‹ Nouveaux discours sur quelques sujets religieuxChapitre 18 sur 22 · LA FIN ET LE COMMENCEHENT · texte numérisé non relu

LA FIN ET LE COMMENCEHENT

les autres peuvent exiger de nous^ en d'autres termes, de leur droit. Le droit du prochain est moins étendu que mon devoir envers lui. Je dois bien à autrui tout ce que je prétends de sa part, mais je ne puis prétendre de sa part tout ce que je lui dois, j'entends tout ce que. je kii dois comme chrétien et au nom de Dieu. Et si vous prenez le mot de justice dans le sens que je viens d'indiquer, .d^s le sens du droit d'autrui, il est certain que la charité dépasse la justice; mais par cela même qu'elle la dépasse, elle l'accomplit ; dans ce sens il est bien, évident que la charité est l'accomplissement de la loi, ou que l'amour est la fin du commandement.

N'allons cependant que pas à pas vers cette vérité; redescendons vers des vérités plus évidentes et plus élémentaires, pour remonter par degrés à celle que nous avons principalement en vue. Et d'abord, que l'amour exclue l'injustice, c'est une idée sur laquelle il n'est pas besoin de s'arrêter. Il est clair que je ne puis vouloir le mal de ceux que j'aime; je l'empêcherais venant de quelque autre : combien moins leur en ferai-je moi-même? Ne pas leur faire tort est la moindre preuve que je puisse leur donner de mon amour; je la leur donnerai sans doute; je ne serai à leur égard ni malhonnête, ni soupçonneux, ni exigeant, ni colère, ni envieux; car « la charité, dit saint ■u Paul, n'est point malhonnête, ne cherche point son intéa rêt, ne s'aigrit point; ne soupçonne point le mal, ne se a réjouit point de l'injustice; » (1 Cor., XIIL) et, comme le même apôtre le dit ailleurs : « Ce qui est dit : Tu ne «commettras point adultère; tu ne tueras point; tu ne a diras point de faux témoignage; tu ne convoiteras point; « et s'il y a quelque autre commandement, tout est com- « pris sommairement dans cette parole : Tu aimeras ton a prochain comme toi-même, d (Rom., XIII, 9.) Mais ce

n'est pas assez pour la charité d'exclure l'injustice, elle veut la justice, parce qu'elle aime le prochain, et que la justice est le droit du prochain et son bien; elle ne respecte pas seulement la justice, elle l'aime; elle en a soif, elle la cherche avec ardeur; et parce qu'elle l'aime et la cherche, elle en a un sentiment exquis, elle la veut parfaite, et plutôt que de n'en pas atteindre la limite, elle la franchit; plutôt que de n'en pas faire assez, elle en fait trop; plutôt que de ne pas rendre au prochain ce qui lui est dû, elle lui rend même ce qui ne lui est pas àb. Si donc elle mesure le devoir, c'est de peur de rester en deçà; mais, rassurée de ce côté, elle ne mesure plus; cette première carrière fournie, une autre commence ponr elle; carrière qui est indéfinie comme la charité, carrière où elle est portée comme sur des ailes, parce que la joie a des ailes, et que la charité est une joie, la première des joies de l'flme. Suivez des yeux l'homme charitable. Vous regardez si le but est atteint, et voilfi, il est depuis longtemps dépassé. Vous voulez compter avec quelqu'un qui ne compte plus; le débiteur est devenu créancier, et se croit encore débiteur.

C'est ainsi que l'amour accomplit la loi ; mais ce qui est admirable, et à quoi l'on réHécbit trop peu, c'est que, si cette charité qui nous fait passer au deift des bornes, nous ] ne serions pas même sfirs de les atteindre. La charité ne 1 semble pas nécessaire pour reconnaître la rigoureuse jus« ] lice; eh bien, sans elle nous n'en avons, dans bien des ci qu'une vue indistincte et incomplète; elle nous échappa' 1 même tout fi fait ; les distractions de l'égoïsme nous empâ> cbent de voir, et ses préoccupations nous empêchent de^ J bien voir ; nous passons à côté d'un devoir sans le remarquer; nous attentons à un droit sans nous en douter. Qui- Fonque n'est pas charitable n'est pas juste, non-seulement j

