‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 35 sur 38 · XXXVII. — L'ONCLE BRETTE · texte numérisé non relu

XXXVII. — L'ONCLE BRETTE

Pour le partage d'un peu de terre qu'ils avaient hérité tous deux de leur vieille mère, Françoise et Victor, le frère et la sœur, se vouèrent une haine éternelle.

A cette époque, Françoise avait quarante ans, et Victor cinquante.

Françoise, veuve d'un cultivateur, avait de lui deux fils, Simon, âgé de dix-huit ans, et François, qui allait accomplir son service militaire.

Au moment du litige, François prit fait et cause pour sa mère, discuta vivement avec l'oncle Victor Brette, lequel avait tort de s'acharner contre sa sœur. Simon, lui, ne se mêla de rien, songeant que l'oncle était riche et que même pour se trouver en désaccord avec lui, il pouvait être prudent d'y mettre des formes.

L'oncle Brette, qui ne s'était jamais marié, trouvant qu'une femme ne valait la peine d'être

nourrie que si elle valait son pesant en or, possédait, en effet, du bien au soleil, de la grasse et bonne terre normande, de Targent chez son notaire et dans sa poche.

Il s'était enrichi dans le commerce des bestiaux, courant les foires coifl'é d'une casquette à oreil^ lettes, vêtu d'une longue blouse bleue qui tombait sur ses souliers à triple semelle. On connaissait partout son nez flaireur, ses petits yeux rusés, ses courts et drus favoris coupés sur les joues en pattes de lapin, ses larges oreilles rouges où brillaient des anneaux d'or. On s'habitua aussi à le voir, les dimanches et joursde fête, habillé comme un « monsieur », portant le chapeau melon et le pardessus de drap.

Après le procès, que lui intenta sa sœur, et qu'il perdit, dégoûté du pays, l'oncle Brette vendit son bien, s'en alla habiter la ville voisine, mais avant de partir, au moment où la voiture chai'gée de ses meubles quittait le pavé du bourg, il décida de soulager son cœur gros de ressentiments, et il entra brusquement chez sa sœur à l'heure où la mère et les deux fils mangeaient la soupe.

— Regardez-moi bien une dernière fois, leur dit-il ens'avançant vers eux, votre conduite indigne me fait fuir mon pays natal, et, je vous le jure bien par la Croix-Dieu, vous n'aurez pas un sou de moi, mort ou vivant... Je suis déjà vieux, et vous auriez pu avoir plus de déférence pour

moi, toi Françoise et ton sacré chenapan de François, mais vous ne verrez jamais la couleur de mes écus... C'est à Simon que je laisserai tout, il sera riche pendant que vous crèverez de faim !

— On a des bras pour travailler et se nourrir, lui répondit avec dédain François ; on s'est passé de vous jusqu'à présent, on continuera...

— On verra ! conclut le bonhomme, qui partit en faisant claquer la porte.

Pendant quinze ans. Tonde Brette ne fit aucune apparition dans le pays. Chaque année, pour le jour de l'An, il envoyait à Simon un bel écu de cinq francs, et chaque année aussi, pour la Saint- Victor, Simon allait voir son oncle, lui portait une bonne bouteille d'eau-de-vie de cidre, et dînait avec lui.

— Mieux vaut Simon qu'un autre, déclarait la mère ; Simon n'est pas giéchant, à la mort de Brette, il partagera avec toi.

— Il pourra bien tout garder I répondait François ; j'aime mieux manger mon pain sec que de gagner l'argent de l'oncle en lui faisant risette.

François se maria avec une femme courageuse et sérieuse à la besogne, ses enfants furent élevés en travailleurs.

— Allons I doublons l'ouvrage, disait quelquefois François en riant, vous savez que nous sommes déshérités par l'oncle Brette, il faut que nous trouvions notre compte ailleurs I

Simon, lui, comptait chaque année :

— Une de moins pour l'oncle Brette I

— Une de moins pour toi aussi, répondait son frère.

Simon, qui était réputé dans le village pour être le seul héritier du vieux Brette, eut le choix parmi toutes les jeunesses du pays. Il ne voulut pas d'une paysanne, choisit une fille de commerçant qui faisait la demoiselle. Lui-même dédaigna la culture de la terre, estimant qu'il était inutile de se donner tant de mal quand, un jour prochain, il devait être si riche I 11 achetait et revendait des chevaux en attendant la fortune. L'oncle Brette portait allègrement ses soixantequinze ans, vivait de ses rentes, disait-on.

