XXXIII. — AMÉDÉE LE NOCEUR
Amédée Piverl, dans la ville du littoral normand où il était né, où il vivait, ne croyait avoir rien à envier au « Grand Napoléon ». Il avait autant que lui des victoires et la célébrité.
Les jeunes gens l'enviaient. Sa tournure de joli garçon, sa réputation d'bœime à bonnes fortunes, son éclat de grand fêtard, sa prodigalité, son entrain attiraient les regards, allumaient les convoitises.
— Ah I celui-là aime la vie, et il en profite, disait-on ; jeunesse n'a qu'un temps ; il a bien raison de rire, puisqu'il le peut ; il ne Cail de mal qu'à son avoir et à sa santé, mais cela ne regarde que lui, etc., etc.
— Ce serait un charmant mari, reprenaiei»!
tes mères de famille s'il n'était pas si noeeur ou ft'il voulait bien, prendre un instant pour regarder les jeunes filles... Quand il y pensera, il sera trop
lard, il n'aura plus le sou, et nos filles ne seront pas pour lui.
Amédée, du haut de ses trente ans, se souciait fort peu de ce que Ton pensait et de ce que Ton disait de lui.
Le matin, il enfourchait sa jument et allait respirer Tair frais des campagnes voisines. Il avait, comme tout le monde le reconnaissait, le cœur sur la main ; aussi donnait-il le bonjour aux gens rencontrés, et si c'étaient des filles ou des jeunes femmes, il arrêtait sa monture et leur tenait des conversations qui devaient être fort plaisantes, car les pauvrettes, subjuguées, se pâmaient de rire.
A midi, quoiqu'il eût un chez lui très confortable, il se dirigeait vers Thôtel du Cadran-Bleu, le plus somptueux de la ville. Là, se rassemblait la jeunesse dorée de Tendroit. Amédée, grand seigneur, payait souvent pour les autres le déjeuner, qui était servi dans la grande salle, mais à une table à part. Le maître d'hôtel s'empressait, le chef de cuisine se surpassait, le sommelier proposait ses meilleurs crus, le patron venait, vers la fin du repas, savoir si ces messieurs étaient contents et préparer avec eux le menu du déjeuner du lendemain.
Après le déjeuner, Amédée s'installait au café du Grand-Balcon, où une table était retenue pour lui du 1*' janvier à la Saint-Sylvestre. En dégus-
tant leur lasse de café et leur verre de liqueur, Amédée Pivert et ses compagnons digéraient les fins mets du Cadran-Bleu, regardaient les passants et les passantes, lisaient les journaux, se délectaient, avec des airs supérieurs, des nouvelles de la vie de Paris. Amédée n'ignorait rien du monde et des théâtres lorsqu'il sortait du café, vers quatre heures.
C'était le moment de ses visites. Il n'allait pas, comme on le pense bien, s'ennuyer chez des personnes retirées du monde ou presque arrivées à l'âge de la retraite. On ne le voyait pas chez la femme du notaire, mais chez la sœur de celui-ci, brune exquise aux yeux brillants. Non plus chez la générale, mais chez la femme du lieutenantcolonel, blonde vaporeuse aux yeux rêveurs. Non plus chez réponse du juge au tribunal de première instance, mais chez la petite et provocante femme du juge de paix.
Il n'aurait jamais voulu comprometti*e une jeune fille, ou bien il se méfiait de l'entraînement matrimonial. Les jeunes filles n'obtenaient de lui que des sourires et des formules de politesse, ce dont quelques-unes enrageaient positivement.
D'ailleurs, les amitiés mondaines d' Amédée ne servaient qu'à lui donner un vernis de bon ton. Il avait, au vu et au su de tous, une maltresse attitrée qu'il entretenait dans un petit hôtel du
Cours, avec laquelle il dînait, qu'il exhibait au théâtre et au conçut, et chez laquelle il soupait, le soir, en bruyante compagnie. Juana sentait le roussi de Séville, et Amodée l'avait choisie lors d'une tournée où elle était venue chanter et danser sur la scène d'un beuglant de la ville. Il avait payé un dédit au directeur de la troupe et avait engagé l'étoile pour son agrément personnel.
