LA FOLIE DE LA VERITE
prendrons goût à nos sacrifices mémes^ et qae rien à fin ne nous paraîtra plus naturel que d^étre fous aux yen du monde pour être sages aux yeux de Dieu. Oh ! demai dons-Iui ^ous les jours de faire autour de nous un grancF vide où nous ne voyions que lui^ un grand silence où noxMS n'entendions que lui ! Demandons-lui d'élever notre ème à une hauteur où la crainte des jugements du monde ne puisse plus ratteindre, et où le monde lui-même disparaisse et s^abîme sous elle. Demandons-lui de nous envelopper de sa lumière^ de nous enivrer de la^sainte folie de son Évangile, et surtout de nous pénétrer d'un amour si sensible et si dominant pour Celui qui nous a aimés, qu'il nous en coûte encore plus de descendre de cette hauteur vers le monde qu'il ne nous en a coûté de nous élever du monde vers cette hauteur. Demandons sans cesse, mais veillons sans cesse, mais exerçons-nous sans cesse : aucun moyen, aucune force n'est de trop pour nous dégager des étreintes de la sagesse mondaine, pour nous faire mourir à cette vaine sagesse, et nous faire goûter dans le sein de Dieu la plénitude de la vérité et la plénitude de la vie.
VÉtemél a fait toutes choses en sorte qu'elles se répondent Vune à Vautre, et même le méchant pour le jour de la calamité. Prov. XVI, 4.
La première partie de cette déclaration prépare peu à la seconde^ et nous n^aurons pas entendu celle-ci sans un pénible mouvement de surprise. Nous aimons que toutes choses aient été faites de manière à correspondre; nous y trouvons le gage de notre sécurité, les conditions de notre bonheur et de notre conservation, un témoignage perpétuel et universellement répandu de la bienveillance du Créateur; nous y voyons tout cela, et nous n^y voyons que cela. Mais lorsque Tauteur sacré achève sa pensée, et quil met au nombre de ces rapports exacts dont le monde est composé, la correspondance nécessaire et divinement préordonnée du méchant et du jour de la calamité, notre âme entr'ouverte à la joie se referme ; nous frémissons au dedans de nous; et nous ne voyons plus que sous un aspect sinistre cette déclaration qui nous avait épanoui le cœur : a L'Éternel a fait toutes choses de manière qu'elles a se répondent Tune à Tautre. »
Rien d'ailleurs n'a été épargné pour nous consterner
dans les expressions de Fauteur sacré. Le méchant, dit-il, a été fait pour le jour de la calamité. Ne croirait-on pas, à prendre ces paroles dans un sens littéral, que le jour de la calamité fut fait ou voulu avant le méchant, puisque le méchant fut fait pour ce jour; que ce jour, première création du Très-Haut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et l'objet de sa dilection et de ses soins, réclamait une proie, et que le méchant naquit pour assouvir cette faim barbare? Gardons-nous d'insister sur cette interprétation dont chaque mot est un blasphème. Nous ne voulons, nous ne devons voir, dans ces expressions d'une terrible énergie, qu'une seule chose : l'exacte correspondance, la connexion intime que le suprême Ordonnateur a pour jamais établie entre le péché et le malheur, et l'irrévocable décret qui fait de la calamité l'héritage du méchant.
Si ce texte semble nous inviter à reposer d'abord nos regards sur Tordre et l'harmonie que Dieu fait régner dans la création, pour les porter ensuite seulement sur un côté plus redoutable de cet ordre universel, mes frères, il faut bien le reconnaître, la véritable intention de l'auteur sacré est de les fixer sur la seconde partie de cette double vérité ou de ce double spectacle; le bienfaisant concert de toutes les parties de cet univers n'est indiqué ici que comme un point de comparaison entre le monde physique et le monde moral. Et quelle que soit, d'ailleurs, la pensée qui a suggéré ce rapprochement inattendu, de quel côté notre attention sera-t-elle le plus rapidement entraînée ? lequel, entre les deux objets qui lui sont présentés à la fois, va aussitôt s'emparer d'elle et l'engloutir, pour ainsi dire? Est-il possible d'en douter? Nous ne pouvons plus voir qu'une chose : la ruine du méchant, nécessaire, irrévocable, essentielle à l'ordre, autant qu'aucune de ces grandes lois naturelles qui gouvernent et conservent l'en-
lemble des êtres créés. Ceci est donc une parabole, oii le Bonde physique n'intervient que comme image du monde ■K>ral; et nous aurons beau faire: ou nous fuirons loin ée ce texte et de l'accablante vérité qu'il nous force k codâdérer, ou, si nous le Iraitons, ce ne pourra èlre que hos ce sens : le malheur du méchant, considéré comme Bie partie el une condition de l'ordre universel.
