XXXVI. — LE COQ DU VILLAGE
Il n'a pas si bon air que celui du clocher, dressé vers le ciel, la crête en bataille, le bec ouvert comme s'il annonçait les heures, la queue recourbée en plumet de voltigeur, et tournant à tous les vents.
L'autre coq, si vous l'aviez rencontré, n'eût pas excité votre admiration, et vous vous seriez demandé pourquoi, parmi les beaux et robustes gars du pays, il avait été élu par les cœurs féminins.
Jules Guérideau montrait une large figure rouge et dorée autant que le soleil couchant, des yeux petits et rusés perdus dans un champ de taches de rousseur, un nez imperceptible, de larges oreilles qui semblaient agitées par la brise, une grande bouche aux lèvres minces qui s'ouvrait sur des dents de lapin, des cheveux du jtune des feuilles d'automne, une taille courte
et grosse, et la même démarche cahotée que sa grosse femme de mère.
— Ah ! vous ne pouvez pas le renier, celui-là, — disait-on à Madame Guérideau — pour sûr qu'il est bien de vous I
Jules, ni gai, ni triste, ni causeur, ni entreprenant, n'aurait pas recherché les bonnes fortunes, mais elles venaient d'elles-mêmes s'offrir à lui. Ce qui lui valait tous les suffrages, c'était sa situation privilégiée au village. Il y paraissait quasiment en vue autant que le coq du clocher.
Son père, charron de son métier, bon ouvrier attentif à sa forge, n'oubliait de travailler que pour boire un petit coup en compagnie de clients et de voisins.
La mère, paisible, économe, ne trouvant d'agrément à la vie que si elle arrivait à mettre des sous de côté, connaissait la colère aux moments où son homme traversait la rue pour porter de l'argent au marchand de vin d'en face.
— Y a-t-il pas de vin h la maison pour aller en boire ailleurs ?
— Faut faire gagner un peu tout le monde...
Tu sais, mon mouton, « j'irai t'acheter si tu viens m 'acheter 1 »
L'instituteur avait eu en Jules un enfant docile, lisant, écrivant, comptant facilement, doué de mémoire et récitant ses leçons tout d'une traite, ce qui lui valut chaque année les premiers
prix de sa classe, livres gaufrés et dorés sur tranches, couronnes de laurier en papier vert.
— Ce serait dommage de le mettre au derrière des chevaux, — dit Tinstituteur aux parents de Jules — votre fils est appelé à de plus hautes destinées : il fera, n'en doutez pas, un parfait bureaucrate I
Madame Guérideau, si on lui avait annoncé que son fils allait devenir pape, n'aurait pas été plus ahurie et plus émerveillée.
Le père Guérideau, lui, hocha la tête sans enthousiasme :
— J'aimerais mieux qu'il reprenne ma maison — dit^il — . Quand on se fait vieux, on aime bien transmettre aux enfants le métier qui vous a fait vivre et que Ton a aimé I
— C'est un trop dur métier pour Jules — répondit la mère — il m'a toujours dit que les chevaux lui faisaient peur, que le bruit de l'enclume lui donnait des maux de tête... Nous n'avons que lui, c'est bien le moins que nous rétablissions à sa convenance !
Jules entra donc, à la ville voisine, comme gratte-papier chez un huissier. Sa mère fit bien les choses, lui acheta un complet de drap, un chapeau melon, une douzaine de mouchoii*s de poche blancs, avec ses initiales ; le père lui prêta la montre et la chaîne d'ai^ent qu'il n'accrochait h son gilet que les dimanches et les jours de fête.
Jules partait au matin avec ua petit panier contenant son déjeuner et revenait le soir dîner en famille. Sa nouvelle situation ne le rendait pas plus fier pour cela, mais subitement, le villageois qui avait préféré Técritoire à Tenclume fiit le point de mire des jeunes paysannes qui ne demandaient qu'à laisser le travail des champs pour tenir le ménage d'un mari qui s'en va le matin et rentre le soir, suffisamment satisfait s'il voit la soupe prâte et la lampe allumée. Jules se trouva bientôt au milieu de la ronde, et il n'avait qu'à étendre les bras pour en saisir une, et même plusieurs, si les lois l'avaient permis. Considéré comme un garçon « capable » , sachant des choses que les autres ne savaient pas, ne portant pas la blouse et les sabots, joucmide plus en plus le rôle d'un monsieur de la ville, il fut le seul enfant du pays digne des désirs et des ambitions qui font battre les cœurs des femmes, à la campagne comme ailleurs.