11 venait passer quelques jours, de temps à autre, chez son neveu Simon, choyé par lui, par sa femme, qui lui donnaient tout ce qu'ils avaient de meilleur, bien qu'ils fussent dans la gêne, ce qu'ils se seraient bien gardés d'avouer au bonhomme, qui changeait de figure chaque fois qu'on lui parlait d'argent.

— Vous aurez tout I... mais quand je serai mortl

A quatre-vingt-cinq ans, l'oncle Brette, toujours sur pieds, avait encore bon œil et bonne dent. Simon, à cinquante-cinq ans» n'était arrivé à rien , après avoir changé plusieurs fois de métier. Son impatience était grande maintenant devant

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le vieil oncle chevillé à la vie, qui inventait une nouvelle manière d'exercer sa bienfaisance aux dépens de son futur héritier.

Pour ne pas toucher à ses rentes qu'il désirait lui léguer intactes, ne s'avisait-il pas d'emprunter à son neveu pour des achats urgents. Le neveu se saignait aux quatre veines, anxieux de satisfaire l6 vieillard, vendait les lopins de terre que sa mère lui avait laissés, bref, tombait de jour en jour à la misère, pendant que son frère François, acharné à la besogne, gouvernait une ferme dont les revenus augmentaient à chaque saison.

Lorsqu'il atteignit quatre-vingt-douze ans, l'oncle Brette commença à baisser, on sentit que sa fin était proche. Le neveu tenta de persuader l'oncle de venir mourir chez lui, mais le nonagénaire se refusa obstinément à quitter sa maison, où d'ailleurs il se trouvait bien soigné par Benotte, veuve de trente ans, prise depuis peu à son service.

Il rendît son souffle à l'inconnu et son corps à la terre Tannée suivante.

Au lendemain de l'enterrement, l'héritier se présenta chez le notaire.

Le tabellion prononça Tarrèt :

— Vous et votre frère héritez à part égale, car votre oncle n'a pas fait de testament, mais vos parts sont diminuées d'un capital placé à fonds perdus au bénéfice de Benoîte, et aussi, je dois

VOUS le dire, d'un certain chiffre d'hypothèques et de dettes... Votre oncle, quia vécu longtemps, vivait bien, et même trop bien, et il ne vous laisse pas grand'chose...

— Enfin 1... Combien...

— Je crois que, tous frais payés, vous recevrez chacun environ trois mille francs.

Simon s'en alla penaud.

— Tu hérites comme moi, alla-t-il dire à François, qui en rit de bon cœur appuyé sur sa bêche de laboureur, et qui ne laissa pas continuer son frère :

— Tu as bien gagné ma part, je te l'abandonne 1

XXXVIIL — MÈRE MATHÏAS

Au bout d'une ruelle du village, qui se perd en sentier par les champs, il y a une petite maison basse, précédée d'un jardinet. Une seule pièce entre cave et grenier. C'est la cuisine, la salle à manger et la chambre à coucher. Le lit est en face de la grande cheminée. Une table occupe l'embrasure de l'unique fenêtre à petits carreaux. Une armoire brille en face la porte. La lune d'or de l'horloge passe et repasse derrière sa gaine vitrée.

Il n'y a personne. Les habitants de l'humble cassine sont aux champs, mais la porte et la fenêtre sont ouvertes et le passant peut voir, de la barrière du jardinet, la courtine rouge du lit, les gonds de fer et les panneaux cirés de l'armoire, les chandeliers de cuivre sur l'auvent de la cheminée, les écuelles sur la table, les images collées

au mur. Aucun autre bruit que celui du tic-tac de rhorloge et des poules noires et blanches caquetant et picorant sous la surveillance d'un coq aux plumes verdoyantes. Des abeilles volent autour d'une glycine qui grimpe à la muraille. Un chat dort sur une marche et ne cligne même pas de l'œil. La niche à chien est vide.

Si le passant poursuit trop son examen, une silhouette se lève dans la plaine qui paraissait déserte, parmi les haricots et les choux, — une silhouette, puis une autre, — une vieille femme et un vieil homme, — le père et la mère Mathias, propriétaires de la chaumine, du lit rouge, de l'armoire cirée, de l'horloge, des poules noires et blanches, du chat qui dort, du chien absent.

Ce chien apparaît aussi, entre le vieux et la vieille. Il dresse les oreilles, allonge la queue, comme s'il apercevait un perdreau.

