XXXV. — LA BOINNE AMIE
Les deux femmes, Madame Lachaize et Madame Braque, habitent le même village de Basse-Normandie, entre Mortain et Avranches^
L'une, Madame Lachaize, semblait appartenir à la classe de la bourgeoisie aisée, bien que son installation f&t modeste, une simple petite maison d'un rez-de chaussée élevé au-dessus du sol par un perron de quelques marches, maison entourée sur les quatre côtés d'un jardin, ou plutôt d'un jardinet, où il n'y avait que des fleurs de chaque saison et quelques arbustes aux feuilles jolies autant que des fleurs. C'était déjà un cadre qui valait par l'élégance, par le soin visible apporté à toutes choses, les bordures de buis correctement taillées, les vases rustiques placés à l'entrée garnis de géraniums-lierre, les rosiers grimpants soigneusement disposés sur la muraille, la niche à chien bien tenue, le sable ratissé.
A rintérieur, la même simplicité et la même ordonnance, quelques beaux tableaux, quelques bons livres joliment reliés, de vieux meubles, des rideaux et des tapis un peu usés, mais qui avaient gardé leur apparence ancienne de dessin et de couleur, assez pour harmoniser le logis en une atmosphère reposante pour Tesprit.
L4iabitante de cette petite maison avait les allures distinguées en rapport avec le décor de son existence. Vêtue sans recherche de robes et de manteaux sombres, coiffée d'un chapeau de paille en été, d'un chapeau de feutre en hiver, sans aucun souci de la mode, elle donnait malgré tout l'impression d'être « bien mise », et tout le monde l'appelait la Parisienne, bien que son visage réfléchi, où le chagrin avait mis ses marques, et ses cheveux engrîsaillés par l'âge ne lui donnassent en rien la physionomie frivole et chic impliquée par son surnom.
C'était surtout Madame Braque qui l'avait étiquetée ainsi. Madame Braque venait aussi de Paris, mais elle avait renoncé à tout souvenir de la ville où elle n'avait connu que souffrances et s'était installée à la campagne en campagnarde, dans une maison paysanne de son pays, dont les bâtiments d'habitation et les communs entouraient une vaste cour ouvrant sur la rue par une porte charretière. Cette grande cour, Madame Braque l'avait changée immédiatement en basse-
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cour, la remplissant de volatiles de toutes espèces, poules, canards, dindons, oies, pintades aux plumages bigarrés, aux ramages étourdissants. Elle aimait cela, et même elle n'aimait que cela, et en même temps elle vivait de cela.
Madame Braque avait bien pu vivre à Paris, mais avec une âme nostalgique de fermière toujours avide de Tair des champs et des occupations du village, commandées par les saisons. Elle avait bien failli ne jamais connaître la réalisation des désii^ qui animaient son existence casanière, du vivant de M. Braque. Celui-ci, honorable commerçant, avait installé sa femme à la caisse d'un magasin de draps sis à un entresol de la rue du Mail, où la lumière du gaz était presque toujours nécessaire, et là, la pauvre Madame Braque pouvait soupirer à son aise dans un air surchauffé, en repassant ses additions, et en rêvant à l'avenir que M. Braque lui avait promis. Celui-ci, en effet, nullement hostile aux projets de son épouse, lui promettait tous les jours qu'ils se retireraient des affaires pour s'installer à la campagne.
Hélas I M. Braque se retira des affaires en se retirant de la vie, et, pour surcroît de malheur, il laissa ses comptes à un tel point embarrassés que Madame Braque eut beau s'ingénier aux calculs, il ne lui resta que ses yeux pour pleurer au jour de la liquidation.
Elle essaya de vivre de son état de comptable,
se plaça chez l'un et chez Tautre, qui avaient connu son mari et elle, mais elle ne réussit nulle part, connut les accueils vagues, puis hostiles et, enfin, les portes fermées. Ce fut pour elle la misère, une misère noire, hantée de la faim et du froid, une misère à laquelle elle devait penser toute sa vie avec un tremblement d'anxiété et de rage.
Elle fut sauvée miraculeusement. Parmi les portes fermées, une s'ouvrit, celle d'un ancien ami de son mari, auquel tout d'abord elle n'avait même pas songé à s'adresser. M. Lucien Morel, avocat, homme politique, avait été le député du quartier, et il s'était lié avec M. Braque, membre de son comité, brave homme dont il avait apprécié le caractère et le dévouement, prêt à tous les sacrifices pour leurs idées communes. Il avait eu la nouvelle de sa mort, mais après une visite à Madame Braque qu'il ne connaissait pas, et qui savait à peine qui il était, les vagues de la vie avaient passé entre eux de leurs mouvements tumultueux, les séparant comme la mer éloigne d'un navire qui suit sa route la petite barque qui s'en va à l'aventure.