Il nous semble, en abordant cette vérité, que nous prciBons dans nos mains débiles et mortelles les foudres 'Bémes de la justice divine, et que nous nous apprêtons, ■ lous, homme pécheur, à les faire tomber sur la tête d'aus pécheurs tels que nous. Comment un homme, un 'Complice de l'universelle méchancelé, oserait-il jamais ^HToger ce droit, si ce droit n'était pas d'abord et pardessus tout un devoir? Nous ne pouvons, en effet, être B messagers de la grâce sans l'être d'abord de la justice; il Calvaire est aussi un Sinaï; et c'est du haut de ce Sina topant, du pied de la croix où l'éternelle justice mêle s foudroyants éclairs aux rayons de l'éternelle miséric'est de là, c'est des dernières hauteurs de la loi, jTû nous est permis, mes frères, de vous parler de salut 'cldfi paix.
U ne faut pas se le dissimuler : cette loi qui réserve le Bêchant pour le jour de la calamité n'est point évidente "^Dr nos yeux mortels à l'égal des lois qui régissent le do visible. Hors d'état de nier cette loi, nous sommes i peu en état, à ce qu'il semble, de nous assurer qn'ene est inviolable et absolue au même titre et au même àtgré que chacune de ces lois naturelles que nul de nous fe révoque en doute. C'est cette prévention, ou, si vous VDolei, cette illusion que l'auteur sucré dissipe d'un mot. De mâme, dit-il, que l'Éternel a fait toutes choses de telle • qu'elles se répondent l'une à l'autre, de t
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c'est-à-dire aussi exactement , aussi constamment , auss nécessairement; il a fait le méchant pour le jour de la calamité. Les lois de la nature physique seraient aussi aisément suspendues ^ la pierre aussi aisément oublierait de tomber quand elle n'est point retenue, la lumière de luire, le froid de resserrer les pores, la chaleur de les dilater, les liquides de chercher leur niveau, que le péché d'engendrer le malheur.
Mais il y a ici, mes frères, plus qu'une image ou une similitude : il y a un raisonnement. Ces deux gouvernements, l'un du monde physique, l'autre du monde moral, se ressemblent parce qu'ils doivent se ressembler, n'étant pas possible que, de l'un à l'autre. Dieu se soit contredit et démenti, et que d'une même main il ait mis l'ordre dans le monde des choses et le désordre dans le monde des intelligences. Que dis-je? regardons-y de plus près : l'Écriture, dans le passage que nous étudions, ne nous parle pas de deux mondes ; elle ne nous montre qu'une seule et même création dont l'homme fait partie; elle soumet son existence aux lois de l'ordre universel ; elle ne le fait pas entrer à part et après coup dans ce système général; elle l'y trouve nécessairement compris; et partant du principe que Dieu est un Dieu d'ordre et non de confusion , elle assigne la calamité au méchant, ou, pour nous en tenir à son langage, elle réserve le méchant pour le iour de la calamité.
Or, mes frères, que Dieu ait fait toutes choses de telle manière qu'elles s'entre-répondent, c'est ce dont il est impossible de douter. Ge caractère est même plus qu'une des perfections du monde; c'est le monde lui-même. Monde signifie ordre; le monde est un ordre; il n'est monde que par là; avec l'ordre de moins, ce n'est pas le monde, c'est le chaos* Le chaos fut un monde lorsque chaque chose eut
trouvé sa place^ c'est-à-dire son rapport avec d^autres choses, celles-ci avec d^autres encore, jusqu'au terme de la création; tout un ensemble de phénomènes avec un autre ensemble, un règne de la nature avec un autre règne, les êtres vivants avec les corps bruts, la matière avec l'esprit, la création tout entière avec le Créateur. Quoiqu'il ne nous soit pas plus difficile de supposer le monde sortant du néant que le monde sortant du chaos, la Bible nous donne lieu de croire qu'un temps s'écoula entre la création de la matière et l'organisation du monde; que le chaos, c'est-àdire une épouvantable et inféconde unité, confondait dans son sein les principes de toutes les existences, jusqu^à ce que Dieu, par un moyen qui nous est inconnu, réveilla ces germes assoupis, délivra ces germes captifs, les sépara pour les mieux unir, et fit succéder à un tout confus un tout harmonieux, à l'unité du chaos l'unité du monde. Dès lors, un et divers, le chaos devint l'univers. C'est ainsi qu'il y eut une étendue entre les eaux pour séparer, dit Hoise, les eaux d'avec les eaux. Mille et mille autres séparations du même genre nous sont indiquées dans cette praouère séparation; chacune, d'un même coup, mit fin à une confusion et créa un rapport; les êtres, au lieu de s'absorber, s'entre-répondirent; et^ se combinant les uns avec les autres, sans se perdre jamais les uns dans les autres, ib suscitèrent, au sein de l'inerte chaos, le mouvement, la ne et la fécondité.
