V. — LA VACHE
La bonne femme habite proche le village de Locquenvel, en Côtes-du-Nord, dans le canton de Belle-Isle-en-Terre, à la lisière de la sombre forêt de Coat-an-noz, séparée de la verte forêt de Coatan-hay par un ruissseau.
Coat-an-hay, c'est le Bois du Jour.
Coat-an-noz, c'est le Bois de la Nuit.
L'un est orienté au levant, l'autre au couchant.
Marie-Rose habite une chaumine au toit couvert de graminées, dans une échancrure de Coatan-noz, clairière ouverte sur le chemin qui borde la forêt. Sur un des côtés de la maison, il y a un champ clos d'une haie, où la bonne femme cultive et récolte pommes de terre et carottes, choux et raves. D'orgueilleux soleils, d'élégantes roses trémières régnent sur l'humble potager.
Un sentier usé par les pas va du chemin à la porte de la chaumine.
A côté de la porte, une fenêtre toute petite, de quatre petits carreaux. Deux marches de pierre entre lesquelles pousse la mousse. A l'intérieur, une seule salle, pareille à toutes les salles des chaumières bretonnes. Sur la terre battue, un litarmoire à ornements de rosaces et de fuseaux, bois ciré et ferrures brillantes. Un coffre auprès du lit. Une armoire du même bois de châtaignier, luisante aussi de ferrures. Sous la lumière de la fenêtre, une grosse table avec un banc de chaque côté. Au plafond, fixée par des cordes, une planche se balance sur laquelle il y a le pain , les crêpes, des oignons, des échalotes, et à laquelle sont suspendus un morceau de lard, une andouille, une vessie de graisse. C'est le buffet. A gauche de la porte, une vaste cheminée qui serait toute noire s'il n'y avait pas toujours sur les pierres du foyer le braisillement du feu et la blancheur de neige de la cendre. Sans cesse on entend là le bruit de la flamme qui monte, ou les crépi teihents du feu qui dort, semblables à des bruissements dlnsecles.
A droite de la porte, en face de la cheminée, une barrière et une autre chambre, qui est une éiabie.
La bonne femme Marie- Rose ne vît pas seule.
Elle a pour compagne une vache, qui a tous les deux ans un veau, mais le veau s'en va, la vache reste.
C'est toute la famille de Marie-Rose à la lisière de Coat-an-noa.
Elle a eu un père et une mère, un mari, des enfants, des petits-enfants.
Elle n'a plus qu'une petile-fille, placée à Paris, pour gagner sa vie, et un peu celle de sa grand' mère.
Le reste est au cimetière.
Elle aurait pu avoir un chien, un chat, un perroquet rapporté par un marin. Elle a une vache.
Le chien aurait aboyé, le chat aurait miaulé, le perroquet aurait parlé. La vache meugle d'une voix mécontente s'il entre quelqu'un d'inconnu dans la salle commune où elle vit avec Marie- Rose, chacune d'un côté de la barrière. Elle meugle d'une voix douce, si elle appelle sa maltresse, ou si elle veut qu'on la gratte sur le front, comme une chatte. Elle meugle doucement et longtemps s'il s'agit d'une conversation suivie. La vache est bretonne, et elle ne comprend que le breton.
D'ailleurs Marie-R€>fie ne sait pas le français.
Marie-Rose est plus vieille que sa vache, mais pour tout le monde, elles ont le même âge. Depuis que Marie-Rose est seule, on les a totyours vues ensemble, faisant bon ménage : on les cite en exemple.
Elles sont très occupées toute la journée. Au petit jour, Marie-Rose sort tout habillée de son
lit-armoire, après avoir remis ses bas, ses jupes, son corsage. Elle n'a plus qu'à se chausser de ses sabots, qu'à se coiffer de sa coiffe. En même temps qu'elle, la vache se lève aussi de sa litière, aussi fraîche que les draps de Marie-Rose sont blancs.
La bonne femme trait la vache, lui ouvre la porte. La vache sort, hume l'air du matin dans la clairière, broute çà et là, fournit un temps de course au long de la haie, se frotte à un arbre, se soulage de quelques bouses, revient au galop vers la chaumine d'où s'exhale l'odeur du café au lait.
