‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 30 sur 38 · XXXII. — MONSIEUR RIGOUROUX · texte numérisé non relu

XXXII. — MONSIEUR RIGOUROUX

Depuis vingt-ciuq ans, M. Rigoureux était juge au tribunal correctionnel d'une sou8-préfecture normande.

Qui Teût vu seulement passer dans la rue aurait dit immédiatement :

— Quel brave homme il doit être I

Pour ceux qui le connaissaient, amis et parents, ils ne tarissaient pas d'éloges. Avenant, aimable, bon enfant, excellent époux, père irréprochable I

Sa figure rayonnait dejovialité. Ses yeux, petits et rusés, riaient malicieusement sous ses paupièresà demi baissées. Sa bouche charnue et gourmande annonçait un bon appétit et une parole cordiale. Ses cheveux drus grisonnaient ainsi que ses courts favoris taillés en côtelettes. Avec son visage rouge, il semblait un bon diable sortant d'une boite à ressort pour vous tendre une main pacifique.

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Sa mise était celle d'un bon papa propriétaire qui part pour sa maison de campagne, où il va tailler ses rosiers, surveiller ses melons sous châssis, peindre son treillage en vert. Redingote, gilet à fleurs, pantalon à sous-pieds. Sur son gros ventre se balançait la grosse chaîne d'or qui est l'enseigne des gens cossus.

S'il était un bon diable, M. Rigouroux ne paraissait tel qu'en dehors de ses fonctions.

Beaucoup, sans doute, avaient de la considération pour lui, estimant que le juge doit être le défenseur ardent et le punisseur inexorable pour le compte de la société.

Mais il était redouté dans le populo, ouvriers et paysans, tous ceux qu'un simple délit, même une peccadille, une simple négligence, amenaient à son tribunal.

Aussitôt après son déjeuner, aux jours où il devait siéger, le visage épanoui et bienveillant n'avait déjà plus le même aspect, les paupières s*abaissaient davantage sur les yeux rieurs qui s'allumaient d'une expression de cruauté et semblaient guetter une proie, sa bouche rentrait, découvrait les dents pour une morsure de fauve, sa démarche devenait, malgré son ventre, souple et rampante.

A son vestiaire du Palais de justice, lorsqu'il avait accroché son pardessus, sa redingote et son haut de forme, pour revêtir la robe et coiffer la

toque du magistrat, sa figure perdait tout caractère humain.

M. Rigouroux pénétrait à l'audience comme une béte féroce désencagée surgissant au cirque parmi les vaincus, les captifs, les martyrs, et cherchant une pâture pour assouvir un jeûne de plusieurs jours.

Quand la porte s'ouvrait à l'annonce de l'huissier, c'était par une sorte de bond que le gros homme franchissait le seuil pour s'emparer du fauteuil d'où il présidait.

Ses narines humaient l'air de la salle d'audience avec délices, ses yeux pétillaient, et pourtant ni Todorat, ni la vue n'auraient dû trouver à se réjouir de la triste enceinte. La poussière du parquet et des murs, le charbon du poêle, les chaussures et les vêtements mouillés, la sueur et la respiration humaines achevaient le décor sordide et désolé du prétoire. Tous les microbes y fourmillaient, jusqu'à ceux du crime et de la répression, de la chicane et de la sévérité impitoyable. Seule manquait la pitié, malgré les bras du crucifié étendus au-dessus du juge.

Le juge Rigouroux s'intoxiquait de cette atmosphère avec joie.

Une sorte de névrose, de monomanie du châtiment s'emparait de lui. Il lui prenait une rage de torturer ceux qui étaient à la merci de sa clémence, il enfonçait avec enivrement le glaive du

désespoir et de l'irréparable dans chaque cœiir, dans chaque existence terrifiée à l'aspect de ce type redoutable qui rendait soi-disant la justice humaine.

Pendant vingt-ctnq ans, il avait ainsi ruiné, ravagé la vie de coupables et de presque innocents, condamnant au maximum pour la première feute, pour la moindre erreur, hommes, femmes, garçons, filles, vieillards, enfants. La loi, sans explication, sans atténuation, sans compréhension, la loi, et c'était tout ! Un témoin qui .s'embrouillait, qui ne se souvenait plus, qui secnblait un secours pour l'accusé, risquait de se voir condamner lui-même.

Aucune miséricorde ne venait rôder autour de la conscience du juge, pour la réveiller. Il se serait plutôt fait un procès à lui-même, se serait condamné comme le Javert de Hugo, s'il s'était trouvé coupable d'une mansuétude.

Du moment que l'on comparaissait denrant lui, on lui appartenait, on ne pouvait sortir de se» mains que condamné. Il n'y avaîl pas de conciliation possible entre la faiblesse de l'accusé et l'inflexibilité du code. L'arrêt devait ne jamais sauver, toujours punir. Les requêtes» les prières, les supplications, les larmes ne servaient qu'à rendre les condamnations plus dures.

Des commerçants, des ouvriets, d«s cultlvarleurs avaient leurs casiers judiciaires entachés par

hâ ; les uns, couverts de honte, avaient quitté leur commerce et la ville, d'autres s'étaient tués, incapables de recommencer une carrière sous la réprobation générale, d'autres erraient misérables», montrés du doigt, repoussés par les faces hostiles et les portes fermées.

