LA FIN ET LE GOMHENCEHEKT
justice^ et haleter sans joie sous l'aiguillon de la loi; mais Fâme qui s'est élevée à la charité^ bien loin de renier la justice et le devoir^ s'y attache et s'y complaît davantage.
Voici d'ailleurs une réflexion bien simple^ et que chacun de vous peut faire. Il est clair que les gens envers qui vous manquez de charité^ vous manquez e&vers eux de justice; car si l'on peut^ jusqu'à un certain point, être juste envers quelqu'un sans l'aimer, il est évident que quand on lui fait tort on ne l'aime pas. Là donc où la justice fait habituellement défaut, sans doute la charité manque. Et quand nous voyons un homme être infidèle à<ses premiers devoirs, il aurait beau distribuer tout son bien aux pauvres, et donner son corps pour être brûlé, toujours nous dirions : cet homme n'a pas la justice, il n'a donc pas la charité. Après cela peu importe comment on nommerait le sentiment qui le fait agir pour le bien de quelques-uns; que ce soit bienveillance, compassion^ sympathie, toujours nous dirions de cet homme injuste : Cet homme s'aime lui-même dans autrui, c'est lui-ménoe que cet homme cherche dans autrui; mais il s'est trompé en voulant remplacer la justice par la charité, car la justice ne se remplace point; il s'est trompé en voulant par la charité anticiper sur la justice, car on ne peut anticiper sur la justice, qui est au commencement de la loi; enfin il s'est trompé en croyant, quoique injuste, être charitable; car la justice est une partie essentielle de la charité, la ijharité n'est même qu'une justice supérieure, une justice sublime, mais une justice enfin. Arrêtons-nous sur cette dernière idée.
La charité, ai-je dit, est encore de la justice, et en effets mes frères, la charité ou le véritable amour n'est pas seulement un goût, un attrait, un sentiment; c'est un sentiment sans contredit, mais un sentiment réfléchi. Bien loin
(jae l'idée de devoir lui soit étrangère, elle lui est constamment présente; elle fait sa force et sa solidité; elle le soutient, si j'ose parler ainsi, comme dans le corps humain les os soutiennent la chair. L'homme qui aime de cet amour vendable éprouve sans doute une joie vive à aimer et à déployer son amour; mais ce n'est pas cette joie naturelle qui le détermine; il sent d'abord et n'oublie jamais que l'amour est un devoir, que la charité est une justice. Il sent que la charité, dans ses plus libres et ses plus sublimes élans, aspire à l'accomplissement d'une loi. Il ne croit pas, en la déployant, être plus que juste; il ne croit même jamais être enti(>rement juste; en faisant trop aux yeux des hommes, beaucoup trop peut-être au prix de ce qu'ils ont droit d'attendre de lui, il croit â peine faire assez; et ce que le commun des hommes appelle ipsEîce complète n'est pour lui que le point de dt ma rudiment de la justice véritable.
■►C'est là l'esprit de la charité, c'est par là qu'elle se dîs- ■ogue de lotit ce qu'on serait tenté de prendre pour elle. Hk croit n'être que justice, comme aussi elle n'est que BBIlice. Elle devient naturelle au cœur, elle devient une partie de la vie, mais cependant elle est plus qu'un sentiment naturel, qu'un instinct sympathique; elle respire it la fois l'obéissance et la liberté ; elle est la fin du conijjMpdenient, mais elle en fait partie. .
