisissant les chevaux par la bride, tenani
le postillon en respect, braquant leurs tromblons sur le groupe des voyageurs.
C'était ainsi que la campagne payait sa redevance h l'ancien brigandage, les villageois étaient bien près de considérer ces narrations et ces illustrations à régal des contes de ma Mère l'Oye et des histoires de fées.
Pour ce qui se passait dans Tancienne ville de Paris, c'était encore plus lointain, et toutes les scènes auxquelles les ruraux assistaient en imagination ne faisaient que les enfoncer davantage dans ridée légendaire, fantastiqiœ, terrifiante, qu'ils se faisaient, pour la plupart, des dangers qui attendent les hommes des champs assez imprudents pour se risquer dans les capitales.
Ce n'étaient qu'embuscades dans de vieilles rues noires, à peine éclairées par la lueur d'un réverbère, passants assaillis aux cris de : « La bourse ou la vie ! » D'autres, attaqués sur des ponts, étaient précipités dans le fleuve, au clair de la lune, en avant d'un paysage où des monuments à flèches et à tourelles se découpaient sur le ciel nuageux. De véritables batailles se livraient entre ces coupejarrets, tire-laine, mauvais garçons, et les soldats du guet. Des maisons soutenaient des sièges ; il y avait des poursuites sur les toits pointus, des bonshommes disparaissaient par les fenêtres des mansardes, surgissaient par les tuyaux de cheminées.
Le chef des brigands s'appelait Mandrin ou Cartouche, était représenté généralement comme un joli officier de gardes-françaises, avec un habit à basques, un tricorne à ganse, une épée, de fines moustaches, une perruque poudrée, llcommandait avec autorité aux hommes, était galant avec les femmes éplorées, et finissait généralement en place de Grève, sur la roue, mais toujours de mine héroïque et superbe.
Les bons paysans s'amusaient à ces contes.
Mais voici qu'un jour ils ont fait connaissance avec de vrais brigands.
Leur village, non loin de la mer, a attiré des bourgeois, des artistes, des commerçants, des gens de grande ville, qui travaillent tout au long de Tannée et cherchent le repos d'une plage pendant les mois de grosses chaleurs et de vacances. Ce sont ces gens de grande ville qui ont amené les voleurs à leur suite, et voici comment.
Ils se sont installés, naturellement, tout au bord de la mer, sur la plage, ils ont acheté des terrains, bâti des villas, qu'ils habitent en juillet, août, septembre. A l'automne, ils ferment les contrevents, les portes, et ils s'en vont. Beaucoup reviennent au printemps, à Pâques, lorsque leurs affaires leur laissent un peu de répit, et la plupart laissent, avec les meubles, quelque linge, quelque vaisselle. De novembre à mars, tout cela est à la garde des
paysans, tapis dans les basses maisons de leur vieux village, à trois cents pas de la côte, de l'autre côté de la grande route, qui passe entre les chaumières et les villas, entre la terre des champs et le sable de la grève.
Par cette grande route, tranquillement, avec une guimbarde traînée par deux chevaux, les brigands sont arrivés, par un crépuscule d'hiver. Il ventait et pleuvait un peu, et il n'y avait personne sur le chemin. Les rideaux des petites fenêtres s'écartèrent, des portes s'ouvrirent, les gens voulant se renseigner sur ce cheval, cette voiture et ceux qui les conduisaient.
X la première villa, premier arrêt. Quatre hommes descendirent du chariot, un cinquième resta, gardant le cheval. Les quatre firent le tour de la villa, inspectant la porte, les fenêtres. On le» vit chercher dans un trousseau de clefs, ouvrir, entrer. Assez rapidement, ils sortirent avec des paquets. La même chose se passa à la seconde villa, puis à la troisième... Peu à peu, tous les villageois étaient rentrés chez eux, avaient fermé et barricadé leurs portes, sans bruit. Tous les petits rideaux étaient retombés. Plus rien. S'il y avait, par une fente, des yeux qui regardaient, il était bien impossible de le savoir. Le petit village était aveugle, muet, semblait suspendre sa respiration.
Toutes les villas visitées, le cheval partit d'un bon train. On entendit son galop dans la nuit, en même temps que le bruit de la mer montante. La nuit vint, mais personne ne bougea, la pluie tomba jusqu'au matin sur les villas ouvertes, sur le silence et la prudence du petit village bien clos.
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