Le juge Rigouroux disait simplement :

— Je rends la justice et je défends la société.

En sortant de l'audience, il allait faire une petite promenade sur le tour de ville pour changer d'air et rentrait chez lui en honnête homme satisfait du devoir accompli.

A cinquante-cinq ans, il eut sa retraite, quitta kl ville pour habiter un village à côté, où il possédait déjà sa maison de campagne, riche, éiëgante, confortable, avec jardin à la française et parc à l'anglaise.

Il avait bien gagné ce repos, disait-il : « Que tous les juges en fassent autant que moi, et les insoumis, les discuteurs, les voleurs, les criminels disparaîtront de la terre I »

Il restait le bon et brave homme apprécié de tous ceux qui le connaissaient en dehors de l«i salle où il infligeait la justice comme une vengeance airx déshérités de là vie comme aux mal>iaisati ts> coupables .

Lorsqu'il se trouva suffisamment délassé de son dur métieret qu'il subit le^premières atteintes do désoeuvrement, il voulut retourner en anva-

leur au spectacle dont il avait été pendant si longtemps le régisseur.

Il prit place et assista à une audience.

Un singulier phénomène se produisit en lui... D*abord, il approuva et applaudit le juge qui le remplaçait et qui se révéla aussi inexorable que lui, — un autre lui-même I Puis, subitement, une horreur se leva du dialogue entre un malheureux balbutiant et le juge sans pitié qui le traquait dans sa défense maladroite, le saisissait, s*emparait de lui pour le jeter enchaîné dans le bas-fond social. Il apparut à Tancien juge que le nouveau juge, s'il ne venait pas de condamner un innocent, avait réussi, du moins, à aggraver la culpabilité d'un égaré qui pouvait retrouver son chemin. Il en fut ainsi pendant toute Faudience. Le juge Rigouroux crut se revoir comme dans un miroir pendant les vingt-cinq années qu'il avait passées ainsi sans comprendre la mission dont il était investi, et cette révélation de lui-même lui fut épouvantable.

Il s'enfuit atterré, retourna chez lui à pied pour calmer sa fièvre au vent frais du soir.

Cinq heures sonnaient au moment où il sortait de la ville. On était en hiver, quand le jour baisse brusquement, que la nuit vient d'un seul coup.

Après avoir dépassé les dernières maisons, M. Rigouroux se trouva en pleine campagne. Il avait encore à marcher pendant une demi-heure au long

de la route nationale bordée de hauts peupliers. Il vit au loin, puis se rapprochant, une silhouette d'homme qui passa près de lui. Il reconnut le père Bayeux, un vieux garçon de ferme condamné par lui à trois mois de prison pour une rixe un jour de fête.

L*homme le reconnut, sembla humilié, fila sans lever son vieux chapeau.

Dans la brume nocturne, M. Rigouroux se sentit frissonner de la tête aux pieds, son cœur battit violemment, il eut peur, se retourna. L'homme était déjà loin, mais il lui sembla qu'il revenait sur ses pas avec des gestes de menaces.

Il releva le col de son pardessus, car il passait alors la rivière, d'où une voix s'éleva vers lui :

« Fallait-il que je vive après avoir été condamné pour injures au garde champêtre et chassé de partout avec une femme irréprochable et ma pauvre fille qui allait se marier et qu'on a laissée là l » — Vous l'aviez mérité ! bégaya M. Rigouroux.

Mais il ne vit rien que la grande route de l'autre côté du pont, l'eau de la rivière qui brillait sous ses yeux et des brumes blanches qui s'eifilochaientet s'amassaient aux parois de la vallée.

Il ne vit rien, mais il entendit des pleurs, des gémissements, des cris, une forme blanche se dressa devant lui, celle de la femme qui mendiait son pain en expiation de la faute de son mari en

prison, puis^ une autre, celle de la fille-mère en fuite a^ec son nourrisson, puis d'autres encore, en foule, qui Taccuei liaient et le poursuivaient de rumeurs et de malédictions.

Il courut, poursuivi de tous, arriva essoufflé devant sa maison. Une forme noire, maintenant, se tenait debout devant la porte.

Ses jambes flageolèrent, son chapeau tomba, et il se laissa aller lui-même comme un suppliant.

— Qtt'avez-vous, mon père, que faites-vous ?

lui dit sa fille, venue à sa rencontre.

M. Rîgouroux se réveilla comme d'un songe, suivit sa fille, le menant par la main comme un enfant.

Le pauvre homme, pour avoir joué un rôle à Tenvers de sa vraie nature, est halluciné et dément. Tout est suspect à ses yeux, les êtres qu'il aperçoit ont le masque de Tune de ses victimes pour son regard délirant. Le moindre broft le fait se dresser haletant, il court se cacher, s'aflTaisse en un épuisement dont rien ne peut le tirer. Il croit que c'est lui qui a prononcé injustement toutes les condamnations de la terre, et, dan» sa folie, peut-être commence-t-il à voir que le sombre appareil de la justice doit être écteiré par la lueur de l'humanité.

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