IX. — LE SECRET
Je vis, sur la côte, entre Saînt-Brieuc et Paimpol, une construction à la fois bizarre et banale. Elle faisait songer aux environs de Paris, aux pays exotiques, aux Expositions universelles. Il n'est pas rare d'apercevoir des bâtisses à peu près semblables, partout où s'installe la villégiature de la société élégante, aux bords de la Manche et de l'Océan, depuis Dunkerque jusqu'à Biarritz, au long de la Méditerranée, aux alentours des villes d'eaux, fonds de vallées ou flancs de montagnes. C'est autre chose que la maison provinciale, grise, calme, solide, n'ofi^nt au regard que ses murs paisibles et ses fenêtres discrètes, la maison faite pour la vie du dedans. C'est, au cont^ire, la vie du dehors, un aspect tapageur d'affiche, des couleurs criardes, un clinquant de balustres, de vitraux, de terrasses, de stores. Partout des ouvertures, des saillies, des perrons, des tourelles,
des baies vitrées, toute une mise en scène factice et fragile où vient s'exhiber pendant quelques semaines une existance bruyante.
Bien souvent, c'est le propriétaire provincial, conseillé par un architecte, qui a dresse ainsi ce « décor de féerie ». Souvent aussi, le Parisien qui a constiniit est l'inspirateur de l'architecte. De ces rencontres est né le style casino. Il ne reste plus qu'à mettre le jardin en harmonie avec l'habitation, qu'à inventer des pelouses, des massifs, des corbeilles, des rochers, des pièces d'eau, qui donnent l'illusion de la représentation prochaine d'un vaudeville ou d'un opéra comique.
La maison dont je veux parler appartenait à ce genre, avec des recherches d'une originalité particulière. L'ensemble affectait le caractère mauresque. Sur la terrasse du sommet, on avait ajouté, visiblement après coup, une sorte de dôme en forme d'oignon comme on en voit à profusion sur les a vues de Moscou » . Maison et jardin offraient de nombreux motifs d'ornementation empruntés à la marine : des ancres, des mâts, des cordages, des sculptures de proues. Aux fenêtres, les stores avaient quelque analogie avec les pavillons employés pour les signaux.
— Eh bien 1 non — me dit l'ami qui me faisait les honneurs du pays, — vous vous tromperiez étrangement si vous concluiez de l'habitation à l'habitant. Celui qui séjourna ici pendant des an-
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nées, hiver comme été, n'était pas de l'espèce des maniaques que vous pourriez supposer. Sans doute, il tua bien des heures de sa solitude par les occupation puériles dont vous voyez les résultats. Mais il y eut un écart énorme entre cette apparence et la réalité, et je ne puis songer à lui sans un respect mêlé à ma curiosilé.
Il me fut alors raconté que le pei*âonnage, mort depuis quelques années, auquel avait appartenu ce château mauresque, était un ancien marin que Ton désignait habituellement, dans la région, par son titre ancien de Commandant. Il s'était retiré là lorsque l'heure de la retraite était venue, et il y avait mené, en compagnie de sa femme pendant la belle saison, seul pendant les mois de vent et de pluie, l'existence la plus casanière et la mieux défendue.
Etait-ce la longue période vécue entre le ciel et l'eau, sans autre contact avec les humains que les ordres de service donnés à son équipage ? Etait-ce quelque drame de sentiment? Quelque mécompte de pensée ? On chercherait en vain quelle raison l'avait rendu rébarbatif et misanthrope. Peutêtre n'y avait-il aucune raison à chercher, et se trouvait-on en face de l'un de ces problèmes insolubles ou la fatalité joue seule un rôle. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais un être ne se montra ainsi déterminé à ignorer l'existence sociale. Il ne reçut ni ne lut jamais un journal.
ne répondît jamais à aucune lettre, n'ouvrant aucune de celles qui lui étaient adressées. S-il> étaitt rencontré autour de sa maison, et salué par le passant, il rendait le salut, mais personne ne put se vanter d'avoir eu avec lui une de ces con> versatîons sur la pluie et le beau temps, usitées entre voisins de campagne.
Il était venu là évidemment pour être seul. Sur ce qui fut révélé de sa vie, on apprit que sa femme s était vite lassée du sévère compagnonnage, ne passant avec son mari que les mois d'été, regagnant ensuite la ville au plus vite. En somme, le ménage n'était pas plus désuni qu'aux temps où le Commandant tenait la mer.
