LA FIN ET LE COHUENGEHENT
s'aimant pas, c'est-à-dire en tfaimant pas ce qu*a aime, ou en aimant peu ce qu'il a beaucoup aimé? Et s'il leur a ordonné de s'aimer, s'il a déclaré qu'il verrait dans leur amour mutuel Tunique gage et l'exacte mesure de l'amour qu'ils lui portent à lui-même, de quel front, ne s'aimant pas les uns les autres, prétendront-ils qu'ils aiment leur père, et comment ne pas voir, dans une telle prétention, la plus criminelle dérision et l'outrage le plus direct?
Des frères, dans une famille humaine, ne sont pas seulement disposés à s'aimer; ils s'y sentent obligés, et quand ils y manquent, la conscience publique qui les punit n'invoque pas contre eux l'habitude et la force du sang, qui ne créent aucun devoir, mais cette qualité même de frères, d'enfants d'un même père, d'êtres formés dans les mêmes entrailles et aimés ensemble d'un commun amour : les peuples les plus barbares ont reconnu ces titres sacrés. Ces titres, ce lien de fraternité s'évanouissent-ils dans la grande famille de Dieu ? Non ; ici encore il y a un père, j'ose dire une mère, puisque Dieu n'est pas moins l'un que l'autre, et qu'il a lui-même réclamé à notre égard ce second titre, si tendre et si rassurant; il y a des enfants, conçus et réchauffés dans les mêmes divines entrailles, aimés ensemble d'un même amour; n'y aurait-il point d'amour entre eux? et la sacrée image du Père, empreinte sur le front des enfants, ne leur serait-elle pas, aux uns pour les autres, une sauvegarde, une recommandation, un honneur, une richesse?
On veut, il est vrai, que j'aime mon prochain comme moi-même. Mais de quel autre amour prétendrais -je l'aimer? Il faut bien que je l'aime comme moi-même, ne pouvant l'aimer comme Dieu. L'aimerai-je autrement que je ne m'aime moi-même? L'aimerai-je réellement si je l'aime d'une autre manière; si je me fais une grande idée
de mes besoins et une petite idée des siens ; si j'estime indifférent pour son bonheur ce que je regarde comme indispensable au mien; si je ne ressens pas pour lui ce que je ressens pour moi; si je ne me mets pas à sa place, si je ne le mets pas à la mienne; si je ne me sens pas blessé de ce qui Je blessej heureux de ce qui le rend heureux; et si ce qui manque à son bonheur ne manque pas au mien? Non, tout ce que je désirerais si j'étais lui, je dois le désirer pour lui ; je ne dois pas juger peu important pour lui ce que je jugerais très-important pour moi, si j'étais à sa place; je dois comprendre, épouser les susceptibilités, les délicatesses que j'aurais si j'étais à sa place; je dois sentir avec son âme, ou adopter son ftme pour apprécier ce qui l'intéresso. En un mot, si je ne l'aime pas autant que je m'aime, je dois l'aimer comt>ie}e m'aime.
Celle règle est très-belle, et elle est très-jusle si l'amour est juste; car l'amour qui ne se la proposerait pas resterait volontairement au-dessous de l'idée que nous nous faisons involontairement de l'amour. Ce n'est pas là, en effet, i espèce d'amour, c'est l'amour lui-même. N'est-il pas juslq que vous aimiez comme vous voulez ùtre aimés* Je dis ^ comme vous voulez être aimés, parce qu'en eflet vous vi lez l'être. Les êtres qui consentent à n'être point aimés sont, dans l'ordre des êtres moraux, les plus sublimes ou les plus dégradés. Les plus sublimes, s'ils pensent qu'après s'être révollé contre son Créateur, l'homme est indigne d'être aimé par aucune créature ; les plus dégradés, si tout besoin d'affection a fini par s'éteindre en eux. Je ne vous compte pas parmi ces derniers ; et si je devais vous compter tous parmi les premiers, je trouverais en vous, à défaut de la prétention, le besoin d'être aimés; et je demanderaia dans ce cas, non pas : Comment voulez-vous, mais con^ ment désirez-vous qu'on vous aime? Mais certes il en a
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bien peu^ parmi les plus justes^ bien peu qui s'en tiennent au besoin et au désir^ et qui^ à leur insu peut-être^ n'aillent pas jusqu'à la prétention. Eh bien^ désir ou prétention, n'importe : par qui se croiront-ils aimés sinon par celui qui les aimera comme il s'aime lui-même? Tel est à leurs yeux le véritable amour, telle est à leurs yeux l'idée même de l'amour. S'ils en jugent ainsi, leur devoir, le vôtre, mes frères, est dicté par ce jugement. Oui, il n'y a qu'une manière d'aimer le prochain : c'est de l'aimer comme nous nous aimons nous-mêmes. Tout autre amour n'est pas l'amour du prochain; tout être que nous aimons d'une autre manière, nous ne pouvons l'appeler notre prochain.