Nous ne connaissons, dans cette sphère comme dans toutes les autres, que le bord des voies de Dieu, et ce bord lai-méme est une immensité. Bornons-nous à quelques observations. Le premier ordre de rapports qui nous frappe est le rapport de cause à effet. Déjà, sons ce point de vue, toutes choses s'entre-répondent. Chaque fait reeonnati sa cause dans un autre fait, qui lui-même trouve
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la sienne dans un fait plus élevé et plus général, celui-ci dans un autre plus vaste encore, jusqu'à ce que Tesprit s'arrête devant un petit nombre de causes ou de forces qu'il cherche encore à faire rentrer les unes dans les autres, et à ramener, s'il peut, à l'unité. Mais, soit que tous les faits naturels soient en définitive les effets d'une force unique, l'expansion d'une même vertu émanée du sein de Dieu, soit que cette volonté souveraine ait primitivement fondé plusieurs causes desquelles devaient s'épancher en fleuves parallèles tous les phénomènes de l'univers, toujours est-il, mes frères, que ces innombrables effets d'une même cause, ou de plusieurs, se conviennent entre eux à toutes les distances et d'iftie extrémité à l'autre de la création, tellement que chacun paraît avoir été créé en vue de quelque autre, et qu'à prendre une à une toutes les paires de choses qui se trouvent dans le monde, on dirait un nombre infini de créations particulières et indépendantes; mais ces groupes eux-mêmes forment entre eux des faisceaux qui se lient à d'autres faisceaux, en sorte qu'on est ramené à un ensemble, à un dessein général, à une création unique, bien qu'infiniment diverse. Voilà donc un second ordre de rapports, une seconde manière dont toutes choses s'entre-répondent : la convenance. Si votre regard monte et descend dans la ligne des causes, chaque existence n'est qu'un effet ou un phénomène; si votre regard, tournant autour de vous, s'arçête sur les rapports, chaque être existe pour lui-mênte, et les causes sont des moyens. L'œil humain, par exemple, n'est pas seulement en rapport d'effet avec la cause qui l'a produit; mais, comme s'il n'avait d'autre cause que la volonté immédiate du Créateur, il est dans un rapport exact avec la lumière; ni ce rapport n'empêche l'œil d'être l'effet nécessaire d'une cause, ni, la nécessité de cet effet n'empêche le
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rapport de Toeil avec la lumière d'être juste et parfait. Il en est ainsi de Tair et de la poitrine, de la structure du corps humain et des lois de la gravité ; et combien, dans ces rapports même, de circonstances délicates et de rapports plus exquis, comme, par exemple, le système des couleurs, dont les plus douces et les plus commodes pour la vue sont celles aussi que Tœil rencontre le plus habituellement! Que dirai-je, en embrassant un cercle plus vaste, des rapports qui lient le monde inorganique avec le monde organisé, un règne de ïà nature avec un autre, toute chose avec une autre pour y trouver son tempérament ou son appui ? Partout l'intention paraît à côté de la cause; tout effet est un but, tout but est un moyen. Rien n'est hors de sa place, rien n'est de trop, rien ne fait défaut ; point de débris, point de rebuts dans le chantier du grand artisan ; les pièces innombrables dont se compose cette machine immense, d'avance mesurées et taillées, aspiraient, pour ainsi dire, à se joindre, et, lorsqu'elles ont été jointes, elles n'ont pas paru avoir été assemblées comme les pierres d'un édifice, mais avoir crû ensemble autour d'un même centre, comme les membres d'un corps vivant.
