‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 36 sur 38 · XXXIX. — L'ERMITE · texte numérisé non relu

XXXIX. — L'ERMITE

Dans beaucoup de villages, il y a un ermite, ou, tout au moins, un personnage surnommé r « Ermite ». Il sufiBt que ce personnage vive seul, à l'écart, d'une façon mystérieuse, ou que Ton trouve telle, il sufRt qu'il soit convaincu de quelque manie, qu'il se refuse à la conversation, qu'il ferme sa porte, qu'il ne soit pas comme tout le monde, enfin 1

Mais le village de Baville, sur la grève d'Avranches, était pourvu d'un véritable, d'un authentique ermite. On aurait pu, dans les guides, le cataloguer parmi les curiosités de l'endroit, son ermitage aurait pu figurer entre la pierre druidique et l'étang des Fées, entre le fragment de route romaine et le calvaire du carrefour. Il n'habitait pas le village et il n'habitait pas une maison. Il s'était établi, un jour, avec la permission de M. le Maire, dans le bois tout proche, où il avait trouvé une

son bâton et sa besace pour sa course sans but, il avait Tair plus content, comme s'il avait enfin rencontré un ami.

Cet ermite avait donc une sorte de pouvoir sur les gens qui rapprochaient. Au village, comme partout, il y a des gens cupides, avaricieux, coureurs de femmes, il y a des colères, des querelleurs et des voleurs, il y a des braves gens aussi. Toutes les bonnes gens et les autres subissaient Tascendant du singulier personnage. Il n'était pas taciturne, répondait toujours si on lui adressait la parole. Mais le son de sa voix, sa manière de parler, une allure particulière de sa personne, tenaient les interlocuteurs à dislance, bien qu'il s'exprimât toujours avec bonté et familiarité. On devinait en lui quelque chose qui n'était qu'à lui, comme une autre existence qu'il aurait vécue, et qui transparaissait dans ses yeux bleus et clairs, d'une expression à la fois grave et riante.

Parfois aussi, on devinait qu'il n'avait pas envie de causer, on le laissait suivre distraitement le sentier où on le rencontrait. Ces jours-là, il avait l'air préoccupé, voire triste, les gens respectaient sa promenade et son silence.

De quoi vivait-ilPIl avait, àson arrivée, quelques sous, et peut-être avait-il mis en quelque cachette ce qu'il avait sauvé de son existence d'autrefois. Il semblait n'avoir besoin de rien. Il lui suffisait

d'un bout de terre qu'il cultivait devant « chez lui » et où il récoltait pommes de terre, haricots, salades, puis les œufs de ses poules qu'il vendait parfois, comme il vendait le miel de trois ruches et les champignons qu'il savait admirablement choisir, depuis les morilles du printemps jusqu'aux mousserons d'automne. Ses acheteurs étaient les paysans bourgeois du pays, les villégiateurs de la belle saison, l'hôtesse du Cheval Blanc qui avait toujours bonne table ouverte pour ses pensionnaires et pour les voyageurs. Les gains réalisés ainsi servaient à l'ermite pour nouer les deux bouts, jamais il n'eut à avouer un déficit et à demander l'aumône.

Quand il entrait « en ville )> avec sa récolte, les petits rideaux blancs étaient soulevés sur son passage, et l'on se risquait sur les seuils pour essayer de deviner quels mystères cachaient cette houppelande qui battait les talons du bonhomme, cette poche d'oïl sortait à demi un bouquin, cette tête à longs cheveux gris. Peut-être l'ermite était-il un peu sorcier. Des enfants allaient se cacher dans les plis des jupes de leur mère lorsqu'ils l'apercevaient. D'autres plus hardis restaient sur son chemin, le regardant de leurs yeux innocents et interrogateurs.

— Bonjour, mon petit garçon, bonjour, ma petite fille, — disait il avec une douce lape sur la joue du bambin ou de la bambine.

Ce bonjour et cette caresse d'un étranger, c'était une surprise pour les petits êtres auxquels ne faisaient guère attention les commerçants attentifs et ennuyés derrière leurs vitrines, les paysans revenant des champs, éreintés, avides de soupe et de sommeil. Deux gosses, le frère et la sœur, subjugués ainsi par Termite, se hasardèrent à l'aller voir un jour dans son ermitage. Il était absent, occupé sans doute à courir la forêt, à cueillir des champignons pour l'aubergiste, des simples pour le pharmacien. La porte de la grotte était ouverte, car il y avait une porte. Les enfants, très doucement, émus comme à l'église, risquèrent un coup d'œil. Ils virent un lit de fougère entre quatre planches, une table, un escabeau, et des rayons de bibliothèque portant quelques bouquins à tranches rouges, une vaisselle composée d'une assiette, un verre, deux poêlons, puis du pain, des fruits, des pierres, des herbes sèches. C'était tout. Autour de la grotte, l'étendue rose de bruyères.

Les enfants s'en allèrent comme ils étaient venus. Plus tard seulement, bien plus tard^ iU apprirent que le bienveillant ermite avait fait beaucoup de bruit par le monde, qu'il avait agité les villes, parlé à des foules, qu'il avait écrit et agi. L'âge arrivé, il avait considéré que sa tâche était faiite, et réduit l'existence à sa plus stricte expression. Un maniaque, assurément. Mais c'est la manie de tout le monde de posséder, ou plutôt

de croire que Ton possède. Et celui-ci, après tout, possédait le nécessaire en meubles, objets, vêtements, avec, par surcroît, tous les sentiers de la forêt, tous les arbres, toutes les mousses, toutes les fleurs, tous les rocs, et toutes les nuées du ciel, les nuées qui prennent la forme de toutes les réalités et de tous les rêves.

302 NOUVEAUX CONTES DU PAYS d' OU EST

Page 1