Dès son départ, il rencontrait l'une ou l'autre sur son chemin, comme par hasard, et le soir il en était de même.
On le conduisait et on t'attendait.
Celles qui étaient supplantées ne cachaient pas toujours leur dépit, et il y eut, pour lui, des disputes et des larmes. Les filles se halîrent, s'injurièrent, vécurent dans l'anxiété. Laquelle choisirait-il entre toutes ?
Gela aurait été une solution. Les autres se seraient retirées, auraient caché leur honte, et fait semblant de se consoler. Mais il ne songeait même pas à se prononcer. Sa ruse éveillée, il devint un profiteur, dansant avec toutes le dimanche, obtenant des rendez vous, s'amusant du r61e de don Juan de village qu'il jouait sans l'avoir cherché. Filles ou femmes, bientôt, cela lui importa peu. Il prenait de l'aplomb, ne dédaignait pas d'ajouter aux faveurs des belles les petits cadeaux dont on le gratifiait.
Jamais plus il ne rentrait au logis les mains vides, recevant aussi bien les bienfaits en nature, volaille ou gibier, légumes ou fruits, selon la saison, que les souvenirs éternels des fieux qa.'il avait allumés, cravates de couleur, foulards de soie, papier à lettres rose ou bleu céleste.
On jasa à langue que veux-tu sur tous les enfants qui naissedent dans le pays.
— A qui trouvez-vous, mère Bourdu, que ressemble la fille de la charcutière ?
— Pardi, vous en savez autant que moi I
— Et le mioche à la Titine ?
— Ne me faites pas dire ce que vous ne voulez pas dire I
Lorsque Jules accomplit son service miKtaire, les mandats ne chômèrent pas au bureau de poste de la ville, chaque jour de marché. Pour être aimée a la seule », quelques-unes firent des folies.
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Les jours de congé, un corlége le recevait, les yeux pleuraient et riaient de bonheur.
Le père et la mère Guéridcau ne manquèrent de rien pendant que leur flls servait sous les drapeaux : leurs « belles-filles » les choyèrent à qui mieux mieux.
Quand Jules eut fini son temps, et qu'il reprit le chemin de son étude, quelques-unes de ses adoratrices étaient mariées, mais elles lui donnèrent à comprendre qu'elles ne Tavaient pas oublié, et qu'elles ne l'oublieraient jamais. Toutefois, sa situation lui avait suscité des envieux, son absence avait encouragé des émules. Le fils du grainetier, le fils du bedeau, qui étaient de jolis garçons, prirent la même voie que Jules. L'un entra comme comptable dans une meunerie, l'autre fut accepté comme économe au château, et il arriva que le dimanche, il y avait sur la place de l'Eglise, où tournoyait et grinçait toujours le coq du clocher, trois coqs en chapeaux melon et en bottines vernies.
Jules sentit qu'il allait perdant son prestige, la barbe lui poussait plus drue, il commençait à prendre un embonpoint disgracieux, plus rares se faisaient celles qu'il rencontrait sur son chemin. Il se décida brusquement, épousa « la plus sérieuse », une veuve pourvue de quatre enfants, mais qui avait du bien au soleil, de l'argent placé, et aussi du vin dans sa cave en sa qualité
de fille de marchand de vins en gros de Tendroit.
Jules Guérideau 8*est installé à Paris avec sa nouvelle famille.
Il a acheté un cabinet d'homme d'affaires.
Pendant les vacances, il retourne au village, chez ses beaux-parents, et il revoit ses vieux.
Il revoit aussi celles qui passent, et ses petits yeux autrefois pétillants et rusés paraissent à peu près indifférents, comme s'il regardait la pluie qui tombe ou le beau temps qui revient. La pièce est finie, le rideau est tombé, personne n'a plus l'air de se souvenir de rien. Le coq du village d'autrefois ne connaît plus les poules du pays, c'est un monsieur rangé et important, et qui n'a plus que les allures et le jabot d'un gros dindon.
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