LA FOLIE DE LA VÉRITÉ
Si quelqu'un de vous pense être sage en ce monde, qu'il devienne fou pour devenir sage, 1 Cor. in, 18.
Le christianisme n'a pas laissé à rincrédulité la satisfaction d'être la première à le taxer de folie. Il s'est hâté de s'en accuser soi-même. Il a professé le hardi dessein de sauver les hommes par une folie. Il ne se faisait donc aucune illusion; il savait que sa doctrine passerait pour insensée^ il le savait avant l'expérience^ il le savait avant que personne l'eût dit; et il s'en allait^ cette folie dans la bouche^ cette folie pour étendard^ à la conquête du monde. Si donc il est insensé^ c'est à bon escient et le voulant bien; et ceux qui lui reprocheront sa folie seront du moins obligés de convenir qu'il a prévu leur reproche et qu'il l'a bravé.
Jamais prévision aussi calme^ jamais appréciation aussi exacte des obstacles^ des moyens et des chances ne distinguèrent un chef de système ou un fondateur de religion.
Jamais personne n'entra si bien dans Tesprit de ses adversaires^ et ne sortit aussi complètement de son point de vue pour se transporter au leur. Quand on voit à quel point le christianisme se juge contraire au monde^ et le monde contraire à lui^ on a l'idée d'une incompatibilité si essentielle et si profonde, qu'on ne peut s'empêcher de se demander avec quelle espérance et, pour ainsi dire, de quel droit cette religion se propose au monde; et il ne reste de choix qu'entre deux suppositions, celle d'une extravagance absolument sans exemple, ou celle d'une inspiration secrète et d'une force surnaturelle.
Certes, mes frères, nous ne songeons pas à prétendre que ce caractère d'une doctrine soit à lui seul une présomption en faveur de sa vérité. L'erreur aussi peut avoir l'air de la folie, parce que l'erreur est quelquefois une folie. Je dis folie au jugement des hommes; car elle l'est sans aucun doute au point de vue de Dieu. Mais nous disons que si ce caractère manquait à la religion, nous ne saurions la présumer vraie. Une religion qui paraît raisonnable à tout le monde ne saurait être la vraie religion; à cet assentiment général accordé sans résistance, je^econnais que Dieu n'a pas parlé; le sceau n'est point fevé, la lumière n'a point éclaté; je dois attendre encore.
Cette idée elle-même n'est point une folie, et si sa vérité ne frappe pas d'abord, si elle ne se présente pas comme une révélation de sens commun, elle se déduit sans effort d'autres vérités que le sens commun révèle, et que nul homme, à moins d'être lui-même privé de sens commun, ne songe à désavouer. Chacun, s'il veut raisonner un peu, se rangera du parti de ce paradoxe, et verra peu à peu cette pensée étrange devenir^pour lui une vérité de bon sens. Chacun reconnaîtra que la vraie religion doit, à son apparition parmi les hommes, être saluée de tous
DE LA VERITE. il
côtés par cette accusation de folie^ que le christianisme a si hautement bravée.
Laissons aux philosophes et aux hommes de Tart le soin de définir exactement la folie. Elle a du moins un caractère constant^ qui est de rendre Thomme impropre à la vie humaine, à ne prendre la vie humaine que dans ses conditions les plus essentielles. Le fou^ de même que Timbécile^ ne fait plus partie de la société^ à laquelle ne laissent pas d'appartenir^ dans toute, la force du terme, le plus simple des hommes^ le plus ignorant^ et je dirai presque le plus sauvage. La folie^ qui n'a d'ailleurs aucun rapport avec le crime^ a du moins ceci de commun avec lui^ qu'elle nous sort violemment de l'humanité. La folie est une monstruosité dans l'ordre intellectuel. Or^ comme le sceau de cette monstruosité est de croire ou de voir ce que ne croit et ne voit aucun homme bien organisé et sain de corps et d'esprit, comme c'est nécessairement avec ce caractère que se produit la folie, il en résulte que, partout où ce caractère se produit, il éveille l'idée de folie; en sorte que l'homme même à qui ne manque aucune des conditions dont se compose l'idée de l'humanité, est néanmoins, faute d'un terme plus juste, qualifié d'insensé ou de fou lorsqu'il se trouve seul de son avis au milieu de son peuple ou de son siècle; et s'il rencontre des compagnons de son erreur, ou prétendue, ou réelle, ils partagent avec lui, aussi longtemps qu'ils sont en petit nombre, le même titre et la même flétrissure.
Non-seulement une opinion que tout le monde repousse, mais une espérance que personne ne partage, ou un dessein auquel personne ne s'associe, accusent de folie devant la multitude le téméraire qui les a conçus et qui les nourrit. Son opinion peut sembler juste, et son but raisonnable ; il n'est fou que pour vouloir les réaliser : sa folie est de
croire possible ce que tout le monde estime impossible. Que dis-je? il est fou à meilleur marché encoi^Si^ renonçant à espérer, il ne renonce point à désirer; s'il fait dépendre son bonheur d'un but impossible à atteindre, ou d'une réparation impossible à effectuer; si, dans l'absence d'un bien qui lui paraît indispensable, d'un idéal qui est devenu comme une partie de son âme, il juge sa vie perdue et ne trouve de la saveur à aucune des joies qu'elle offre au reste des hommes, eût-il rempli d'ailleurs tous les devoirs que sa qualité d'homme lui impose, victime et jouet d'une idée fixe, il est fou par ce côté du moins, et le respect qu'on lui porte n'empêche pas d'appeler insensée une douleur qu'on ne comprend pas.
On ne lui applique pas toujours ce mot flétrissant; mais ce qu'on ne dit pas, on le pense; ce qu'on n'afiîche pas, on le laisse voir. Cet homme n'est pas un fou, mais il a une pensée folle. Car la folie n'est pas nécessairement une obscurité dont toute l'âme soit enveloppée ; ce n'est quelquefois qu'un endroit ténébreux dans une vive lumière. Ces ténèbres sont plus ou moins épaisses, plus ou moins répandues : il y a des degrés dans la folie; mais, après tout, c'est de la folie; il ne faut pas marchander sur le terme, et le monde appellera toujours insensé celui qui veut être sage tout seul.