Ce fut au moment de sombrer que Madame Braque revit dans sa mémoire le nom de Lucien Morel comme un point lumineux. Elle alla le trouver, il la reçut, écouta son histoire, si ordinaire et si sombre, lui demanda quel était son
désir : u M*en aller 1 cria-t-elle... » et elle lui dit son rêve de nature, de solitude parmi les bétes.
— Ma foi 1 conclut M. Lucien Morel, j'ai là cinq mille francs dont je ne saurais faire rien de mieux I... Prenez-les et tirez- vous d'embarras, si vous pouvez !
Elle eutunéblouissement, voulut protester :
— Mais cela ne vous manquera pas, pour vous, pour les vôtres ?
— Je suis seul ou à peu près... En tout cas, la vie de ceux qui m'intéressent est assurée... Prenez sans scrupule !
Elle aurait voulu dire quelque chose, elle bégaya, des larmes plein la voix comme plein les yeux. Elle fit un geste pour lui baiser les mains. Il la retint, l'embrassa sur les deux joues, la renvoya, et la dernière vision qu'elle eut de lui fut d'un geste et d'un sourire au-dessus de l'escalier qu'elle descendait en tremblant de tout son corps.
Un tel événement ne s'oublie pas. Madame Braque s'installa comme il a été dit, vendit ses volailles et ses œufs, allant elle-même au marché de la ville voisine, dans une carriole traînée par son bourriquot, et ne manquant pas d'envoyer de temps à autre à celui, qui l'avait sauvée, une poularde choyée à son intention.
Cela pendant trois années. Elle apprit alors par
le journal qu'elle lisait, la mort de son bienfaiteur, et elle resta atterrée au milieu de sa bassecour, parmi les bétes emplumées qui Tassai liaient de leurs coups de bec et de leurs caquetages. Il y eut en elle, à la suite de cet événement, bien qu'elle eût le fond du caractère joyeux et cordial, une acrimonie^ une amertume où revint toute la rancœur de sa vie monotone et misérable.
Ce fut, sans qu'elle s'en doutât, la cause principale de son attitude envers Madame Lachaize. Madame Braque l'avait vue s'installer avec peine au village. Elle lui apportait, cette Parisienne, le souvenir détesté de la ville où elle avait dû, un jour, chercher son pain en regardant les pavés, où elle serait morte comme une vagabonde si elle n'avait pas trouvé une main secourable pour la tirer de peine. Cette main était maintenant inerte, M. Lucien Morel était mort, comme M. Braque était mort. Plus rien ne l'intéressait de ce qui venait de là-bas.
Ce sentiment ne fit que gagner en force. Décidément, Madame Braque n'aimait pas Madame Lachaize. Elle lança des regards furieux à son jardin fleuri, à la parure de son logis qu'elle entrevit par les fenêtres ouvertes, à la dame ellemême si elle paraissait chez elle ou si elle passait sur la route. A force de parler à ses poules et à ses canards, à ses oies et à ses dindons, elle avait pris le verbe haut et la verve des bonnes com-
mères, ses voisines de marchés, et elle ne se fit pas faute, avec une certaine autorité qu'elle avait prise dans le village, d'ameuter tout le monde contre la nouvelle venue.
L'hostilité d'un village crée une situation terrible à l'être qui doit la supporter. Madame Lachaize vit clairement qu'il lui fallait ou s'en aller ou agir au plus vite. Elle agit.
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Madame Braque, un soir d'été, alors qu'elle finissait de manger sa soupe, assise sur un banc, au seuil de sa porte, rêvassant au milieu de cette mélancolie de la nature que le soleil quitte pendant que la nuit vient — quel ne fut pas son trouble lorsqu'elle vit la petite porte de la cour s'ouvrir. Madame Lachaize s'avancer tranquillement vers elle, et qu'elle l'entendit tout de suite l'interpeller :
— Eh bien ! madame 1 que vous ai-je donc fait que vous vouliez me chasser du pays ?
— Je suis bien libre de mes sentiments !
— Etes-vous si sûre que cela de vos sentiments ?
— Je vous trouve bien effrontée de venir ainsi chez moi me braver I
— Je ne viens pas vous braver, mais vous faire changer d'avis.
Madame Braque éclata de rire :
— Je voudrais voir cela !
— Ce n'est pas difficile.
-^ Allez-y donc I
— Je savais que vous habitiez ce village, je savais qui vous étiez, j'y suis venue parce que vous y étiez, pour y trouver une camarade dans la solitude...
L'autre écoutait.
— Je suis aujourd'hui Madame Lachaize. Mais j'ai été l'aTTiie, la bonne amie, la maltresse, comme vous voudrez, de M. Lucien Morel.
Il y a maintenant deux femmes qui pleurent en se tenant les mains, assises sur le banc, pendant que le silence étoile du firmament descend sur elles.
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