Marie-Rose a préparé son déjeuner. S'il fait beau, elle est assise au seuil de son logis, sur la plus haute marche, son écuelle entre les mains, elle se régale de son café et de sa crème, de son pain ou de sa crêpe.
La vache sait qu'elle aura sa part. Elle a fourni la crème, il est bien juste qu'elle goûte le pain. Marie-Rose lui offre un croûton, qu'elle broie lentement en regardant sa compagne de son œil de velours.
Il y a une minute de béatitude et de recueillement entre ces deux êtres. Tout autour de la chaumière, de la bonne femme et de la vache, c'est le silence et l'immobilité, et aussi le frémissement et le mouvement de la nature. Les troncs solides des chênes et des hêtres portent des branches qui
ondulent, des feuilles qui bruissent, des oiseaux qui s'envolent. Un geai crie sur une cime. Une pie traverse le chemin du moulinet de ses ailes. Un écureuil monte en un instant le long d'un pin, saute sur un autre. Sur le sol durci çà et là de bosses de granit, la bruyère s*égrène sous les coups d'éventail des fougères, les scarabées courent dans tous les sens. Les papillons dansent sur les fleurs, parmi lesquelles se coule une couleuvre.
Il faut partir. La vache mourrait bientôt de faim si Ton ne changeait pas de place. La bonne femme range son écuelle et sa cuiller, prend son tricot, sa besace, ouvre la marche. La vache la suit.
Elles s'en vont par les sentiers, par les chemins» au long des routes. La vache trouve partout sa pâture, monte aux pentes des fossés comme une chèvre, s'attarde. Marie-Rose l'attend en tricotant, le regard levé sans cesse au-dessus de ses lunettes. Quand la vache repart, Marie- Rose en fait autant.
A midi, quand la cloche tinte à travers les arbres, la bonne femme s'installe pour déjeuner, si elle est trop loin de la maison. La vache se couche sur le gazon et rumine. Quand le morceau de pain noir et la tranche de lard fumé sont mangés, que le couteau est essuyé, que la rumination est terminée, on se remet on route. On rentre de bonne heure, pour traire la vache, et aussi pour la soupe et pour le sommeil. Pendant
le repas pris à lachaumine, la vache vient passer la tête par la fenêtre ouverte, regarde, mâchonne, rêvasse,comme l'autre fait aussi.
Le soir, elles regagnent chacune leur couchette, du même pas lent :
— Kennavo I dit la vieille.
— Meuh ! répond la vache.
Cela veut dire au revoir, jusqu'au lendemain matin.
Leur vie est ainsi commune, et la vache, toujours présente, prend part à tous les événements de la vie de la bonne femme.
Si une lettre est apportée, ou une carte postale avec une image, cela vient de Paris et de la pelîtefiUe, Marie-Rose met ses besicles pour regarder l'image et l'écriture, le facteur lui lit la lettre, et la vache vient mettre sa tête sur Tépaule de sa maîtresse.
S'il pleut un peu, elles sortent tout de même. On ne fait pas attention à la pluie en Bretagne, lorsqu'elle ne fait que brouiller ses fins éche veaux dans Tair gris. S'il pleut plus fort, la vieille ouvre son parapluie, pour abriter sa coifTe et la tête de sa vache. S'il faut rester à la maison. Tété, ou si c'est l'hiver, il y a provision au râtelier, d'herbe fraîche ou de foin, ou, dans la mangeoire, de feuilles de choux, de fanes de carottes, de navets, de pommes de terre, de betteraves.
Le dimanche, elles vont à la messe ensemble.
La vache attend près du porche, à Tombre du petit clocher à jour dont les trois cloches sont visibles, parmi les hommes qui causent les bras croisés, en fumant leur pipe. Après la messe, Marie-Rose contourne Féglise, va sur les pierres plates encadrées d'herbe du vieux cimetière, où sont inscrits les noms de ses ancêtres. Elle fait un bout de prière, la vache broute Vherbe des morts.
Elles s'en reviennent côte à côte. Toutes deux sont de même couleur. La vache est noire et blanche. La vieille aussi, robe noire et coiffe blanche. De loin, elles se ressemblent. De près aussi, elles paraissent les deux sœurs inséparables.