Car, d'ailleurs, le monde veut bien qu'on soit sage, il le dit du moins; mais il ne reconnaît pas la sagesse hors de l'avis et de la pratique du grand nombre. Il honore les principes, il veut qu'on se règle sur des principes; mais on dirait qu'il n'en connaît qu'un seul, l'autorité du nombre. Du moins, le nombre, et le temps aussi, sont à ses yeux une si forte présomption de la vérité, qu'il se donne rarement la peine d'examiner si un seul ou quelques-uns n'auraient point raison contre tous; et il semble qu'il voudrait obliger
b Yérité, la véHté qui n'a rien de commun avec l'espace et la durée^ à ralever néanmoins de Tespace et de la durée.
Cette piévmtion^ mes chers frères, n'est pas sans quelque fondement. Il n'est pas naturel de supposer que la vérité ait été faite pour être le partage du petit nombre. Elle était une partie, et la meilleure, du patrimoine de l'humanité; elle ne devait pas s'endormir durant des siècles pour se réveiller à un moment donné, ni se perdre loin de l'esprit de l'humanité, pour se retrouver dans la pensée de quelque individu privilégié. La vérité, nécessaire à tous, devait être à la portée de tous, et présente sans cesse à l'esprit de tous. Telle était la condition de la vérité dans l'état sain et régulier de la nature humaine. Or, cet état primitif, on ne croit pas en être sorti, ou, si on le croit, on l'oublie; ou, enfin, l'on croit à la chute sans croire à ses principales conséquences. On ne se dît pas que l'une des premières doit être l'engourdissement du sens moral et l'obscurcissement de nos lumières naturelles. On ne réfléchit pas que les connaissances qui dépendent d'un certain état de Tâme s'altèrent avec cet état même, et qu'une conscience dont la vigilance est endormie laisse pénétrer dans l'esprit toutes sortes d'erreurs. On ne voit pas que notre âme n'est plus un miroir où la vérité se réfléchit d'elle-même, sans que notre volonté y soit pour rien, mais une surface opaque où sans cesse il faut la graver de nouveau ; que, depuis la chute, la foi est si peu indépendante de la volonté, qu'au contraire la volonté en est une condition et un élément; que la vérité n'a donc plus une évidence irrésistible, ni par conséquent la propriété de faire la même impression sur tous les esprits et de les subjuguer tous d'un même coup. On ne voit pas qu'au contraire l'humanité ayant été corrompue dans sa source, c'est à grand'peine que certaines vérités élémen-
taires^ et nécessaires à rexistence de la société^ se sont conservées, et moins encore, il faut Taveuer, comme vraies que comme nécessaires. On ne se dit pas que certaines erreurs, commodes à tous, ont pu facilement pénétrer dans le monde par une porte aussi mal gardée que celle des cœurs, y prendre de Tautorité, s'y établir sur un pied respectable, y devenir la règle de la conduite et la bienséance des mœurs. Peut-on nier qu'il y ait eu des erreurs universelles? Que dire de l'esclavage, effroyable iniquité dont personne, durant des siècles, n'a eu la moindre honte ni le plus léger remords ; qui n'a reculé que pas à pas devant la lumière croissante de l'Évangile, et que défendent encore, ô triste condition de notre nature ! des hommes civilisés qui croient en Jésus-Christ? Quand ces erreurs viennent à être arrachées de l'esprit humain, c'est avec leurs racines, c'est pour toujours; et la conscience de l'humanité ne restitue jamais aucune de ses conquêtes. Mais ces erreurs ont régné; mais les siècles se les sont transmises intactes et vivantes; et si le consentement universel est le sceau de la vérité, elles sont aussi irrécusablement vraies qu'aucune des vérités qu'on appuie sur le consentement universel. Vous vous en étonnez, mes frères? Soyez-en épouvantés, mais ne vous en étonnez pas : si la chute n'avait pas eu ces conséquences, j'ignore quelles conséquences elle aurait pu avoir, et je serais réduit à n'y voir qu'une pure fable, ou, de toutes les vérités, la plus insignifiante et la plus insipide.
On raisonne toujours comme si rien ne s'était passé depuis le jour où Dieu, regardant son œuvre, vit que ce qu'il avait fait était bon. On parle de la vérité comme si sa condition parmi nous était toujours la même. On aime à se la représenter enveloppant, accompagnant l'humanité, comme l'atmosphère enveloppe, presse, accompagne
notre ferre dans son voyage à travers les cieux. — Mais il n'en est pas ainsi : la vérité n'est pas attachée à notre esprit comme l'atmosphère au globe que nous habitons. La vérité est une suppliante^ qui^ debout sur le seuil^ s'efforce incessamment vers le foyer d'où le péché Ta bannie. A mesure que nous passons et repassons devant cette porte qu elle ne quitte pas^ cette figure imposante et triste fixe pour un moment notre regard distrait. Elle réveille à chaque fois dans notre mémoire je ne sais quel vague souvenir d'ordre^ de gloire et de bonheur; mais nous passons^ et l'image s'efface. Nous n'avons pu répudier entièrement la vérité; nous retenons d'elle quelques fragments sans liaison^ ce que notre œil affaibli peut supporter de sa lumière^ ce qui nous est proportionné; le reste^ nous le rejetons^ ou nous le défigurons jusqu'à le rendre méconnaissable^ gardant toutefois (et c'est là un de nos malheurs) les noms des choses que nous ne possédons plus. La vérité morale et sociale est comme une de ces inscriptions tumulaires sur lesquelles tout le monde passe en allant à ses affaires^ et qui vont de jour en jour s'effaçant davantage^ jusqu'à ce qu'un ciseau secourable vienne en approfondir les traits dans cette pierre usée^ tellement que tout le monde soit forcé de l'apercevoir et de la lire. Ce ciseau est entre les mains d'un petit nombre d'hommes qui se tiennent obstinément baissés vers l'inscription antique^ au risque d'être heurtés et foulés sur le marbre par les pieds inattentifs des passants; c'est-à-dire que cette vérité, tombée dans l'oubli, ce devoir tombé en désuétude, trouvent un témoin dans la personne de quelque homme qui n'a pas cru, sans autre examen, que tout le monde eût raison, précisément et uniquement parce que c'est tout le monde.