A peine avons-nous pénétré, mes frères, dans la sphère de Texistence humaine; c'est là que nous verrions encore, non pas avec plus d'évidence, mais d'une manière phis intéressante pour nous, toutes choses s'entre-répondre : dans l'individu, toutes les parties du corps les unes avec les autres, et toutes lè^fiicultés du corps avec toutes les facultés de l'esprit; dans l'esprit, la raison concourir avec l'imagination, l'imagination avec le sentiment, Tintelligence avec la volonté ; dans les rapports sociaux, l'homme répondre à Thomme, le compléter, l'afchever, pour ainsi dire; la société aboutir à l'individu, l'individu à la société;
toutes choses, en un mot^ si on les prend en elles-mêmes et telles que Dieu les a faites, former ensemble le système le mieux lié, la plus solide unité. Il est vrai que, sur tous les points de l'univers, la souffrance apparaît à côté de la ouissance, la mort à côté de la vie : c'est un grand problème; et il est parfaitement permis de supposer qu'il appartient à Dieu de créer un monde où la souffrance ni la mort n'existeront plus. Mais ce qu'il importe de remarquer dans le sujet qui nous occupe, c'est que ce grand et terrible fait n'est pas une perturbation, ne brise point la chaîne de rapports dont la continuité fait Fordre de l'univers. C'est un ordre lugubre, mais non un désordre; et la loi en vertu de laquelle toutes choses s'entre-répondent ne souffre ici point d'exception ; car la mort répond à la vie, la vie répond à la mort. La mort est une pièce nécessaire du grand système; la mort des individus fait la vie de l'ensemble; et supprimer la mort, ce serait supprimer le monde. Ne dites pas qu'ici la divine sagesse a sommeillé, et que la mort s'est glissée dans le monde à la faveur de ce sommeil; c'est par le péché que la mort est entrée dans le monde, mais elle y est entrée à front levé, avec le congé ou plutôt sur l'ordre exprès de celui qui est appelé le maître de la vie et de la mort. Il est évident qu'elle n'y est pas de trop, qu'elle s'associe avec tout le reste, qu'on a compté avec elle; en sorte que la maxime de Salomon : Toutes choses s'entre-répondent , demeure vraie jusqu'au bout. Mais cette loi serait-elle cojpurtante. Dieu serait-il conséquent à lui-même, si le mééHÉU, n'avait pas été fait pour le jour de la calamité ?
Un fait absolument isolé, un fait qui ne serait ni la cause, ni l'effet, ni le but, ni la dépendance d'aucun autre fait, un tel fait, s'il était possible de le concevoir, offenserait notre raison parce qu'il serait sans raison. Nous n'en con-
naissons^ nous n'en concevons même point de tel dans toute rétendue de la création de Dieu. 11 y en aurait un si le malheur n'était pas indissolublement uni au péché^ ou si le méchant n'avait pas été fait pour le jour de la calamité.
En luiHSiéme^ le péché ne doit pas être; il ne doit pas étre^ puisqu'il est péché. Il ne peut pas faire partie du monde nuMral^ puisqu'il est la négation même de l'ordre moral^ où tout a été calculé pour la vertu et non pour le péché. Il est précisément une de ces choses qui ne répondent à rien et à qui rien ne répond ; il ne doit pas ètre^ mais il est. Vous. ne pouvez pas dire qu'il n'est pas^ sans le ranger au nombre des choses indifférentes^ puisque vous ne voulez pas^ je le suppose^ en faire une chose méritoire; et dès qu'il est indifférent^ la vertu l'est aussi^ et Tordre moral n'est donc qu'un mot. Mais vous ne le prétendez pas, et vous avouez, d'un même temps, que le péché ne doit pas être, mais qu'il est. Or, si vous accordez qu'il est, et si vous n'ajoutez rien, il faut vous résoudre à voir se démentir sur un point, mais sur le plus grave de tous, la divine pensée qui a fait toutes choses de manière qu'elles s'entre-répondent. Voilà, je le répète, un fait qui ne répond à rien et à qui rien ne répond.
L'auteur des Proverbes n'admet pas cette unique et monstrueuse anomalie. D'un mot il rétablit l'ordre, et fait justice de l'exception insolente qui prétendait entamer la loi universelle. Cette loi se maintient de point en point, car, dit-il, le méchant a été fait pour le jour de la calamité. Telle est la pensée qui résout le problème et qui lève le scandale. C'est la doctrine de toutes les religions, c'est le cri des siècles; le dirai-je? c'est le vœu et l'espérance du genre humain.
Et toutefois, si vous prenez un à un tes individus dont
le genre humain se compose^ vous trouverez chez eux cette conviction bien moins vive et bien moins présente que celle de la nécessité et de la constance des lois qui gouvernent le monde matériel. Que les corps graves, par exemple, ici se souviennent, ailleurs oublient de s'eflforcer vers le centre du globe; que la loi qui réduit en vapeurs une quantité d'eau proportionnée à Tintensité des rayons du soleil et à la surface sur laquelle ils agissent, puisse être suspendue, ou, d'un lieu à Tautre, être inégale à elle-même, ces accidents, dont un seul bouleverserait le monde, vous ne les admettez pas; vous croiriez, en les admettant, faire injure à Dieu. Quant au bouleversement de l'ordre moral, c'est autre chose : vous ne l'admettez pas non plus, je l'avoue; mais en êtes-vous épouvantés comme de l'autre? Répugne-t-il aussi profondément que l'autre à votre raison? Dans le détail et dans la pratique, avez-vous la conscience de ce désordre? En théorie même, en mesurez-vous l'effroyable gravité? En suivez-vous jusqu'au bout toutes les conséquences? J'en doute, mes frères, et c'est pour cela que je crois utile aujourd'hui de vous les remettre sous les yeux.
