IV. — EFFEf DE NEIGE
L'autre matin, le ciel froid, blême et rose, avec ane luenr cuivrée, semblait un couvercle lointain et solide au-dessus de la terre dépouillée des dernières fleurs et des dernières feuilles de l'automne. Un amas de neige se devinait suspendu dans l'espace, prêt à crever en blancs tourbillons d'avalancbe à travers l'étendue. Je me souvint» de certains hivers, de l'un, entre autres...
Peu importent la date et l'endroit précis. Cette fois, la poésie de la neige s'imposa, implacable, splendide, absolue, à mon esprit d'enfant. Rien, cette année-là, ne faisait prévoir la neige. Il faisait un temps douteux d'fai ver, ou se rencontraient et se combattaient les regrets de Tarrière-saison et les espoirs du printemps. On m'avait conduit chez des parents qui habitaient en pleine campagne au sommet d'une colline des monts d'Arrée, pour y passer le temps de Noël et du jour de l'An. La maison était exposée, d'un c6té, à la tié-
deur du sud, de Tautre au vent du nord. Au pied de la colline, assez élevée, luisait un fond de marais où s'abattaient les passages d*oiseaux sauvages, parmi les roseaux et la tourbe.
Tout à coup, dès le soir de mon arrivée, le maître de la maison, sorti pour sa tournée, rentra et dit : #
— Le marais se prend, et il va y avoir de la neige.
Le soir tomba. Les portes, les contrevents hermétiquement clos, on soupa dans la salle chaude, doucement éclairée par la lampe, égayée par le feu pétillant dans la haute cheminée. On but un doigt de vieux vin d'une bouteille poussiéreuse, après le cidre des pichets peints de fleurs.
L'air sentait la fumée de bois, le pot-au-feu, le poulet rôti. Le pain bis parfumait la table comme un bouquet. L'atmosphère de cordialité familiale s'augmentait de sécurité. La bâtisse de pierre, bien fixée au sol, déOait les menaces du dehors.
On s'en alla se coucher, et tout le monde dormit dans une paix silencieuse. J'eus seulement la sensation, par les losanges découpés aux volets, qu'il brillait au dehors une lumière singulière.
Au matin, le maître vint dans ma chambre»
comme dans toutes les autres chambres, ouvrit la fenêtre, poussa les volets, et de mon lit j'aperçus un spectacle extraordinaire, fantastique.
une immensité blanche sous un ciel noir livide.
Je voulus courir. La main protectrice m'arrêta :
— Il faut s'habiller d'abord, et chaudement I
Vêtu comme pour aller hiverner en Sibérie,
bas de laine, bonnet de laine, gros souliers,
cache-nez, on eut la permission de descendre, et
même de sortir. Mais comment sortir? La porte
de la maison ouverte, on se trouva devant
un mur de neige qui s'écroula à demi dans la
salle. Il fallut balayer, ouvrir une brèche — et
rester sur le seuil. Impossible de pénétrer dans
le demi-mètre de neige amoncelé sur le sol, et qui
entourait la maison, comme de Touate, jusqu'à
mi-hauteur du rez-de-chaussée.
Lorsqu'il y eut une petite place déblayée, on put s'avancer en groupe, et regarder.
On ne voyait plus rien de ce que l'on avait vu la veille : plus de divisions de champs, plus de talus, plus de fossés, plus de maisons, seulement un vaste mamelonnement souple, légèrement creusé çà et là pour se relever eo bosses. Plus de marais, plus de joncs : un immense plan blanc. A peine quelques cimes d'arbres, chargées de neige comme les sapins de Noël.
Enfin, du hameau voisin, caché comme tout le reste sous l'épaisseur blanche des flocons amoncelés, quelques fumées bleues s'élevèrent, un peu de chaleur fit fondre le duvet collé aux carreaux, les lignes des toits de chaume se dessinèrent fai-
blement, te petit clocher de Téglise apparut triangulaire, blanc bordé de noir. Un grêle son de cloche lointain et net s'égrena sur le vaste tapis blanc, vint jusqu'à nous. On vit passer, au ras des maisonnettes, des silhouettes pareilles aux nôtres, qui balayaient aussi la neige.
