‹ Nouveaux discours sur quelques sujets religieuxChapitre 19 sur 22 · LA FIN ET LE COMUENCEMENT · texte numérisé non relu

LA FIN ET LE COMUENCEMENT

Nous VOUS aimons^ que cela vous suffise; laissez-nous faire à notre volonté. Car^ alors même que cet amour offrirait au prince^ au général^ à la république^ la garantie que vous les servirez bien^ ils ne sauraient admettre un principe qui annule Tidée du droit et du devoir. Et vous voudriez que Dieu l'admit ! Vous voudriez qu'il sacrifi&t le premier principe de son gouvernement : c'est que tout est à lui^ que tout doit retourner à lui^ et que vous n'êtes point à vous-mêmes ! Vous voudriez qu'il ne fût plus le Dieu jaloux ! Vous voudriez^ pour mieux dire^ qu'il cessât d'être Dieu ! Il est impossible que vous ayez fait ce rêve audacieux et extravagant^ et que vous offriez pour tout hommage à votre souverain cet amour insolent qui méconnaît ses droits. Non^ il ne peut en être ainsi : commencez^ je ne dis pas par obéir (puisqu'à moins d'aimer vous ne sauriez véritablement obéir)^ mais commencez par reconnaître que vous devez obéir. C'est vous dire en d'autres termes : Ne mettez pas la charité devant la justice; ne vous hâtez pas de noyer la justice dans la charité; reconnaissez distinctement que^ soit que vous aimiez^ soit que vous n'aimiez pas^ le commandement est juste^ et que la charité^ qui est la fin de la loi^ n'en est pas le commencement.

Je comprends au reste très bien que vous vouliez le mettre au commencement^ et que par là même vous effaciez l'obligation et la justice^ puisque^ dès qu'elle n'est plus au commencement^ elle ne peut être nulle part. Oui; je le comprends; car cet amour^ tel quel^ que vous mettez à la place de la justice^ vous plaît mieux que la justice, parce qu'il vous laisse indépendants, au heu que la justice vous assujettit. Vous avez peut-être répété plus d'une fois, mais dans un autre esprit que celui qui l'a dite le premier, cette parole fameuse : « Aimez, et faites tout ce que vous

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a voudrez, » Faites ce que vous voudrezl Comme vous iavourez involontairement ce mol flatteur! Comme votre orgueil y trouve sou compte ! Comme vous y abiilez commodément votre liberté, votre moi, tout votre homme naturel ! Comme sous son couvert vous continuez doucement cette révolte prolongée de votre indépendance contre la souveraineté de Dieu ! Comme vous vous sentez heu- , reux de n'avoir à obéir qu'à vous-mêmes ! Car c'est le | propre de l'amour qui n'a pas fait son noviciat et pris ses { degrés à l'école de l'humiliation et de l'obéissance. Cet; 1 amour est tout plein d'orgueil; cet amour est la parure ei I le sauf-conduit de l'orgueil. L'orgueil parait doux et ai- 1 mable sous cette forme, ou plutdt l'orgueil ne parait pas^'fl parce que l'amour, du moins en apparence, nous met ai\M service de nos frères et nous soumet plus ou moins à leu^^ volonté; mais en tant qu'il n'obéit pas, en tant qu'il ner'fl reconnaît pas ou qu il oublie le droit de Dieu, en tant qu'ilA n'aspire- paa a phire à Dieu, mais à soi-même, il n'esk-l autre chose que le plus perfide des déguisements de l'or--! giicil et la forme la plus dangereuse de l'antique ré»* bellion 1

Voulez-vous examiner les choses de près? Vous verres J que la justice est plus rare dans le monde, je ne dis pBfr4 que la charité, dont elb est un élément essentiel, niaÏL' 1 que l'amour, à prendre ce mot dans le meilleur sens po8< 1 sihie. Oui, la justice est plus rare que l'amour, parce- 1 qu'elle est plus diâicîlc, parce qu'elle coûte davanlage^i'l parce qu'elle délecte moins. Une œuvre d'amour n'a paaJ ce goût amer d'obéissance qu'on croit d'avance sentir danSM une œuvre de justice; tout y est liberté, tout y est joie; i^M l'on obéit, c'est sans le sentir, sans le vouloir, sans y ftÊ^M ser; et dans le fuit ou n'obéit qu'à soi. Mais ce sont I^S uiuvres de justice, quuud clks se présentent comme tellai^|