Les étranges choses que dit cet homme étrange, et que
quelque autre répète après lui, ne laisseront pas tfêtrc crues tôt ou tard, et pourront devenir Topinion générale. Pourquoi? parce que la vérité est la vérité; parce qu'elle» correspond à tout, parce qu'elle suffit à tout; parce qu'en général, et en définitive, elle nous convient mieux que Terreur; parce que, liée atout l'ordre du monde par d'intimes rapports, elle a mille avocats involontaires dans nos intérêts et dans nos besoins ; parce que tout la demande, parce que tout crie après elle; parce que l'erreur s'épuise et se déshonore elle-même; parce que le mensonge, qui d'abord semblait profiter à tous, a fini par nuire à tous, en sorte que la vérité s'assied à sa place, au moins par droit de déshérence. Les ennemis concourent avec les amis, les obstacles avec les moyens, pour ce résultat imprévu; des combinaisons dont il est impossible de se rendre compte, et dont Dieu seul a le secret, assurent cette victoire; mais la conscience n'y est pourtant pas étrangère, car il y a en nous, quoi que nous fassions, un témoin de la vérité, témoin timide et tardif, mais qu'une force supérieure arrache à sa retraite et oblige enfin de parler. C'est ainsi que les vérités les plus combattues, et soutenues d'abord par Jes organes les plus méprisés, finissent par devenir, à leur tour, des convictions populaires. Et telle est notre espérance au sujef de la vérité qui renferme toutes les vérités, ou au sein de laquelle elles se reforment toutes : nous croyons bien, conformément à la promesse divine, qu'un temps viendra où l'Évangile de Jésus-Christ sera, sinon aimé de tous, du moins cru et professé par tous.
Cela n'empêche pas que toutes ces vérités n'aient été combattues, et que leurs premiers témoins n'aient passé pour des insensés. A la tête de chacun des mouvements qui ont profité à la dignité de la race humaine, que voyez-
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Toas? des insensés; et le mépris qu^ils se sont attiré par leur folie a toujours été proportionné à la grandeur de leur entreprise et à la générosité de leur intention. Les véritables héros de l'humanité ont tous été décorés de cette insultante épithète. Et tel aujourd'hui qui^ dans un pieux enthousiasme^ ou bien encore pour plaire au monde^ célèbre ces hommes dont la gloire est d'avoir osé déplaire, se serait peut-être, de leur vivant, associé à leurs persécuteurs. Il les honore, non parce qu'ils sont honorables, Duds parce qu'il les voit honorés. Ses pères ont tué les prophètes, et lui, leur fils, subjugué par l'universelle admiration,*bâtit des tombeaux aux prophètes.
On exige (et c'est toujours par oubli de la condition où nous sommes tombés) que la vérité se présente avec l'avantage de la simplicité et de la clarté ; on lui en fait une condition, on veut la reconnaître à cette marque. Cela est admirable ! Mais pour qu*elle nous paraisse simple, ayons d'abord un œil simple comme elle. Est-ce la faute de la vérité si, notre cœur étant partagé, notre esprit l'est aussi, et si les axiomes de l'homme innocent sont les problèmes de l'homme déchu? Mais, sans insister sur cette réponse, qui ne peut être acceptée par ceux qui ne croient pas à la chute première, faisons-en quelque autre qui soit au point de vue et à la portée de tous. Si l'on veut faire de la clarté et de la simplicité la marque de la vérité, on risque, dans beaucoup de cas, d'embrasser l'erreur en croyant embrasser la vérité; car l'erreur, la plupart du temps, a sur la vérité l'avantage de la simplicité. L'erreur ne fait bien souvent que supprimer un des éléments de chaque question, pour se procurer, par cette suppression arbitraire, un simulacre d'unité. Toute vérité, dans l'état actuel de la nature humaine, se compose de deux termes qu'il faut concilier^ et ne devient vérité dans notre esçnl c^<^ '^'^x V^
conciliation de ces deux termes. Ce sont toujours deux éléments à réduire à un seul, ou par leur conciliation, ou par la suppression de Tun des deux. Le premier pas vers la vérité est de reconnaître Texistence des deux éléments; le second est de les réunir sans les détruire. Or, à quel point en sont la plupart des hommes sincères et sérieux, ou, pour mieux dire, à quel point en est rhumanité? Au premier, c'est-à-dire à la reconnaissance de cette duplicité. C'est dire que Tesprit humain, en général, est en dehors de cette condition de simplicité dont on voudrait faire le caractère et la marque du vrai. Qui donc s'appropriera cette marque et ce caractère? Sans aucun doute ceux qui se débarrasseront d'un des éléments de la question, ou d'une des parties de la vérité, pour n'avoir affaire qu'à une seule. C'est leur opinion qui paraîtra simple, et dans un certain sens elle le sera en effet. Et comme cette simplicité flatte à la fois la paresse et l'impatience de l'esprit humain; comme, d'un autre côté, l'esprit humain porté en soi-même le sentiment qu'il n'y a de vérité que dans l'unité, ravi de cette unité factice et fausse, l'homme se jettera avec empressement vers les opinions qui la lui présentent, et les maintiendra jusqu'à ce qu'il soit contraint de reconnaître leur fausseté dans leurs conséquences, qui font violence à la nature des choses et à sa propre nature.