■rpuisque tel est le rapport intime entre la justice et la biarilé, jugez si l'homme qui n'est pas juste peut, quai na'il fasse, être qualifié de charitable, et si, par consé- Bnent, quoi qu'il fasse, il peut se flatter d'avoir accompli Kt loi. Aussi, mes frères. Dieu voulant faire lleurir dans nos ca'urs le véritable amour, qui est l'avant-goùt et le gage de la vie éternelle, a commencé par nous parler de justice; il en a réveillé l'idée dans notre esprit avec le scn-
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liment da nos injustices ; il a, par les injonctions et les menaces de la loi^ refait l'éducation de notre conscience; il a fait éclater^ dans les souffrances imméritées et volontaires de son Fils^ Tinviolabilité de Tordre moral ; et c'est tout pénétrés de ces idées que nous avAas été ooïKiaits vers la gràce^ qui aHe-méme^ comme gràca^ est une consécration de la loi ; et c'est au pied de cette même croix qui nous enseigne la justice que nous avons appris ce que doit être l'amour; car n'est-ce pas de là que retentit dans nos cœurs cette parole sacrée : « La charité de Cbrist nous a étreinte tenant ceci pour certain^ que si un est mort pour a tous^ tous aussi sont morts^ et qu'il est mort pour touS; a afin que ceux qui vivent ne vive^j^t^plus pour euxa mêmes? » Ainsi c'est dao^ le sol de la justice <|tie la charité a germé^ et c'est dans ce sol qu'elle pui9era éte^ nellement la sève qui monte à ses rameaux et les couvre de fleurs et de fruits. '
Ne séparez donc point ce que Dieu a si étroitement uni; et dites-vous bien qu'il n'y a point de justice complète sans la charité (c'a été l'objet de nos premières réflexions);*,»! de charité vraie sans la justice (c'est ce que nous venons d'exposer). Il n'y a pas ici de choix possible; la vérité ne peut^j5g^cceptée à moitié; on ne peut là diviser qu'en la ^JlUe est sans couture^ comme la rebe de notre : 8(BS parties séparées ne sont que des lambeaux; ^0et étrange partage^ ce qu'on appelle la moitié l'est parce que^ dans la pratique aussi bien que dans la théorie^ cette moitié n'est rien^ que le monde est rempli de gens qui acceptent l'une ou l'autre moitié de l'Évangile, les uns avec la justice, mais quelle justice! les autres avec la charité, mais quelle charité ! et pareillement les uns la loi sans la grâce, et les autres la grâce sans la loi. A Dieu ne plaise que nous soyons semblables ni aux
uns ni aux autres! Choisissons^ comme Marie^ entre Jésus- Christ et le monde^ mais ne choisissons pas dans Jésus- Christ. Quand cette sainte femme le contemplait^ assise à ses pieds^ pourquoi Jésus-Christ dit-il qu^elle avait choisi la bonne part qui ne lui serait point ôtée? C^est que dans Jésus-Christ elle trouvait^ elle reconnaissait à la fois la justice et la charité^ la grâce et la loi.
Soyez toujours joyeux, 1 Thess., V, 16.
La joie peut-elle être Tobjet d'un précepte, d'une recommandation formelle? On est porté d'abord à le nier. La joie n'est point une action; elle n'est pas même un sentiment moral Je veux dire une de ces dispositions de l'âme dont l'âme est plus ou moins responsable. Elle est simplement un état fort désirable^ pourvu qu'il ne se déploie pas aux dépens de la conscience et du devoir. On est juste, sincère, bienfaisant, à condition de vouloir l'être; on est joyeux si l'on a sujet de l'être, on est joyeux si l'on peut; et la joie n'étant au fond que le sentiment intérieur et la vive impression du bonheur, il semble qu'il n'est pas plus naturel de nous exhorter à la joie qu'il ne le serait de nous exhorter au bonheur.
Et cependant, mes frères, ce n'est pas l'Évangile seul, ni l'Évangile le premier, qui nous a recommandé la joie. Les philosophes n'y ont pas manqué ; et vous remarquerez même qu'ils n'ont été, en cela, que les échos de cette sagesse populaire qui, dans tous les temps, a suggéré à la philosophie ses plus importantes maximes. « Tenez-vous a en joie, » tel était, chez nos ancêtres, le vœu qui accompagnait fort souvent les paroles d'adieu. Les sages de ce
monde n'ont fait qu'imprimer leur sceau et ajouter une forme plus précise à cette vague recommandation; et il faut, mes frères, leur rendre justice : dans leur point de Tue et dans la mesure que comporte leur lumière, ils ont iftu raison. Organes de la conscience humaine, ils ont, nous jpouvons le reconnaître) le cogamencement de toutes les ÎKrités, que Dieu seul pouvait achever et compléter en les Birigeant vers lui, en les prolongeant jusqu'à lui.
Les sages de ce monde avaient raison : la tristesse est la lort de l'flme, la joie en est la vie. La tristesse nous re- >ule et noua resserre en nous-mêmes; la joie nous ouvre, ^lour ainsi dire, nous dilate et nous répand; elle.est pour les Ames ce qu'une douce chaleur est pour les corps. Tout le monde l'a éprouvé : la tristesse (j'entends la tristesse selon le monde) est la disposition la plus contraire à l'emploi de nos facultés, et par conséquent à l'action. On n'est jamais déterminé k l'action que par quelque attrait ou quelque espérance. Or la tristesse décolore tout; elle dé- ^Bouîlle les objets de leurs charmes et l'avenir de ses per- «ctives; elle ôle k l'âme tous ses ressorts; elle enchaîne utes nos forces; elle nous paralyse intérieurement; elle lus FgDd par iJi inutiles à nous-mêmes et aux autres; et, lUS ces deux rapports ft la fois, elle a encouru et mérité ^apathËnie des philosophes.