La fin de l'automne, l'hiver, le printemps, se passaient, dans cette région alors désertée, sans aucune révélation de la vie intérieure de la mai^ son. Le Commandant, enveloppé dans son caban, faisait de longues promenades sur le sommet des falaises, par le sentier de la douane, fumait sa' pipe à la fenêtre en regardant la mer, s'enfermait dans sa chambre. Les jours de mauvais temps^ où 1^ bourrasque faisait rage, il parcourait son jardin à l'abri par ses tamaris, sos haies de fùsaina^et d'ocubas* Un de ses anciens marins, devenu comme une manière d'intendant^ le libérait de t0uf€i8^ communications avec le dehors. Les gens du village voisin, qui rencontraient le Commandant pendant ses courses, (m qui le virent, à
travero la grille, attentif aux arbustes et aux pierres de son domaine, remarquèrent chaque fois Texpression de bonheur calme, épanouie au visage du vieillard.
• Yers la fin du mois de juin, un changement se produisait par Tarrivée de l'épouse et de ses^ femmes de chambre, par la venue espacée de quelques invités, parents et amis. On sut que le Commandant fit toujours à tous Taccueil le plus covdial, mais qu'une fois cette première politesse accomplie, il laissait le champ libre, voulant réserver lui-même sa liberté, ne paraissant au milieu de ses hôtes qu'aux heures obligées des réunions. D*ailleurs les visites n'étaient point fréquentes^ les visiteurs fuyant assez vite ce lieu de distractionsrestreintes.
Le Commandant séjournait donc à peu près trois mois en tête à tête avec sa femme, et Ton affirme qu'il ne se serait pas départi de son humeur égale si sa partenaire, réduite à cette seule ressource, Be s'était pas avisée de le harasser de questions-, de lui chercher noise sur cha^ cun de ces mille détails qui naissent des contacts* journaliers, de créer des difficultés là où il n'y en avait pas. Le Commandant essaya de résister par rindiCTérence et le calme. Il n'y parvint pas^ et se laissa emporter jusqu'à signifier durement sa vo* lonté d'être tranquille. Il imagina alors, pour M punir de pareilles infractions à la discipline qu'it'
s'était imposée» de créer une nouvelle solitude dans sa solitude, et c'est alors qu'il fit hâtir le petit dôme en forme d'oignon, qui n'a d'autre communication qu'une échelle avec les étages inférieurs. Là, il recevait ses repas de son marin, retirait l'échelle, fermait la trappe, ne reprenait la vie en commun que lorsqu'il s'estimait pacifié par cette retraite volontaire.
— Comment cela finit-il ?
— Cela finit par la mort du Commandant, qui prit ainsi sa retraite suprême, tomba au repos définitif. J -ai pu entrer dans la maison, j'ai visité la cachette où il reléguait son humeur chagrine. Nulle part, je n'ai rien vu d'insolite. L'ameublement est bourgeois, un peu suranné. Dans la bibliothèque, il y a beaucoup de livres de voyages» des manuels de navigation, des traités de botanique, d'agriculture, des vieux bouquins.
— Et c'est tout ?
— Que voulez- vous de plus ?
— Mais, que sais-je ? la péripétie, le drame» la signification de celle existence, de cette retraite I
— Ah ! vous êtes bien tous les mêmes 1 II n'y a pas de péripétie. Je vous ai dit comment se passait cette existence, je ne puis vous dire pourquoi elle se passait ainsi, et personne ne vous le dira. Croyez bien que beaucoup d'êtres ont ainsi un mystère que nul ne peut déchiffrer, qu'ils ne
déchiffrent probablement pas eux-mêmes I Vous, vous voulez savoir, vous voulez à toute force, de ce mystère, extraire un drame, un roman ! Vraiment, ne trouvez vous pas que la manière d*ôtre d'un caractère est autrement intéressante que toutes les combinaisons romanesques que vous pourriez inventer ?
Je convins de cela, mais comme, malgré tout, j'insistais, et demandais ce qu'était devenue la femme du Commandant.
— Elle vil toujours, elle vient totgours ici, et même elle y vient plus souvent. — me fut-il répondu. Elle est comme vous, elle est curieuse, elle veut savoir, elle cherche le secret. Sans cesse elle monte, descend, parcourt les chambres. Elle aussi, à son tour, passe des heures dans le petit dôme en forme d'oignon. Elle a trouvé...
— Quoi donc ?
— Ah ! quelque chose de bien inattendu !... Le Commandant, en mourant, ne lui a pas laissé son secret, mais il lui a légué l'Inquiétude I
7C KOUVEAUX CONTES DU PAYS d'oUEST