Qu'est-ce qui a fait la fortune des plus funestes erreurs, soit dans Tordre religieux, soit dans l'ordre civil? Leur grand air de simplicité. Qu'a-t-on allégué en leur faveur? Le sens commun. Le vulgaire, le monde entier se laisse prendre à cet appât. Mais la vie humaine refuse obstinément de s'asseoir sur cette base. Le sens commun ne crée aucune doctrine dont l'homme se puisse contenter. Les idées auxquelle3 l'homme est obligé de remonter pour
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(kmner de la dignité à sa vie sont bien plutôt des paradoxes que des idées de sens commun. Sans doute il fut un temps où rhomme les obtenait par intuition immédiate^ et sans l'intermédiaire de la réflexion^ parce que ces idées ne se distinguaient point de son existence même ; mais ce temps n'est plus : la lumière pure s'est brisée dans le prisme du péché; la force capable d'en rassembler les ityons n'est pas au dedans de nous^ et le sens commun n'a pas remplacé Tintuition. S'il se fait encore dans ce monde des choses grandes et sublimes^ ce n'est pas sous Fiaspiration du sens commun^ mais sous quelque lueur de la primitive clarté; ce n'est pas au sens commun qu'on les rapportera^ car c'est en son nom qu'on les condamne. Aox yeux d'une foule de gens^ l'abnégation^ l'humilité^ le martyre, n'ont pas le sens commun.
Mes frères, j'ai rappelé un fait^ et j'en ai donné l'explication. Le fait^ c'est qu'une risée générale a maintes fois accueilli ceux qui venaient rappeler aux hommes quelque principe d'étemelle justice^ quelque vérité essentielle à la dignité humaine ; et l'explication que j'en ai donnée^ c'est la chute. Maintenant^ laissons^ si vous le voulez, l'explication , et tenons-nous-en au fait. Nous demandons seulement qu'on l'affirme ou qu'on le nie. Or, je suppose liardiment qu'il n'est personne ici qui le nie. Car, que certaines opinions individuelles , qui sont devenues plus tard l'opinion ou le sentiment universel, aient fait traiter leurs premiers partisans d'insensés ou de criminels, qui voudrait le contester? £t pour soutenir que ces opinions, devenues universelles, étaient pourtant des erreurs, il faudrait une disposition d'esprit, et même un état moral, qu'il ne nous est pas permis de prévoir. Je rappelle seulement que la torture, l'esclavage, l'avilissement du sexe iaible^ et la contraiate en matière de religion, ont été
parmi nous des vérités de droit public et presque des articles de foi, et qu'il est tel pays où ITiomme qui voudrait empêcher les veuves de se brûler sur le cadavre de leurs époux, passerait pour un extravagant ou un impie. Supposons donc le fait dont il s'agit admis par tous nos auditeurs, et ne nous occupons plus qu'à l'apprécier.
Si les défenseurs des vérités les plus nécessaires, et aujourd'hui les plus évidentes, ont à toutes les époques et dans tous les pays encouru le surnom d'insensés; s'ils ont été haïs, méprisés et persécutés; si la vérité dont ils étaient les messagers n'a pénétré que lentement et par un chemin sanglant dans l'opinion, dans les lois et dans les mœurs; s'il a fallu à cette exilée des siècles pour arriver, comme nous le disions, du seuil jusqu'au foyer, — quelle est, nous le demandons, la condition de la vérité sur la terre, et la situation de l'homme par rapport à la vérité ? Ne parlons plus de chute, admettons que l'homme ne soit pas tombé ; ne cherchons pas ce qu'il a pu être jadis, voyons seulement ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire depuis l'époque la plus reculée où nous puissions remonter à l'aide des monuments. Quelle est, à l'égard de la vérité, la disposition d'un être qui la repousse d'abord ; qui méprise ceux qui la lui apportent ; qui, lorsqu'il l'accepte, l'accepte moins qu'il ne la subit; qui ne la reçoit que peu à peu, décousue et fragmentaire; qui s'y attache enfin, je l'avoue, et ne s'en dessaisit plus, mais comme un époux qui, pendant de longues années, s'est montré stupidement insensible aux vertus de son épouse, et ne cède à la fin qu'à l'inconcevable obstination d'une patience et d'une affection presque surhumaines ?
Cet effort, ce labeur sanglant avec lequel l'humanité, luttant pour ainsi dire contre elle-même, se ressaisit, une à une, des vérités les plus nécessaires, la mauvaise grâce
DE La VERITE. âl
qu'elle y met^ et Timpuissance où elle est de s^en empêcher^ signalent deux choses à la fois : la première^ qu'elle ne saurait se passer de la vérité ; la seconde^ qu'elle n'est plos en communion avec la vérité. Or la vérité est une^ et toatesces vérités successivement retrouvées n'en sont que les parties ou les applications diverses. Toutes ces vérités^ qu'on appelle quelquefois des principes^ sont les conséquences d'un premier principe. Ce principe les renferme toutes; c'est ce principe qui les lie; c'est dans ce principe qu'elles puisent leur évidence^ leur vie et leur immortalité. Ce principe est la première vérité qu'il faut remettre en honneur^ la premier^ himière qu'il faut rallumer; il rallumera de lui-mémë toutes les vérités éteintes^ leur distribuera une lumière égale^ et nourrira toutes ces lampes éparses d'une buile divine^dont la source est inépuisable parce qu'elle est divine. Il doit y avoir une clef de tous les problèmes^ une première connaissance au moyen de laquelle on connaît tout; la vérité estune^ puisque l'homme est un; elle est une^ ou elle n'est pas.
