XXXIV. — LA. BAGUE AU DOIGT
On se souvenait encore, au pays, du mariage de Barbe Gachon, devenue Madame Lefèvre.
Deux cents personnes, gens du bourg et des environs, avaient formé le cortège de la noce pendant trois jours. Les deux familles étaient nombreuses ; les amis, les voisins, les connaissances groupaient un contingent respectable empressé à la fête et au repas. Les tables furent dressées dans la grange, seul endroit propice pour recevoir autant de convives. Les lapins, les poulets, les gigots y défllèrent en quantités surprenantes, les brocs de cidre et les bouteilles de vin ne faisaient que passer sur ce champ de bataille de la faim et de la soif.. On se promena, pendant les trois journées. On dansa tous les soirâ. On acclama les nouveaux époux.
A dix-sept ans. Barbe était une des plus jolies filles de la contrée. Brune, les cheveux longs el
lourds du noir bleu de Taile du corbeau, des yeux de biche striés de points d'or, grande, forte et riche, sa personne, sa dot, ses terres, se trou- Taient naturellement convoitées par tout ce qu'il y avait de prétendants à dix lieues à la ronde.
Son choix se fixa sur Louis Lefèvre. le plus pauvre, mais le meilleur garçon, aussi beau que Barbe était belle.
Ce fut donc un mariage d'amour, où la fiancée apporta tout le bien, où le fiancé n'apporta que sa personne, son courage au travail, sa volonté d'augmenter la valeur des champs confiés à ses bras vigoureux, à sa vigilance, h son orgueil de paysan devenu maître.
Il se montra parfait, doux et tranquille, ennemi des querelles, abattant régulièrement sa besogne, connaissant la terre, s'enlendant aux marchés, élevant des bêtes superbes, cultivateur émérite, bon mari et bon père.
En dix ans, Louis et Barbe eurent six enfants, tous ressemblant à papa ou à maman, ou à tous les deux, se portant bien, gais et dispos, faisant briller par toute la maison leurs yeux bleus ou noirs, leurs joues rouges comme des pommes.
Le bonheur, disait-on, était entré chez les Lefèvre par la bonne porte.
Un soir de moisson, après une journée de chaleur rude, vers huit heures et demie, au moment
OÙ tout le inonde paraissait être au complet autour de la table, on ne vit pas paraître le patron comme à l'ordinaire.
On appela M. Louis, inutilement. Barbe, surprise de son absence à l'heure de la soupe, qu'il servait lui-même à toute la tablée, le chercha à son tour partout où elle croyait le rencontrer. Peine inutile. Elle revint seule, essoufiDée et un peu anxieuse.
— Il s'est attardé je ne sais où, dit-elle pour se rassurer, pourtant je l'ai vu il n'y a pas longtemps traverser la cour.
— Oui, compléta une servante, il est monté à sa chambre,
— Ah I Et quelqu'un de vous l'a-t-il vu redescendre ?
— Oui, répondit la même, le patron avait sa grande blouse et son grand chapeau comme quand il va au marché.
— Allons I vous rêvez ! dit Barbe avec un mouvement d'humeur.
Non seulement le patron Louis manquait à l'appel, mais aussi Antonine, une moissonneuse depuis deux ans à la maison.
— Et Antonine ? où est-elle ? demanda Barbe.
— Oh ! elle est loin, si elle court encore, ricanèrent plusieurs.
— Comment l'en tendez- vous ? demanda la patronne qui, sans savoir encore trop pourquoi.
sentait son cœur de femme battre aussi fort que le mouvement de la grande horloge.
— On ne dit rien, mais on sait !
— On sait quoi ?
Le silence le plus complet suivit ces questions.
— A la soupe I ordonna Barbe.
Elle prit la place du maître absent, servit tout le monde, commanda qu'on apportât la viande et les légumes, puis monta à sa chambre.
Les vêtements de travail de Louis Lefèvre étaient jetés sur une chaise. Les habits de sortie avaient été décrochés du porte manteau. La femme, inquiète, alla vers le secrétaire d'acajou où elle enfermait son argent. Les deux tiroirs étaient vides de billets et de pièces de monnaie, ne contenaient que quelques factures.
La montre en or, offerte en cadeau de noces à Lefèvre par sa fiancée, avait été enlevée comme les billets de banque et les louis d'or.
Barbe se souvint que quelques jours auparavant, Lefèvre l'avait persuadée de vendre deux belles vaches, un solide et jeune cheval, de bons lopins de terre, affirmant qu'il rachèterait de meilleurs animaux, des champs mieux situés, plus avantageux.
— Lui en fallait-il, de l'argent I s'exclamat-elle avec des sanglots.
Son esprit travaillait à toute vitesse dans son cerveau bouleversé.
260 NOUVEAUX COMTES DU PAYS d'oUEST
Enfin, elle se calma, s'assit dans un vieux iauteuil, près de la fenêtre, d'où elle voyait le repas des moissonneurs qui se continuait sans elle et sans lui.