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qui sont pénibles^ et devant lesquelles notre courage expire le plus souvent. Les grandes kcunes^ les grandes taches de notre vie individuelle et socliile^ tiennent moins au manque d'amour qu'au manque de justice; et jamais Tamour^ tel qu'il peut se trouver dans Thomme naturd, ne comblera ces lacunes et n'effacera ces tai^hes. Faui^fl nous faire comprendre d'un mot? Quot de plus nécessaire et quoi de plus rare que la reconnaissante? On en parle comme d'une chose triviale; à entendre parier de l'ingratitude, c'est une exception, une difformité rare».. Hélâs!..i ce qui est vrai, c'est que des Vertus qu'on croit beaucoup moins vulgaires et qu'on prise beaucoup plus, la compassion, la libéralité, le dévouement, sont plus faciles et plus communes que la reconnaissance. Pourquoi? c'est que te reconnaissance est justice avant tout,«t se présente sous la forme d'une obligation et d'une dette.

loi, mes frères, descendons en nous-mêmes et consultons nos souvenirs. De grands sacrifices, dont Tamour nous a suggéré l'idée, nous avons pu les accomplir sans peine ; mais> recommandé par la seule justice^ le plus l^r nous est pénible. L'amour, qui fut l'inspiration des premiers, en est d'avance le salaire, car il y a toujours de !a joie dans l'amout; mais de plus il y a la liberté, le sentiment d'agir par nous-mêmes, et de demeurer nos mattres. Il y a dans la justice quelque chose de vénérable, mais de sévère et d'impérieux; là, mes frères, ne fût-ce qu'à l'endroit de la conscience, nous trouvons un maître; nons sommes tentés de lui • marchander notre obéissance, et trop souvent nous le faisons; nous doublerions volontiers les sacrifices qu'on ne nous demande pas, pour réduire d'aijtlant ou pour réduire à rien ceux que le devoir nous impose; et Ton ne voit que trop de gens généreux et injufltesj obligeants et ingrats, magnifiques et sordides, pro-

digues de ce qu'ils ne doivent pas, avares de ce qu'ils doivent; dévoués aux objets de leur préférence, durs pour qui a des titres sur eux; odieux peut-élre dans la sphère où la Providence les a placés, admirables dèa qu'ils en sortent; volontaires de l'affeclion et déserteurs du devoir; et s'imaginant surpnyer par des sacrifices spontanés et peul'ôtre inutiles la violation de leurs obligations les plus positives et les plus prochaines. Quand vous voyez certaines personnes négliger des devoirs à leur portéi-, bien évidents, bien connusj et en chercher d'autres dans une sphère qui n'est pas la leur, dites-vous bien que c'est parce que des devoirs cherchés ne sont pas des devoirs; ces hommes ont le besoin d'occuper ou d'agiter leur vie; ils ne s'y épargneront pas; ce n'est ni le labeur, ni le sacrifice, ni le danger, c'est la règle qui leur répugne; tl leur est plus facile d'être sublimes que d'élre honnêtes; dirai-je aussi plus facile d'être charitables que d'être justes t non certes, car si celui qui n'est pas charitable ne saurait être complètement juste, celui qui n'est juste n'est pas réellement charitable. La charité de l'homr injuste n'est pas de la charité i c'est ce qui nous reste ypWs exposer.

Jl^pès l'abord, une idée se présente. Le véritable amour ^burrait-il se trouver dans une ftme à qui le devoir n'est pas cher, à qui la loi n'est pas sacrt'e? Avant tout examen on répugne à le croire.

Nf>n, l'homme n'est pas ainsi fait : dans le bien, comi dftns le mal, tout se tient. Le bien est un, comme la vérité est une. La justice est k la cburité ce que le tronc est à la racine. On peut concevoir un arhrc sans cime, on du moins une cime sans développement ; on ne ])eut coin voir une cime sans tronc. L'âme, avant d'i^lre féconi' par 1r rosée de la grâce, peut en étn restée à l'idée dfti

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