Nous ne disons rien qui soit nouveau. Cette idée est même ce que l'esprit humain a le mieux conservé de son ancien héritage. Il s'est toujours efforcé de rattacher toutes ses pensées^ toute sa vie^ à un grand et unique principe. Cet effort a donné naissance à toutes les religions^ car ce premier principe ne pouvait être que Dieu^ et il s'agissait seulement de se faire une idée de Dieu. Mais l'homme n'a pu manquer de faire Dieu à son image^ et ses religions diverses ne l'ont point surpassé lui-même; car s'il se fait imposer par elles des actes et des privations qu'autrement il ne se fût point imposés^ ces peines^ qui sont de son choix ^ ne l'enlèvent point à lui-même. Ainsi ces religions ne changent point le principe de sa vie intérieure^ elles ne
extérieurement que pour le laisser libre
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dans le fond; en un mot, elles ne substituent point à l'homme naturel un homme nouveau. Et comme elles prennent Thomme tel qu'elles le trouvent à un point donné de Tespace et de la durée, elles sont nécessairement temporaires et se retirent devant un degré nouveau de culture et une forme nouvelle de civilisation; mais, à leur début, quelque absurdes qu'elles puissent être, elles n'ont point été taxées de folie, parce qu'elles ne sont qu'une forme donnée à l'état moral de tous; cette forme elle-même est résultée du temps, du lieu et des traditions; elle est née et elle a grandi avec le peuple; elle lui est propre et naturelle comme ses mœurs; et il n'a garde d'accuser d'extravagance son propre ouvrage et sa propre pensée.
Mais qu'une doctrine se présente, qui, bien loin d'être faite à l'image de l'homme tel qu'il est, paraisse faite an contraire à l'image de l'homme tel qu'il n'est pas; une doctrine qui oblige l'homme à se surpasser lui-même, et qui change le niveau, non de telle classe, ni de telle activité, ni de telle faculté, mais de toute la vie humaine; une doctrine qui place le but de l'humanité ptUs haut que ne le place aucun individu ni toute l'humanité, comment, à votre avis, sera-t-elle accueillie ? Quoi ! les applications particulières du principe ont valu le mépris et l'outrage à ceux qui les ont proposées, et le principe même de toutes ces applications, celui qui les renfermait et qui en fait pressentir bien d'autres encore, n'appellerait pas sur ses défenseurs l'outrage et le mépris 1 On hait les conséquences, et l'on ne haïrait pas le principe qui les sanctionne, qui les garantit, et qui en produira sans cesse de pareilles I Mes frères, nous ne le pensons pas. Ce principe ne se sauvera de la haine que par le mépris, ou plutôt il essuiera tour à tour l'un et l'autre : la haine de la part de ceux qui ne pourront s'empêcher de le soupçonner vrai ; le mépris de la part de
œoxqui^ n'y voyant qu'un préjugé différent des leurs, ne le croiront pas assez redoutable pour mériter d'être haï. Disons mieux, mes frères, les uns et les autres seront comme forcés d'y voir une folie. Car quel est ce principe qw vient créer, pour ainsi dire, une autre nature humaine ? Ce ne peut être une abstraction, ce doit être un bit. Ce doit être un fait d'un ordre nouveau, puisque les bits ordinaires nous laisseraient dans notre condition ordinaire. C'est donc un fait divin, puisqu'à Dieu seul appartient de créer un fait d'un ordre nouveau. C'est donc un fait que nous ne pouvons prévoir. Et parce que nous ne pouvons le prévoir^ nous ne pouvons le comprendre. Ce n'est pas un fait naturel, mais un fait surnaturel ; c'est Ha miracle, c'est une folie. Mes frères, ce n'est pas une religion que celle que Thomme se fait à lui-même; la vraie religion est une parole de Dieu; et si Dieu a parlé, ce qu'il t dit est nécessairement une folie à ceux qui ne croient pis. Et ceux qui porteront cette parole, ou qui raconteront ce fait, ou qui annonceront cette nouvelle, exciteront dans le monde une surprise immense, révolteront les sages, efirayeront les timides, irriteront les puissants; ils verroot se déchaîner contre eux les plus ignorants comme les plus savants; car il n'est pas besoin d'être savant pour discerner la folie. Et quant aux impressions que ce fait aura produites sur eux, quant à la révolution intérieure qu'ils auront subie, s'ils en parlent on ne les croira pas; leurs expériences les plus positives ne sembleront que des imaginaticHis vaines. Et comme on ne comprend pas leurs principes, on ne comprendra pas leur conduite; on plaindra ces entboasiastes, on se rira de ces mystiques, jusqu'à ce que cette puissance de la vérité dont nous avons parlé ait agi sur les esprits les plus rebelles, ait subjugué le mépris, ait en- Sn forôé les plus sages à confesser et à bénir cette folie.
L'histoire que je viens de vous raconter, mes frères, est celle de TÉvangile. La vérité chrétienne, parce qu'elle était vérité, dut, à sa première apparition, avoir tout le monde contre elle. Parce qu'elle était vérité, elle dut peu à peu se soumettre la multitude. Elle est devenue extérieurement la religion des peuples, et les gouvernements se sont fait honneur de la protéger ou d'être protégés par elle. Il serait, à la vérité, difficile de dire avec précision ce que les peuples ont adopté sous le nom de religion chrétienne. Toujours est-il qu'ils ne croient pas de la même foi que les individus. Un peuple a sa manière d'être chrétien, un individu a la sienne. Il faut être chrétien à la mesure du monde, pour n'être pas un insensé à son jugement. Le monde a enlevé au christianisme une partie de sa folie, il l'a rendu presque sage, au moins dans la pratique; en sorte que, même au milieu d'un peuple chrétien, le chrétien qui accepte toute cette folie passe pour un insensé. Il ne faut donc pas, mes frères, s'en aller chez les musulmans ou chez les sectateurs de Buddah, pour s'entendre qualifier d'insensé à cause du christianisme j l'occasion ne manquera jamais dans la chrétienté, et même au sein des peuples les plus attachés au culte de leurs pères. Toujours la folie du christianisme ressortira du livre de l'Évangile; toujours elle éclatera dans la profession et dans la conduite de ceux qui l'ont acceptée sérieusement et sans restriction. Toujours par conséquent le chrétien pourra être tenté de dissimuler sa foi; toujours ce sera donc un de ses devoirs de braver la risée populaire et de se confesser atteint de cette sublime folie.