— Pardine ! j'y suis 1 pensa-t-^lle. Il est loin, en effet, comme elle, et avec elie, comme ils disent en bas. Depuis deux ans qu'elle vient ici pour la moisson et qu'elle y revient ie dimanche et à tout propos, pour m'aider ou pour dire bonjour, la bougresse a mis le grappin dessus, et ils sont partis ensemble I... Quand ils s'embrassaient, je croyais que c'était pour rire, par enfantillage, histoire de s'amuser !... Elle n'a pas vingt ans et hii en a quarante !... On ne les reverra pas de sitôt I... Partir en plein travail, en pleine moisson, me laisserainsi dans l'embarras, et le ridicule pour tous, la maison sous la risée de tout le monde I... Six enfants sur les bras et encore un autre que j'attends pour la Saint-Michel 1... Il est foa^ et elle, c'est une sacrée diablesse deux fois damnée I
Elle se calma, se reprit à un faible espoir :
— Il aura peut-être un remords et rentrera d'un moment à l'autre... Je ne dirai rien, pour mes gosses ; je croirai à ce qu'il dira, n'importe quoi 1... Voyons, Louis est un homme, et cette Antonine de malheur n'est qu'une gamine...
Sûrement le chemin aura donné à réfléchir à Lefèvre.
Elle alla donner un coup d'œil dans la pièce voisine où dormaient ses derniers nés.
— A-4-il songé à leur dire adieu seulement ?
songeait-elle.
Elle redescendit, reprit sa place à table. Les absents étaient toujours absents.
— M. Louis ne rentrera pas aujourd'hui... ni Antonine non plus, dit^lle, allez vous reposer, mes enfants, demain on continuera la moisson.
Pendant quinze ans. Barbe n entendit jamais parler de son mari, sinon le lendemain du dépari, où tout lui fut dévoilé. Depuis longtemps, M. Louis et Antonine se rencontraient partout Aux fêtes des villages, ils se donnaient des rendez-vous, dansaient ensemble. Il lui payait de beaux atours ; elle portait bracelet au bras, boucles aux oreilles, montre et chaîne au corsage. Leur fuite avait été bien combinée, mais quelqu'un, tout de même, les avait vus se rejoindre sur le quai de la gare de la ville voisine.
Barbe ne demanda plus jamais rien, mit son enfant au monde, Téleva avec les autres, s'acharna à faire rapporter gros à ses terres.
Une fois, elle apprit qu'Antonine avait quitté Lefèvre pour se marier avec un autre et qu'elle vivait très heureuse, sans se soucier autrement des ravages qu'elle avait pu causer.
Une autre fois, elle sut que Lefèvre travaillait
aux environs, comme journalier, chez des fermiers.
Ces deux nouvelles la laissèrent indifférente, comme si on lui eût parlé de gens qu'elle ne connaissait pas.
— Il n'est pas devenu riche, à ce que je vois, remarqua-t-elle simplement ; notre argent n'a pas fait des petits dans sa poche.
Un matin, vers midi, au retour des champs, Barbe se trouva nez à nez avec son ancien homme.
Si elle n'avait pas été prévenue de son retour au pays, elle ne l'aurait pas reconnu.
Il avait l'air chétif, peureux, d'un pauvre qui cherche un morceau de pain.
Lui, en passant près d'elle, ne ^ s'était pas trompé. Barbe, toujours grande, forte, belle, avec ses cheveux gris, lui apparaissait chargée d'années qu'elle portait vaillamment, mais pareille tout de même à la femme de sa jeunesse.
Du bout de ses doigts hésitants, il souleva sa casquette.
Barbe ne se troubla pas. Son mari n'était plus rien pour elle, qu'un souvenir mauvais que le temps avait peu à peu atténué sous sa cendre.
Au retour, elle sut que Lefèvre était embauché au village pour faire les foins. Aucune remarque ne desserra ses lèvres.
— Faudra profiter qu'il est là pour demander
le divorce, lui dirent plusieurs personnes de son entourage.
— Ma foi non !... A mon âge, je ne vais pas m*emberlificoter dans des procès... Cet hommelà ne me gêne pas plus que le moineau qui saute dans mon champ de potirons !
Lefèvre se fixa au pays, allant d'un village à Tautre. Ses enfants, lorsqu'ils le rencontraient, disaient : « Bonjour, papa ! », et c'était tout, la conversation ne s'engageait pas.
Il n'y a plus rierî du passé entre ces gens.
Si fait, pourtant I
Barbe, devenue vieille, ignorante de son ancien mari, conserve tout de même l'anneau d'or à l'annulaire gauche, un fil d'or usé par le travail et les ans.
— Pourquoi toujours cette bague au doigt.
Barbe ? lui dit-on ; elle vous lie encore à un homme vivant qui vous a fait souffrir et a changé votre vie en désespoir.
Barbe regarde sa main sèche et ridée, hoche la tête...
— Pourquoi ?... Pourquoi ?... murmuret-elle.
Une lueur passe sur sa face grise, un sourire de jeune femme heureuse se dessine suavement sur sa bouche édentée, le même feu qui resplendissait en elle au jour éclatant de ses noces brille dans ses yeux restés purs :
— Pourquoi ?... Pourquoi ?... C'est que c'est un souvenir de Lefèvre I
Elle s'abîme encore aux années accumulées sur son cœur :
— Il me Ta mise au doigt pour toujours, et elle sera à cette place jusqu'à ce que la terre me l'ôtel
On a fait la même question à Lefèvre, errant par les chemins, vieux et cassé par l'âge.
— Ça, dit il en regardant l'anneau qui reluit à sa main osseuse, c'est un souvenir de Barbe, le seul que j'aie d'elle : il est bien là où il est, on m'enterrera avec I
On a rapporté à Barbe le propos semblable au 3ien, mais elle a repris son masque placide de vieille indifférente.