Ce travail des fourmis humaines ne changea rien à Tampleur de cette solitude blanche, où le marais du fond semblait presque haussé au niveau des montagnes basses qui formaient le cirque dont notre maison occupait un des gradins.
Les cris, les paroles qui nous arrivaient à travers rénonne et impressionnant silence de la neige, et aussi quelques coups de fusil tbés sur des oiseaux éperdus au-dessus de ce glacier implacable, ne faisaient ''pas non plus disparaître rétrange sensation d'isolement ressentie devant cette blancheur qui avait subitement tout recouvert. Les autres, si lointains, et nous mêmes, cernés, ensevelis par cet amas de neige, tous» nous semblions transportés sur une autre planète que notre terre d'habitude. Cette terre, que nous avions vue si joyeuse, était maintenant une morte immobile et muette sous son linceul.
On ne tenta rien ce jour-là pour changer cette situation. Vers midi, la neige recommença de tomber en tourbillonnant {>ar gros flocons légers» comme des poignées de plumes arrachées par la brutalité du vent à des milliers et à des miUiers
d'oiseaux qu'on ne voyait pas, qui erraient sans doute là-haut dans le ciel, d'abord obscurci et maintenant invisible.
On déjeuna, on fit du feu, les enfants courur rent par la maison avec les chiens et les chats familiers, on se risqua jusqu'au poulailler, jusqu'à l'écurie, jusqu'à Tétable. La vache, le cheval, l'âne broyaient leur nourriture ou restaient tranquilles, au chaud de leur litière. Les poules, blotties et serrées sur les perchoirs, attendaient, yeux clos, la fin du phénomène.
Au soir, à l'heure du dîner, on ouvrit la fenêtre de la salle pourvoir le spectacle une dernière fois avant d'imiter les poules. Le neige ne tombait plus, mais l'amas était démesurément haut. Une lune grimaçante errait dans l'espace, semUait rouler, sauter, rebondir sur les nuages qui couraient vite, galopaient autour d'elle. De sa face d'or, une lumière verdâtre coulait sur toute cette neige blanche, la changeait en p>aysage sulfureux d'un enfer polaire où notre imagination enfantine évoqua immédiatement des combats de Lapons et de morses, des courses de chariots traînés par des renaes, de lentes avancées en zigzags d'ovrs blancs qui paraissaient jaunes.
Mais rien de tout cela ne parut. Lorsque la lune, passant derrière la hauteur d'en face, l'enveloi^^ d'ombre bleue, nous ne vîmes que de mystérieuses lumières, clignotantes aux vitres des maisons, les
lumières des contes de fées allumées comme des veilleuses dans ce paysage du pôle.
Cela dura ainsi jusqu'à la nuit de Noël, messe de minuit et réveillon. Tout le monde aida, non à tracer des sentiers, mais à creuser des tranchées jusqu'au village, et les collines furent sillonnées des humbles feux des lanternes que portaient les ombres noires des hommes vêtus de peaux de bique, des femmes en mantes noires à capuchons. Avec le souvenir de cette vision me reste aussi celui du repas illuminé, parfumé de Todeur du boudin et du rôti de canard sauvage, accompagné des sons perçants de biniou qui nous arrivaient d'une maison prochaine, à travers le champ de neige déroulé sur les pentes.
Le. lendemain commença le dégel. Lentement, les choses réapparurent, les toits, les arbres, les clôtures de pierre des jardins, les sentiers. La terre se dégagea du linceul qui l'avait enveloppée. La blancheur immaculée fut divisée de traits noirs. On vit sortir les bêtes et les voitures. Les enfants durent retourner à Técole. 11 en fut ainsi pour moi, et, lorsque je m'en allai dans la boue, l'existence m'apparut, avec ses nécessités, comme un gâchis noir après un rêve éblouissant, que je n'ai jamais retrouvé depuis, aussi blanc, aussi pur, silence splendide, léthargie de toutes choses, repos de la vie.