Mais si l'on croyait qu'il s'agit seulement de confesser une fois pour toutes sa foi, on se tromperait. Le christianisme est autre chose qu'un ensemble de dogmes; il est surtout le principe d'une nouvelle vie. La folie du chré-
b'eD n'est pas toute dans les doclrines qu'il adopte; elle est encore, elle est bien plus dans les maximes qui sen'ent de règle à sa conduite. 11 est insensé en pratique comme en (héorie. Il se sépare des autres hommes en mille maiDères, dont la plupart, je l'avoue, ne sont pas apparentes (( demeurent un secret entre Dieu et lui; mais il est imposable que cette séparation ne soit pas quelquefois appirente et publique; et s'il n'en cherche pas l'occasion, m peut aussi être assuré qu'il ne l'évitera pas. Le même diristianisme qui lui enseigne des maximes inconcevables ID resle du monde, lui enseigne à les suivre sans crainte H sans dissimulation. Ce courage est la première loi et la ^U|remière marque d'un véritable christianisme; tout chré- HïeD est avant toul un témoin, tout témoin est d'avance un
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|Le christianisme, mes cliers frères, a fait dans le monde i révolution : il a donné à la vérilé une dignité indébdante du temps et du nombre ; il a voulu que la vérité it crue fit respectée pour elle-même; il a prétendu que chacun en put fitre juge, que le plus ignorant et le plus isolé trouvât en lui-même des raisons suffisantes de croire, qu'il ne regardât point, pour s'y décider, si l'on croit autour de lui, et qu'il &ùl dans l'occasion être seul de son atis et y persister. Tant d'hommes ne font point d'usage •de laUf conscience 1 tant d'hommes qui pratiquent un de- 'r œ se douteraient pas même que c'est un devoir, s'ils f trouvaient cette opinion répandue; tant d'hommes qui e doutent pas d'un devoir, n'attendent, pour le recone et pour s'en acquitter, que de le voir cultivé par E de leurs semblables en qui ils ont le plus de cone 1 On croit tant à l'homme, on croit tant au nombre, ■ croit tuut à l'antiquité, et l'on croit si peu à la vérité I le cbristianisme a voulu fonder une race d'hommes qui
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croiraient à la vérité^ non au nombre^ ni aux années^ ni à la force; d'hommes^ par conséquent^ qui seraient prêts à passer pour fous.
Cette fonction de contradicteur en titre, ce rôle de témoin à charge, le disciple de Jésus-Christ voudrait en vain réluder. En vain voudrait-il, à force de précautions et de ménagements, pousser sans cesse devant lui, et jusqu'au terme de sa vie, ITieure pénible du conflit. Comment dirait-il à Dieu : a Mon Père, délivre-moi de cette heure? « C'est pour cette heure même qu'il est venu. » (Jean XII, 27.) Si cette heure ne devait jamais sonner pour lui, à quoi se réduirait son christianisme? Comment le chrétien pourrait-il être sage, quand le christianisme lui-même est une folie? Il faudrait, pour cela, que la multitude fût soumise de cœur à TÉvangile; alors, le devoir demeurant, l'occasion manquerait au devoir; et certes nous savons bien que ce devoir ne consiste pas à rcnnprc en visière à Topinion dominante, quelle qu'elle puisse être, mais seulement à ne pas suivre la multitude pour mal penser et pour mal faire. Quand la multitude croira, notre rôle, sans doute, aura changé; mais soutenons-le jusqu'alors.
En vain Ton invoquerait, contre sa conviction et contre son devoir, l'intérêt de la paix et de la communion humaine. Ce que notre Maître est venu apporter parmi les hommes, est-ce la paix ou l'épée ? La véritable paix n'estelle pas, selon la parole du prophète, un fruit de la justice, et y a-t-il justice à retenir la vérité captive? Quelle paix, d'ailleurs, et quelle communion que celle qui se fonde sur l'équivoque et la dissimulation? Et combien la guerre sainte (Je la lumière contre les ténèbres n'est-elle pas meilleure et plus charitable qu'une telle paix?
En vain l'on chercherait à se persuader qu'on servira mieux l'intérêt de la vérité en en sacrifiant une partie.
pour rester uni à ses frères, qu'en se séparant d'eux pour la maintenir tout entière. Raisonnement pervers! suggestion de rincrédulité ! Car, d'abord, qui vous assure qu'ayant sacrifié la vérité sur un point, vous ne la sacrifierez pas sur tous les autres? Que voulez-vous que nous trouvions dans une première faiblesse, sinon le gage d'une seconde? Quand est-ce que s'arrêtera pour vous la nécessité ou la convenance de céder? Quand finira, je vous le demande, ce qui n'aurait jamais dû commencer? Il y a, dans la religion, d'autres vérités encore, je le veux, mais il n'y en a point si celle-là n'y est pas; elle fait même plus que de s'y trouver avec toutes es autres, elle les pénètre toutes, elle se mêle à chacune; ce devoir est l'âme de tous DOS devoirs; il en lie la gerbe; cette vérité est au com- Biencement et à la fin de la morale, à la base et au sommet de toutes les vérités auxquelles Jésus-Christ a donné une sanglante et divine consécration. Vous voulez, par un peu de dissimulation, rendre service à vos semblables ; mais, de tous les services que vous pouvez leur rendre, le plus grand est celui que vous leur refusez, le plus grand est de leur apprendre que la conscience est quelque chose, c'est-à-dhre qu'elle est tout; et, comme vous ne pouvez le leur apprendre que par des actions, comme tout autre enseignement glisserait sur leur âme comme un dard émoussé sur une cuirasse polie, vous devez saisir avec empressement et reconnaissance toutes les occasions de rendre hommage à la conscience, et bien souvent, par conséquent, de paraître fous de la folie du christianisme. En vain alléguerait-on le devoir sur lequel saint Paul a tant insisté, d'avoir égard aux infirmités des faibles, et de ne pas faire valoir contre eux tous les droits de la vérité. Stmt Paul a-t-il jamais recommandé de condescewdv^ ^mil préîeDtions de rincrédahté et de suppntaex \dL 10Î\^ ^
christianisme? Entre les ménagements qu^il recommande^ et rinfidélité qu^on essaye d^autoriser diaprés lui, il y a toute la distance du ciel à la terre.