Si l'étranger continue sa route, les trois personnages se replongent dans la verdure des choux et des haricots. S'il fait signe qu'il vient pour n affaire », le chien va vers lui, suivi de la vieille. Le père et la mère Mathias vivent là depuis leur mariage, et cela commence à dater, car ils se sont mariés jeunes et ils sont tous deux plus que sexagénaires. Jeunesse, maturité, vieillesse ne leur ont apporté, chaque jour, chaque heure, chaque minute, que le travail.

Tous deux, dès Taube, partis à leur lerre»

emportaient la miche de pain, le morceau de lard, le fromage de leur frugal repas et ne ren< traient qu*au soir tombant. Il n'y avait ni dimanches, ni fêtes, ni anniversaires pour interrompre leur travail : l'ouvrage était totyours en retard, les nuits trop longues, les journées trop courtes.

Ils ne consentirent jamais à prendre personne pour les aider, domestique à demeure ou journalier de passage.

— Ça travaille quand on les regarde et ça ne rapporte même pas le pain que ça mange, encore moins l'argent qu'on leur donne 1

Le médecin et le pharmacien n'eurent jamais leur pratique.

— Quand on est malade, moi ou mon homme, un bon verre de vin chaud, ça suffit pour faire déguerpir la maladie.

De temps à autre, mère Mathias allait à la viUe, vêtue de sa robe de mérinos noir, de son caraco de drap, coiffée de son bonnet de dentelle n^ire à rubans violets, serrant en sa main un sac de cuir à fermoir d'acier, — l'argent économisé qu'elle portait à son notaire.

Elle revenait le visage épanoui, tout sur son passage lui semblait frais et rose. Elle, qui ne perdait jamais son temps à bavarder, s'arrêtait volontiers auprès de ceux qu'elle rencontrait, ne

tarissait pas en paroles, et sa joie d'avaricieuse se trahissait à travers son verbiage.

— Quand on sera vieux, incapables de travailler, personne ne nous nourrira si nous n'avons rien de côté pour nous mettre sous la dent !... Faudrait alors mendier son pain 1... Nous ne mangerons peut-être que des croûtes, mois elles seront à nous, et nous les mangerons chez nous I

Ils recommençaient à racler la terre, à vendre au marché, à amasser les écus.

On les « considérait » dans le pays parce qu'ils possédaient a du bien » !

— Quand est-ce donc que vous vous reposerez, mère Mathias ?... Vous n'avez pas d'enfant, vous avez gagné assez pour vivre, vous voulez donc mourir sans avoir profité de votre argent ?

— Je me reposerai quand mon vieux sera mort. . . Je ne pourrai plus travailler, faudra bien vendre les terres.

Le vieux répondait de même : (« Je me reposerai quand ma vieille sera morte... »

Ils continuaient ainsi, courbés vers la terre, commesi elleles tiraitàelle, voulaitlesenfouirdans ses profondeurs obscures. Ce fut le vieux qui tomba le premier. Il s'était attardé après sa vieille, partie à la maison pour «irveiller sa soupe. Elle entendit hurler plaintivement le chien, si fort et si longtemps, que l'inquiétude la prit et qu'elle

retourna au champ. Père Malhias, sous un pommier, la face dans ses légumes, grattait encore le sol de ses mains convulsées. Mère Mathias appela des voisins qui rentraient au village.

— Ramenez-le-moi chez nous, — leur dit-elle, — un bouillon et un verre de vin chaud, ça le remettra I

Elle prépara bouillon et vin, mais père Mathias ne put les boire, il mourut sans avoir ouvert les yeux ni prononcé un mot. Mère Mathias eut une larme en mangeant sa soupe toute seule.

Quelques jours après, elle essaya de travailler, mais son courage s'affaiblit à ne plus sentir Taide de son vieux compagnon, aussi dit-elle aux gens du pays :

— Ça y est, je me retire, et puis il est ben rheure que je prenne un peu de bon temps avant de mourir aussi... Je ne veux pas faire comme mon homme, mourir aux champs sans même avoir revu ma bicoque I

Depuis, mère Mathias a vécu de ses rentes, que lui sert son notaire. Elle a vendu ses terres et gardé sa maison : Tunique chambre dont elle se compose n'est pas trop pour elle.

— Hein I vous ne l'auriez jamais cru, — rabâche-t-elle à tout venant. — que la mère Mathias lâcherait un jour sa bêche et sa binette pour se prélasser tout le long du jour... J'ons assez trimé

pour en arriver là... Ça me paraît tout drôle, je m'embête, mais je m'y habituerai.