Presque tous les soirs, la bande dirigée par Amédée courait joyeusement de café en brasserie, et jusqu'au buffet de la gare, ouvert toute la nuit. On faisait du tapage, on dépensait de l'argent, on rentrait à l'aube, l'estomac chaviré, mais on avait bien fait la noce. Le lendemain, migraines ; mais le Cadran-Bleu connaissait des menus pour ces circonstances, et les soupeurs du soir, arrivés démolis, s'en retournaient guéris et prêts à recommencer.
Au théâtre, lorsque Amédée apparaissait en frac, la moustache conquérante, frisée et cirée, le monocle à l'oeil, inspectant les loges, accompagné de Juana, une fleur aux lèvres, toute la ville souriait avec indulgenee.
Ce héros de la noce voulut faire honneur à sa réputation, ne s'en tint pas aux charmes de la fiUe d'Espagne, entreprit d'autres faciles conquêtes. Il remplaça Juana par miss Margaret, {^us blonde que les Mes, arrivée de Londres pour res-
pirer Tair de la mer et des montagnes, et qui opposa un flegme tout britannique à Texaspéralion menaçante de la Sévillane. Après TÂnglaise, uœ autre, et des autres.
Cependant, la fortune d'Amédée Pivert diminuait aux jeux divers, parmi lesquels le baccarat, où il Texposait chaque jour. On remarqua qu'il allait maintenant déjeuner à Thôlel des Voyageurs, qu'il ne soupait plus que rarement, que ses bonnes amies étaient moins jeunes, moins jolies, et moins bien mises. D'ailleurs, il avait, sur ces entrefaites, atteint la cinquantaine. Enfin, un jour on n'aperçut plus Amédée que de temps à autre, glissant au ras des maisons, l'air penaud, les vêtements râpés, passés de mode, et Ton sut enfin que le roi des fêtards ne possédait plus un liard.
— La punition I déclarèrent les bonnes mères de famille. Quand il était riche, il aurait dû s'acheter une famille I Tant pis pour lui 1
Qui aurait reconnu le beau Pivert, quelques années après? Son notaire lui servait une rente infime qu'il avait su conserver à son imprévoyant client. Les cheveux rares, la barbe l)laDche, les yeux étants, le visage sans énergie, il vivait chez lui comme dans un terrier, joe se promenait que le soir, vêtu d'uo long pardessus, reste de son ancienne opulence, traînant des souliers écoles. Il a'avait plus guère de conversation qu'aux fins
de mois avec son notaire, lequel lui exposa un jour une théorie de la « noce » toute contraire à celle qu'il avait mise en pratique, une apologie de la vie casanière, monotone en apparence et toute remplie des plaisirs après lesquels Amédée avait couru jusqu'à Tesson fflemen t. « J'ai eu toute ma vie bonne table, meilleure qu'au Cadran-Bleu, lui dit le tabellion ; j'ai fait des parties de cartes et d'échecs aussi passionnantes que le baccara du cercle; j'ai eu de l'amour pour ma femme légitime, autrement séduisante, belle et spirituelle que ces dames du café-concert ; j'ai des livres, des estampes, des tableaux qui ont été et qui sont encore ma joie ; je me suis réjoui de voyages, de vacances, de tout ce qui peut être l'enivrement de la vie. Lequel a été le plus noceur de nous deux, dites, mon vieux Pivert ? »
Le vieux Pivert restait humble sous la semonce. Pourtant, il n'était pas convaincu, comme il ne devait pas tarder à le prouver.
Car, nouvelle stupéfiante 1 on apprit un jour que le vieil Amédée venait d'hériter d'un cousin éloigné, d'une somme fort rondelette, aux environs d'un million, peut-être davantage I
Les mères de famille retrouvèrent leurs sourires.
— Ce sont les anciens viveurs qui font les meilleurs maris, déclara l'une d'elles.
Mais Amédée ne capitula pas. Un jour, à midi, on le vit surgir de la belle maison qu'il venait
d'acheter sur la promenade fréquentée de la ville. Habillé à la dernière mode, ses cheveux repoussés grâce à une perruque, la barbe d'un noir de jais, les yeux brillants de Téclat d'un binocle cerclé d'or, le chapeau haut de forme à huit reflets, une fleur à la boutonnière, les pieds chaussés de bottines vernies guêtrées de gris, la tête haute, un peu vacillante, la démarche saccadée, il entra fièrement au Cadran-Bleu, où il commanda un déjeuner dont on parle encore. De là, au café du Grand-Balcon. Et le soir, une troupe parisienne étant de passage, l'indomptable Amédée s'adjugea l'Etoile!