LA FIN ET Ut COMKENCEIIBNT

parce que la charité est justice, ainsi que nous Tavons reconnu^ mais parce que la charité seule est capable de nous faire voir tout ce qui est juste. Que Thomme donc qui est sous la loi, c'est-à-dire Thomme dont la conscience a été avertie^ mais dont le cœur n'est pas encore touché^ et qui s'applique péniblement à ne pas laisser tomber en terre un seul iota de la loi^ que celui-là sache bien que^ faute d'amour^ il laissera tomber à terre^ non pas des lettres^ mais des lignes et des pages entières de la loi. Le plus juste, faute d'amour, est injuste sept fois le jour, je dis grossièrement injuste; le plus soigneux, négligent; le plus scrupuleux, relâché; ils comptent les moucherons qu'ils ont coulés, et ne voient pas les chameaux qui ont passé sans difficulté.

Ainsi donc, dans quelque sens, à quelque hauteur que vous preniez cette idée de justice, que ce soit la justice envers Dieu, que ce soit la justice envers l'homme, et dans cette dernière les devoirs les plus élémentaires, vous arrivez à cette conclusion, que l'amour accomplit la justice, et que lui seul l'accomplit^ que la charité arrive à la fin de la loi et qu'elle seule y arrive. Mais si elle est la fin, le terme, le sommet de la loi, en est-elle aussi le commencement ou le point de départ? La loi commence-t-elle par l'amour, tellement que l'idée de justice n'ait pas mênie lieu de paraître, que la conscience n'ait pas le temps de la former, et que son nom enfin ne nomme rien ? Non, mes frères; l'amour n'est pas le commencement de la loi; la justice en est le premier mot; la justice a une réalité, une substance indépendamment de l'amour; et il y aurait nonseulement erreur, mais péril à l'oublier. C'est sur quoi nous désirons, mes frères, arrêter un moment votre attention.

' L'amour, nous l'avons vu, est une force pour nous faire

pratiquer le devoir^ et même une lumière pour le discerner; mais Famour n'est pourtant pas le principe du devoir. Le devoir ou le commandement a sa raison en soi^ et la conscience lui rend témoignage avant que Tamour nous ait décidés à l'accomplir. Il est vrai que Tamour lui-même est commandé; car d'un côté Tamour est juste^ et de l'autre il est le moyen d'accomplir tout ce qui est juste ; mais l'amour est à la fin^ non au commencement de la lol^ et tout ce qui est en deçà de l'amour est juste^ obligatoire^ et susceptible d'être reconnu pour tel par celui même qui n'aime pas. En un mot^ la justice est quelque chose à part et en soi; et^ quoiqu'elle ne puisse être accomplie que par la charité^ elle n'est pas la charité.

Ceci, mes frères, semble n'avoir, au premier coup d'œil, aucune importance pratique. Qu'importe, dira-t>on (et pour le dire on s'appuiera sur tout ce que nous avons établi dans la première partie de ce discours), qu'importe que je ne distingue point la justice de la charité, pourvu que, par la charité, j'accomplisse la justice? Il importe beaucoup; car il importe, avant tout, que vous obéissiez; or cette charité, qui n'a pas voulu être justice, à vrai dire, n'obéit pas.

La religion n'est pas uniquement, mais elle est, avant tout, une obéissance. Si vous en retranchez l'obéissance^ quelle idée vous faites-vous de Dieu, et comment le traitez** vous? Laissez-moi vous le dire : vous le traitez comme votre égal, et non comme votre Seigneur; car s'il est votre Seigneur, où est la crainte que vous avez de lui? Vous prétendez l'aimer : nous verrons bientôt si l'on aime en effet un Dieu qu'on ne craint pas; mais quand cela serait pos-» sible, nous dirions encore : l'amour indépendant ne suffit pas sans l'obéissance. Vous ne diriez pas, ciioyep, à votre république, sujet, à votre prince^ soldat^ à votre général ;

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