En vain même on se dirait qu^on va, par telle ou telle démarche, précipiter dans un sacrifice tel que le nôtre, et peut-être beaucoup plus grand que le nôtre, mainte personne qui, sans notre exemple, n^en aurait pas même eu ridée. Voilà sans doute une raison de plus de bien approfondir notre opinion et de bien peser nos démarches; mais serait-ce une raison, une fois que nous sommes convaincus, pour ne point parler et ne point agir? Si notre conduite est bonne à imiter, pourquoi ne voulons-nous pas qu'elle soit imitée? C'est un témoignage, c'est un exemple qui nous est demandé; pouvons-nous désirer que ce témoignage ne soit point entendu et que cet exemple ne soit point suivi? La prévision des sacrifices auxquels le sien devait donner naissance a-t-elle empêché notre Seigneur de se sacrifier? Après tout, chacun est libre; personne ne suivrd, pour son plaisir, un exemple de courage et d'abnégafîon; et la conscience qui en aura été l'inspiration en sera aussi la récompense. Pourquoi la plus grande des récompenses ne sufiirait-elle pas à tout le monde comme à vous?
En vain allégueriez-vous encore la crainte d'être mal compris. Faites tout pour qu'on vous comprenne; mais n'attendez pas, pour agir, la certitude d'être compris de tout le monde; car, sur ce pied, vous n'agiriez jamais. La vérité a reçu de magnifiques promesses; mais, bien loin de compter dans leur nombre celle d'échapper à toute mauvaise interprétation, c'est au contraire à être mal comprise qu'elle doit se préparer d'abord et se soumettre longtemps. Est-ce une raison pour elle de se taire ? Est-ce une raison pour le soleil de refuser ses rayons à la terre.
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parce qu'avec les parfums et la rosée il fera sortir de la ferre et répandra dans Tespace bien des vapeurs infectes et mortelles? En sera-t-il moins le principe de toute vie? Eo sera4-il moins le soleil? Ce n'est pas qu'il faille ne tenir aucun compte des circonstances^ ce n'est pas que tout moyen soit bon^ que toute manière soit bonne; il ne faut pas jeter cette précieuse perle de la vérité sans regarder devant qui on la jette; et les mêmes chrétiens qui sont exhortés à être simples comme des colombes^ sont invités à être prudents comme des serpents. Chacun rendra compte de l'usage ou de l'abus qu'il aura fait de ce conseil divin; mais on peut dire en général que tout ce qui est propre à faire douter de nos principes^ et à nous faire passer pour complices des opinions mondaines^ ne saurait entrer dans le système de la religieuse prudence que Jésus-Christ a recommandée.
En vain^ faisant avec soi-même un compromis commode, et partageant le devoir par moitié^ on se contenterait d'avoir parlé, laissant à d'autres le soin d'agir. Mais que valent des paroles que Faction ne suit jamais? Quelle autorité peuvent avoir des maximes qui n'osent point passer dans la vie? Cet exemple que vous ne voulez pas donner, qui le donnera? Qui doit commencer à agir, sinon celui qui a commencé à parler? Dans bien des cas, avoir parlé c'est n'avoir rien fait encore, parce que, dans bien des cas, parler ne tire point à conséquence, et n'est guère qu'une ouverture par où le courage de l'action s'évapore et s'en va; et avoir parlé, c'est n'avoir rien fait dans tous les cas où il est évident pour le public qu'on eût pu tout ensemble et parler et faire. Parler sans agir, quand on peut agir, est le refuge des demi-convictions et des demi-courages. Ne rejetez donc pas ces occasions lorsqu'elles se présentent ; ne vous efforcez pas, ne feignez pas de ne les
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point Yoif ; n'usez point de fraude contre vous-mêmes; ne vous laissez pas faire la loi par la multitude : Dieu est plus grand que la multitude. Ne vous dites pas : Je suis un grain àe sable ;^ comment résisterai-je à cette teriipéte de Topinion qui soulève et tourmente dans Tair cette poussière dont je fais partie? Imperceptible grain de sable^ vous pèserez comme un rocher^ c^est-à-dire de tout lé poids de la vérité, sur ce terrain qu^emporte Touragan.
Vous avez un garant qui vous répond de tout. Osez, sur sa parole, être sage tout seul. Au-dessus de cette foule qui murmure, voyez les anges qui vous contemplent et les saints qui vous applaudissent. Habitez le monde invisible, entendez Topinion du ciel. Réjouissez-vous pour ceux mêmes qui murmurent, car ils hériteront de votre sacrifice : ce sont ces témoignages qui sauvent le monde. Le monde, en frémissant, se range tôt ou tard du parti de la vérité. La mémoire des témoins de la vérité finit toujours par être honorée. Les fous du passé sont les sages de Tavenir; ou, si leur nom périt, leur témoignage demeure. Et que leur faut-il davantage? Ne reste-t-il pas d'eux la meilleure partie d'eux-mêmes?
