‹ Nouveaux contes du pays d'Ouest, avec un frontispice de Louis Legrand et une couverture illustréeChapitre 7 sur 38 · VIII. — LE ROSCOVITE · texte numérisé non relu

VIII. — LE ROSCOVITE

Le Roscovite s*en va à pied de Roscoff à Morlaix, avec les garçons et les filles qui doivent monter comme lui en wagon, et comme lui courir les rues de Paris, le panier au bras, la hotte sur le dos, offrant aux passants les oignons roses et les têtes d*ail en argent. Une charrette a emporté les marchandises à la gare. Eux, par économie, marchent sur la route d'où Ton voit encore la mer, vers Saint-Pol oà le Kreisker sculpté, rigide et joli, coloré de noir et de blanc par les averses, monte dans le doux ciel gris et bleu.

Ils regardent les oiseaux voletant bas, s'élevant et retombant dans les sillons, jetant dans Tair humide leurs cris du soir. Cris d*appel et de plainte, de regret du jour et de frayeur de la nuit, murmures de lassitude épeurée qui frissonne et s'endort dans le silence de la terre au cré-

puscule. Roulades brèves, pépiements discrets, gazouillis chuchotes comme ceux des enfants qui vont dormir, tous les bruits familiers de Tair et des champs viennent en rumeur à l'oreille de l'homme à la fin de la journée.

La voix des choses est bien davantage encore parlante et poignante quand l'homme va droit devant lui, en route pour le pays inconnu, ne sachant pas ce qu'il trouvera, commençant confusément à savoir ce qu'il laisse. Dans tous les bruits qu'il entend, égouttements pleurants des sources, voix de colère triste des vagues, froissements soyeux des feuillages, bégaiements ensommeillés des oiseaux, dialogues lointains des femmes échangés aux abords des hameaux, dans tous les sons et dans toutes les paroles, se pei^ çoirent des adieux étonnés, des timidités de reproches, des doux conseils de rester.

Tous ils écoutent, tous ils entendent, et presque tous ils partent, et ceux qui ne partent pas ont envie de partir, et il ne sauraient dire le pourquoi de leur désir de fuite et de leur envie de rester.

C'est que tous, de toutes les classes, de bas en haut, avec les différences de tempéraments et d'esprits, ils ont en eux les parcelles semblables d'une àmie éparse, subtile et précise, naïve et obstinée, et qtii est l'âme de la contrée, le parfum particulier qui sort de sa terre, charge son air, enveloppe les objets et les êtres, les imprègne à

jamais de son odeur et de son influence. Le sentiment qui domine dans ces dures têtes pleines de rôvc, est une fidélité particulière à ce magnétique pays qui capte les siens pour totgours. Nulle part cette fidélité n'est plus forte, nulle part elle n'est aussi générale.

Mais c'est une fidélité instinctive et inquiète, qui ne se formule pas tout d'abord, ne s'affirme pas en volonté de se fixer au lieu désigné par le sort. Le sauvage et mélancoliquement gracieux coin de terre prolonge la France en plein Atlantique, dans l'assaut des longues lames et les fortes arrivées de vents du large. Sur tous les points de la contrée, au sommet de l'arête granitique des monts d'Arrée et sur ses versants rocheux, dans les villages des vallées et dans les villages des rivages, la voix tour à tour persuasive et despotique de la mer se fait entendre, séduit et asservit les silencieux écouteurs qui sont nés et qui errent dans ces paysages traversés par les soupirants murmures et les hautes clameurs de l'espace. Bords de mer et creux de terre sont hantés par les esprits de l'air qui aiment induire les hommes en curiosités perpétuelles, par les fées aux formes de vapeurs qui se font suivre au loin et sans cesse par les adolescents aux regards fixes et aux mains éperdues.

Partir en mer est la première idée qui s'incruste en ces âmes désireuses d'inconnu et qui se

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désolent du repos forcé sur la côte comme des oiseaux habitués aux rochers et aux vagues qu'on aurait contraints à la vie sédentaire de la bassecour. Devant Thorizon éloigné de FOcéan, la sensation est la même que pendant une marche sur une route ou une montée de montagne. On veut savoir ce qu'il y a derrière cette ligne d'eau, on veut connaître d'autres nuages, d'autres lames, la pensée essaie ardemment d'aborder dans des ports ignorés. Habitants des villes maritimes, des bourgades de pêcheurs, des maisons juchées sur des sommets d'où l'on aperçoit le miroitement attirant de l'eau profonde, presque tous voudraient s'envoler, comme les goëlands et comme les barques, vers l'ouest, vers le sud et vers le nord.

Et même le désir s'accroît et devient sans objet, exalté et vague, maladif et sans précision. Ce n'est pas seulement partir en mer, c'est partir, partir pour n'importe où. Tout le monde n'est pas pêcheur de Terre-Neuve, marin de cabotage, matelot de l'Etat. Il est d'autres routes que les routes mouvantes de la mer pour conduire les inquiets vers l'incertain. Les plaines succèdent aux plaines, les vallons aux vallons, les forêts aux forêts. On irait au hasard devant soi qu'on trouverait partout des pentes à gravir et à descendre, des cours de rivières à suivre, des lacs à contourner, des clairières pour se reposer, des

villes, des villes immeiises, où Ton peut vivre du travail de ses mains et marcher tout un jour sans voir la fin des maisons.

N*en est-il pas une, de ces villes, vers l'est, une enviée et maudite, que Ton dit tumultueuse de foule et receleuse de misère, où Ton entend des piétinea>ents et des murmures qui ressemblent à des assauts et à des retraits de marées, pareille en effet à un océan pour Tagitation de sa houle humaine et les hasards de ses gros temps -et de ses accalmies.