Cette loi est très juste, votre conscience l'atteste, et c'est proprement tout ce que nous avions dessein d'établir; mais comment nous en tenir là? Comment ne pas ajouter que non-seulement nous n'avons pas à nous plaindre de cette loi comme d'une loi injuste, mais que nous avons à en bénir Dieu comme d'une loi très bienfaisante? Au fond Dieu nous impose ici le devoir d'être heureux. Les heureux sont ceux qui s'oublient, les heureux sont ceux qui vivent en autrui, les heureux sont ceux qui aiment. Aimer autrui, c'est la vraie manière de s'aimer soi-même. S'aimer exclusivement, s'aimer en soi-même, c'est se haïr. Celui qui aime sa vie la perdra, celui qui la hait la retrouvera. La vraie richesse de la vie, c'est l'affection; sa vraie pauvreté, c'est l'égoïsme. Nous vivons à proportion que nous aimons ; l'égoïsme est une consomption, une mort, un suicide. Qui voyez-vous ici-bas serein et joyeux, sinon ceux qui ont transporté leur vie hors d'eux-mêmes ? qui voyez-vous mécontent, sombre, ennuyé, sinon celui qui ne pense qu'à soi? Le plus profond ennui, c'est celui de l'égoïsme; l'ennui même n'a pas d'autre principe; pour ne
paa s'ennuyer, il faut, à défaut des personnes, aimer au moins des idées; il faut se répandre, il faut se communiquer, il faut sortir de soi. C'est dans ce contact de l'âme avec l'ûme qu'on peut vivre avec plénitude; loute autre vie n'eit qu'une mort; et les mouvements qu'elle occasionne sont les secousses que le galvanisme communique à un cadavre. En nous disant : Aimez, Dieu donc nous a dit : Vivez, — remplissez votre destinée, salîsfailes à votre nature, jouissez de tout le bonheur dont je vous ai rendus capables. L'égoïsme est donc le plus faux des calculs, le plus funeste des malentendus. La Parole de Dieu n'a pour dernier but que de le reclifier, car ce qu'elle appelle la félicité, ce qu'elle appelle le salut, c'est l'amour; et le fruit lie l'Évangile c'est, en déHnilive, de nous mettre en état d'aimer d'un amour véritable tout ce que nous devons aimer.
Mais, mes frères, si cet amour est juste, il est la justice même ; nous voulons dire qu'aimer de la sorte, ce n'est pas aller au delà de ce qui est juste; carco que nous avons reconnu ensemble emporte non-seulement qu'il est juste d'aimer, mais qu'il est injuste de ne pas aimer; or, ce qu'on ne peut omettre sans être injuste, on n'est que juste en le faisant; donc, en aimant, nous ne dépassons pas de la moindre mesure le cercle du devoir; nous ne sommes pas en avance à l'égard de Dieu, et Dieu n'est pas en reste à notre égard. Il est vrai que l'amour, dans sa perfection idéale, atteint la limite du devoir, et qu'il n'y a rien nu delà. Aimer est toute la loi, je l'avoue, mais ce n'est que la loi. C'est toute la justice, mais ce n'est que la justice.
Toutefois, il est très vrai, dans un certnin sens, que la charit»^ dépasse la loi, et va au delîi de ce qui est juste : non pas de ce qui est juste par rapport à Dieu, c'est impossible; non pas de ce qui est juste en soi, mais do ce que