La joie, condition de développement, d'énergie et d'actton, la joie, principe de vie, leur a paru d'autant plus tecommandahle. Et en effet, elle devrait être recommandée, si elle pouviiit l'être. Mai$ qui peut sérieusement, ^i peut, pour elle-même, recommander la joie î Qui •eut, d'une main, nous en montrer l'obligation, sans nous m indiquer, de l'autre, les motifs ou les moyens! Qui peut mirtout nous prescrire une joie permanente, continue? yui peut nous obliger d'en faire le fond et le lissu de notre
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vie intérieure^ lorsque laxlouleur est petit^tre le fohd et le tissu de notre vie extérieure^ ou lorsque^ dans cette vie intérieure elle-même, la tristesse^ prenant lôs devants^ s'est emparée de Tàme entière par reffet, tantôt du tem* pérament^ tantôt de la réflexion?
vous qui me commandez d'être joyeux^ changes donc mon tempérament qui me porte invariablement à la tris* tesse^ ou détruisez par des faits^ par des foits décisifs, le résultat vers lequel d'autres faits ont entraîné de force ma pensée. Et si vous ne pouvez me pourvoir d'un nouveau tempérament, ni abolir les réflexions qui ont fait de la tristesse. la couleur dominante de ma vie, qft^avez-vous à me proposer sinon ce que je trouverai fort bien sans vous, ce que je me suis déjà conseillé, ce que tout homme, avec plus ou moins de succès, oppose à ces flots de tristesse qui reviennent sans ceifee, du sein de la vie, comme d'un profond océan, baigner l'âme et la pénétrer : la distraction, l'oubli de soi-même et l'étourdissement?
Car toute âme, n'en doutez pas, porte en soi, sans se l'avouer, un trésor de tristesse. Et c'est même une condition de notre nature, que toujours, à nos joies les j^lus vives, je ne sais quoi de triste se mêlé, comme en tfj^hant d'allégresse un lointain murmure, un gémissem^ mal étouffé; on dirait que le bruit même de la joie va réveiller au fond de l'âme une douleui^ assoupie; on.dirait que le sentiment de notre misère attende ce moment précis pour nous saisir et nous étreindre, et que les feux qui s'allument dans notre nuit servent, de signal au fantôme. Nous pou^ vons aller plus loin, mes frères, sans anticiper sur les idées que la suite de ce discours doit nous amener; nous pouvons dire que la joie la plus pure, la plus profonde et la plus sainte n^est jamais, tant que la chair et la vie nous détiennent dans leurs liens, jamais exempte de quelques
ntoun mélancoliques; ces retours, à la vérité, sont loin de la troubler et de l'appauvrir; ils la nourrissent au contraire; ils lui donnent lieu d'éclater; ils lui mettent dans la bouche de nouveaux cantiques. Néanmoins celle joie e^t le miel de Samson ; il a été trouvé dans la bouche du lion ; ce doux est né du Vamer; et si cet amer ne se fait plus sentir, il a soin de se rappeler à notre pensée.
Aucune joie, par conséquent, sans trouble ou sans mélange; et si vous êles jaloux, mes frères, de noua opposer, non pas un fait qui nous démente (vous n'en trouverez point), mais un fait qui, multiplié, paraisse donner à la joie, dans le monde et dans la vie, plus de place que nous ne paraissons lui en accorder; si' vous cherchez, en un mot, un exemple de la joie la plus pleine et la plus entière que le monde puisse goûter, mes frères, nous vous aiderons volontiers dans votre recherche, et nous vous épargnerons des tâtonnements superflus. Suivez-nous vers ces hommes en qui la plus excellente partie de l'humanité est, pour ainsi dire, abolie; suivez-nous vers ceux qu'aucune noble pensée ne visite jamais; suivez-nous vers ceux k qui la langue de l'Ame est complètement étrangère et inintelligible, vers ces hommes perpétuellement distraits, vers ces cœurs inexprimablement légers, trop légers pour descendre jamais au fond de leur misère, trop vains pour être malheureux, et en qui la douleur morale nu trouve pas où
s'arrêter, ni même où se prendre Voilà les élus de la
joie, voilfi ceux que la tristesse connaît à peine, qu'elle ne visite que de loin à loin , et qu'elle parait oublier, jusqu'au moment où, pour en finir, elle viendra tomber de tout son poids sur ces frêles fimes, trouvant plus facile, hélas! de les écraser que de tes émouvoir.
La tristesse, au contraire, est le lot des flmes profond* j et des intelligences fortes. Soutl'pir davantage est le prirt-J