On s'y jette à corps perdu comme dans Tautre océan : ce sont les mêmes courses rapides sous les grains, les mêmes arrêts balancés par les journées de beau temps, les mêmes risques de réussite et de pertes, les mêmes refuges et les mêmes naufrages.

Aussi, quoi qu'il ait passé son enfance et le commencement de sa jeunesse au long des récifs de Roscoff, ce Roscovite qui s'en va vers Morlaix n'a pas eu l'idée de s'embarquer. Terrien, descendant de terriens, il avait comme ceux de sa famille, cultivé le champ de son héritage qui s'étendait parallèle à la grève. Souvent, il s'était arrêté dans sa besogne, appuyé sur sa bêche pour F^arder et pour écouter, dans les jours de claire douceur, la paresseuse et l'amoureuse verte, bleue» liUacée, étinoelantcqui s'^n venais ramper sur le sable, l'humecter de sa moitsse tiède. 11 TavailTiie aussi, dans ses jours de noire iftcherie, violente et

méchante, glaaque, blême, troublée, éteinte, qui fouillait la terre et crachait de récume aux verdures.

•Une mollesse particulière, une sorte d'indiffésenoe rêvant au loin, c'était Tétat d'esprit dans lequel il était tombé vers l'époque de «es seize anâ. Cocnbien de fois, côtoyant la grève, conduisant ses vaches vers les coins herbus, il avait oublié ses bètes, les avait laissées vagabondant entre les prés et la mer, descendant vers les plagea, attirées par la fraîche lisière de Veau, passant leurs journées à lécher avidement les petits rœhers noirs imprégnés de sel, oubliant le boire et le manger en cette irritante gourmandise.

Lui, rêvassant, elles, les lourdes ruminantes, se retournant avec des meuglements de regrets, rentraient à la basse maison, tassée au bout d'un champ et dont on voyait le toit fumer comme à ras de terre. La vie de famille avait été là très intime et très chaude d'affection, le sommeil installé de bonne heure en été, après les causeries sur les riens de la vie échangées aux seuils des portes, les veillées calmes prolongées en hiver dans la salle éclairée par une chandelle et chauffée par le feu de branche» de la cheminée, un blottissement humain à l'abri de la pluie et du^vent dont on entendait les grincements ti les souffles curies volets clos.

Ces soirées avaient surtout donné au Roscovite

l'occasion de son restreint apprentissage intellec* tuel de paysan. Peu démonstratif au dehors, il se laissait aller à parler dans ce cercle de vieux fumants leurs pipes, de domestiques silencieux, de bonnes femmes et de jeunes filles. Il lisait le journal entré par hasard dans la maison, Talmaiiach d'agriculture, et surtout un livre perpétuelle* ment repris, qui racontait en vers de langue bretonne les Aventurés des Quatre Fils Aymon, un gros livre relié en basane verte, fané, usé par des générations de lecteurs.

Sans cesse ouvert, sans cesse consulté, comme une bible romanesque, ce bouquin avait été Talimenlation mystérieuse de ce jeune esprit, avait entrebaillé, et bientôt défoncé pour lui, la la porte au delà de laquelle chevauchaient les héroïsmes d'imaginations et ascensionnaient les svelles poésies du cœur. Sans trouver les mots qui définissent, sans pouvoir préciser ses désirs, il s'était pris d'admiration envieuse et exaltée pour ces preux, coureurs de défilés de montagnes, défenseurs de femmes, rebelles à l'empereur, protégés par le sorcier Mogis, semblable à l'enchanteur Merlin. Il songeait à leur épée entailieuse de rocs, à leur cheval Bayard, doux comme une agnelle et vif comme l'ouragan, à leur château de rêve bâti dans les noires Ardennes, au plus dur du rocher, au plus fruste de la forêt, au-dessus d'une eau de torrent écumant sur des pierres.

Ainsi se formulent les antécédents de ce marcheur de grandes routes, les sensations informulées de ce cerveau qui n'a eu que des commencements de perception des choses, qui s'en va par le monde sans le connaître, qui vit sa vie sans savoir fixer ce qu'elle a de personnel et de profond. Il ressemble aux autres et il est une exception. Un peu plus de développement, une subile échappée sur la nature et sur la société et il n'en aurait pas fallu davantage pour faire de lui un poète de son pays, pénétré par l'intime force locale. Tel qu'il est, c'est un représentant de sa race, qui se détache du sol et va se perdre dans l'universelle banalité.

11 suffit de le montrer s'en allant de chez lui. C'est une silhouette véridique, une nuance de sentiment, un caractère fermé et lointain dévoilé pendant une fugitive minute. Ce qu'il devient à Paris ? Vous pouvez le deviner, vous qui l'avez vu passer. S'il revient dans son Roscoff, ce sera l'esprit troublé par l'énorme ville. Ou bien, il restera ici, et de paysan, il deviendra ouvrier. Il 8*acclimalera difficilement, sera comme un perpétuel passant dans le mouvement et dans le bruit de l'étranger. 11 connaîtra l'ennui du dépaysement, la longueur des journées, la rêverie sans fin des taciturnes. Il sera tressaillant au bruit de paroles de sa langue natale, cherchera la distraction de l'ivresse. A la fin de sa vie, il commencera à comprendre qu'il a eu tort de s'engager

sur le chemin aux bornes kilométriques qui réloignait de son bourg. Il deviendra un nostalgique, et ceux qui sauront regarder n'apercevront que des regrets dans ses yeux gris et bleue, couleur de mer et couleur de pluie.

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