On ne s'élève pas d'un coup, même après avoir connu • Jésus-Christ, à cette généreuse indépendance. Vous m'en êtes tous témoins, mes frères, les uns pour être encore à distance du but, les autres pour se souvenir comment ils l'ont atteint. Ce n'est pas que l'idée de cette indépendance ne fasse plus ou moins tressaillir tous les cœurs. Ainsi que dans toutes les manifestations de la force humaine^ il y a, dans la résistance d'une conviction personnelle à une prévention générale, quelque chose qui nous plaît en nous relevant à nos propres yeux. Cette force, la plus rare de toutes, est la couronne de l'humanité; nous la posons sur notre front, nous nous l'approprions comme hommes^
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ooos la bénissons. Le jeune homme^ en particulier^ qu n'a pas encore été aux prises avec les difficultés de la vie^ et qui ne sait pas combien^ à son tour^ il aura besoin de ropinion publique^ aime à la braver pour le plaisir de ravoir bravée^ et s^indigne à la pensée de la moindre condescendance; mais^ dans cette opposition sans but^ c^est là gloire quil cherche, c'est l'honneur et non* le mépris; et; s'il cherchait le mépris, ce serait encore une manière de chercher la gloire. U veut paraître indépendant, et cela même est une dépendance; il ne consent point sérieusement à sembler fou, et, dans cette prétendue rupture avec la société, il s'y rattache plus que jamais. A tout ^e encore, un esprit sombre, capricieux, hautain, peut suivre la même voie; mais, soit qu^en bravant Topinion il lui rende hommage, soit qu'il trouve dans son orgueil farouche toute l'approbation dont il a besoin, il n'est pas dans la position que nous avons en vue, celle d'un homme sociable^ modeste et calme, qui, par Tunique motif de suivre sa conscience et d'obéir à Dieu, se constitue en état de rébellion contre l'opinion universelle. Celui-ci, n'agissant point par emportement, sachant bien tout ce qu'il expose^ et ne se ménageant point d'avance un asile au fond de son orgueil, a choisi une position difficile, et il a dû loi en coûter pour la prendre. C'est bien lui, et uniquement lui, qui, en présence de la multitude, est seul et désarmé. U a, dit-on, sa conscience. Ah! il est plus facile au pauvre de manger ses aliments sans sel qu'à notre pauvre nature de se contenter du témoignage de la conscience sans y joindre un seul grain de ce sel dont l'approbation humaine assaisonne nos sacrifices! Ose-t-on même toujours, en face de l'opinion, cette conscience du dehors, avoir une conscience? Vous parlez d'obéir à la conscience; mais il faudrait d'abord qu'elle se fût fait en-
tendre^ et la voix de la foule^ cet autjre océan^ a peut-être couvert sa voix; et peut-être, avant tout examen, Tautorité du nombre a pris en vous le rôle de la conscience. Pour manifester sa conviction il faut en avoir une; et cela est*il si facile, au milieu d^un monde qui a pris le pas sur notre conscience, et après des années qui nous ont fait de Topinion du monde une habitude et un instinct? La vérité, dites-vous, nous affranchira. Sans doute ; et que serait la vérité si elle ne nous affranchissait pas? Elle nous donnera, avec de nouvelles vues et de nouveaux instincts, un nouveau courage; mais que nous servirait de faire le compte de nos moyens, si nous ne faisions celui de nos dangers? Qu'une première ferveur ne nous abuse pas; il n'y va pas de si peu d'être en contradiction avec le reste des hommes, c'est-à-dire, pour chacun de nous, avec sa parenté, sa ville ou son pays. Cette opposition, surtout si elle est calme et persévérante, est ce que les hommes pardonnent le moins. Heurter l'opinion, c'est donc toujours compromettre ou risquer quelqu'un de nos intérêts. Et ne sera-ce pas assez, pour nous épouvanter, que cette affreuse solitude d'un homme qui se trouve seul de son opinion ou de son parti, au milieu des hommes avec lesquels il communique journellement? Combien cette seule appréhension a fait naître d'incertitudes inconcevables, de sophismes subtils et d'erreurs volontaires ! Comme on sent, pour ainsi dire, se détendre peu à peu cette main dans laquelle on retenait la vérité ! et si le monde le veut bien, qu'il aura peu de peine à nous faire lâcher prise! Or, que le monde le veuille, cela n'est pas douteux; son influence n'est pas tout involontaire; il aspire et travaille sans cesse à désarmer les convictions fortes. vous, témoins, au milieu des hommes, du Témoin fidèle, vous qu'il appelle à être en tout temps oui et amen comme lui, sachez-le bien : le
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BKMide^ qui redoute ce témoignage^ s^efforcera sans re- Uche d'enlever au sel sa saveur, de vous affadir, de vous amortir, de vous annuler. Il gagnera tous les jours quelque chose sur vous, si vous ne gagnez tous les jours quelque chose sur lui. Ck)nime une Dalila perfide, il vous endormira sur son sein, et vous vous réveillerez dépouillés de votre force. Vous aurez consenti, par le silence du moins, aux maximes du monde; vous lui aurez donné, par quelques concessions involontaires, des gages que vous ne pourrez plus retirer. Au lieu de vous être toujours tenus prêts à partir, c'est-à-dire à rompre avec le monde, vous vous êtes arrangés pour rester, et vous restez en effet, vous qui n'étiez faits que pour passer en priant; vous étiez dans le monde pour convertir le monde, et c'est lui qui TOUS a convertis. Action insensible et lente, qui, comme le flot ronge le rocher, a rongé autour de vos principes jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, et que ce prétendu fou soit finalement aussi sage que tout le reste des hommes. Appellerai-je heureux ou malheureux celui qui ne se doute pas de ce danger? 11 est l'un ou l'autre plus qu'on ne peut dire. Mais cet homme, mes frères, n'existe pas parmi vous. Qui de vous n'a reconnu, dans les traits que nous avons rassemblés, et ses périls passés et ses périls présents? Qui de vous donc, outre le garant qui lui est assuré, ne sentira pa^ le besoin d'être assisté, repris, exhorté, encouragé tous les jours, afin d'embrasser tous les jours avec une affection nouvelle la sainte folie de l'Évangile? Sans cette assistance quotidienne, la tâche serait au-dessus de nos forces. Mais si Dieu (car'Dieu est le seul secours eflScace et un secours fort aisé à trouver), si Dieu nous aide par son Esprit, ne perdons pas courage; soyons sûrs qu'une première victoire est le gage d'une seconde ; que tout ce qui nous compromet nous affermit; que nous