Les premiers temps, elle se leva plus tard. Que faire avant l'aube, à présent que l'ouvrage ne l'appelait plus au dehors. Autrefois, à quatre heures et demie, elle était sur pied, maintenant à la même heure elle se réveillait par habitude et ne pouvait plus se rendormir, écoutant sous l'édredon le tic-tac de l'horloge, agacée de la lenteur des aiguilles, et c'était avec bonheur qu'elle entendait les sept coups qui la délivraient de son lit sans sommeil. Pour se distraire, elle allaita ses commissions, s'attardant au chemin le plus long, entrant chez l'un, causant à l'autre, puis revenant préparer son repas chez elle et mangeant sans appétit parce qu'elle était seule. Comme elle trouvait longues les journées jadis si courtes I Ne voyant plus clair pour coudre, lisant en quelques minutes les faits divers et les crimes dans son journal, elle se levait pour se rasseoir et se rasseyait pour se lever.

— Si ça continue comme ça tous les jours, — maugréait-elle, --ce ne sera vraiment pas le meilleur temps de ma vie... Rester ici à écouter mon horloge et à voir valser les mouches, j'en ai déjà par- dessus la tête I

Aussi, quelle fut sa joie le jour où mèrePoulot, sa voisine, vint prendre le café avec elle.

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— Puisque cela vous fait tant plaisir, mère Mathias, je viendrai tous les jours, mon homme aussi, et ma bru quelquefois, quand mon fils sera absent.

Chaque jour, à midi et demi, mère Mathias a ainsi de la compagnie chez elle.

— Me quittez pas encore, — implore- t-elle, quand ses hôtes vont partir au travail, — ne me laissez pas seule à m'ennuyer.

— On reviendra, mère Mathias, un peu dans la soirée, et même manger la soupe avec vous...

Pauvre mère Mathias, vivre ainsi seule, c'est bien triste 1

Le renom d'hospitalité de la veuve se répandit au village et les profiteurs affluèrent à la chaumine. Les femmes qui traînent les rues avec leur marmaille sale, les paresseuses qui ne découvrent rien à faire chez elles, entraient chez la mère Mathias, qui gardait à demeure la bouteille et les verres sur la table. A quatre heures, on courait chez le charcutier chercher un morceau de jambon, chez répicier du fromage, des gâteaux secs. Les hommes venaient retrouver leurs femmes et on trinquait à la santé de la vieille... C'était le oasse-croûte au village comme il y a le flve o'clock à la ville.

Mère Mathias fut invitée à toutes les noces, à tous les baptêmes, elle revêtait ses plus beaux

atours, arrivait avec un cadeau. Elle versa des cotisations aux œuvres laïques et religieuses, fut priée chez le maire et le curé. Des gens lui empruntèrent de Targent, centsous pour les aider à payer leur terme ou dix sous pour dîner. Elle prétait, on ne lui rendait pas, mais il lui fallait bien continuer à jouer à la rentière.

On ne peut mener une telle vie quand on ajuste de quoi manger et se vêtir. Plusieurs fois le notaire prévint mère Maibias qu'elle était sur un mauvais cbemin où il essaya de l'arrêter, mais en Vain. L'avarice et la vanité s'étaient partagé la vie de la bonne femme et elle s'en allait, clopin-clopant, à sa perte, louangée par des parasites qui se moquaient d'elle en mangeant et buvant son bien.

Elle revint une dernière fois chez le notaire, demanda une nouvelle avance.

— Non, mère Mathias, — répondit le tabellion, — vous n'aurez plus rien de moi !... Je sais bien que votre argent est à vous, mais cela ne fait rien 1... Je ne veux pas voir ma plus vieille cliente mendier aux portes et n'avoir plus d'abri... Vous n'avez plus que votre maison et trente francs par mois... Avec cela, vous pouvez encore vous tirer d'afiTaire, mais avec moins que cela, c'est la misère... Allons! soyez raisonnable.

Ces mots illuminèrent l'esprit de la vieille paysanne.

— Bien, bien, mon bon monsieur, — répondit-elle, — soyez tranquille I

Elle s'en alla sans plus insister.

Le soir, lorsque ses commensaux habituels revinrent :

— Entrez si vous voulez, mais je n'ai plus de soupe que pour moi, mon chat et mon chien !

Et le lendemain , à la Poulot, sa voisine :

— Entre si tu veux, Poulotte, mais je n'ai plus maintenant de café que pour moi I

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