Pour plus de clarté, plaçons-nous d'entrée à un point de vue qui n'est pas le vôtre, au point de vue de Thomme qui nierait le rapport nécessaire et la proportion exacte du malheur avec le péché, et tirons les conséquences de sa supposition.
La première est celle-ci, mes frères : Si Dieu ne punit pas le mal, il ne le hait pas. Qu'est-ce à dire? Est-ce que le mal n'est pas mal en lui-même ? Est-ce qu'en lui-même il répugne si peu à l'ordre et à la raison, que, pour se faire reconnaître comme mal à la conscience humaine, il lui faille montrer sur sa tête les sillons de la foudre, tellement qu'en fin de compte il ne soit condamnable que parce
qu'il est condamné^ et ne soit pas un péché, mais un mauvais calcul? Est-ce peut-être qu'il n'y a point de péché, et que les hommes, sans y rien comprendre, auraient appelé de ce nom toute action et toute conduite à laquelle Dieu aurait, on ne sait pourquoi, attaché des suites funestes? Non, mes frères, non ; sans doute, le mal est mal en soi et indépendamment de toutes les conséquences qu'il peut avoir; mais il n'en est pas moins vrai que si, dans ce monde et dans l'autre. Dieu n'avait pas marqué le péché du sceau de sa colère, si rien, dans le sort du méchant, ne constatait à nos yeux la haine de Dieu pour le mal, nous ne serions point assurés qu'il le hait; nous pourrions même être assurés c[u'il ne le hait pas. Je dis même que, quand Dieu aurait déclaré qu'il le hait, s'il n'avait rien fait de plus, ou si cette déclaration n'apportait pas avec elle un gage d'infélicité pour ceux qui en sont les objets; si cette déclaration n'était pas elle-même un malheur commencé, elle ne mettrait point encore au-dessus de vos doutes la haine de Dieu pour le mal. Pourquoi, mes frères? Parce que cette même conscience qui nous a dit que ce n'est pas la peine qui fait le péché, cette même conscience vous a dit que le malheur est inséparable du péché, et doit s'y proportionner exactement. C'est que nous portons en nous un tel besoin d'expiation, qu'après le péché commis nous cherchons par instants si nous ne pourrions point échapper aux châtiments de Dieu en nous châtiant nous-mêmes; c'est que le remords, qui est déjà une punition, nous en dénonce une autre; c'est que nous sentons que le malheur et le péché se cherchent comme le bonheur et la vertu ; que ces deux choses sont faites l'une pour l'autre; que Tune existe pour l'autre, et que le péché est la vraie raison de la souffrance. Aucun raisonnement n'arrachera cette conviction du sein de l'humanité; ce ne sont pas les reli-
gions qui la lui ont donnée, c'est elle qui Fa donnée aux religions, lesquelles n'ont fait que la consacrer et lui donner une forme. Gomment ne se trouverait-elle pas écrite dans la religion chrétienne? Nous ne croyons pas cette religion vraie parce qu'elle parle ainsi, car toutes ont parlé de même; mais comment serait-elle vraie à nos yeux, si elle ne parlait pas ainsi? Et si nous pouvions nous persuader que Dieu ne punira pas la méchanceté, comment dès lors pourrions-nous croire qu'il la hait? Et si nous pensions que Dieu ne la hait pas, comment pourrions-nous la haïr nous-mêmes? Et, réciproquement, comment pourrions-nous la haïr, sans être certains que Dieu la hait, et sans croire qu'il la punira?
Si Dieu, avons-nous dit, ne punit pas le mal, il ne le hait pas. Est-il nécessaire d'ajouter, mes frères, que, s'il ne hait pas le mal, il n'aime pas le bien? On voudrait se persuader le contraire;, car, si Ton ne veut pas que Dieu soit juste, on prétend qu'il soit bon, ou, en d'autres termes, si l'on ne veut pas qu'il soit juste envers les méchants, on prétend bien qu'il soit juste envers les gens de bien. Ferez-vous cas plus que nous, mes frères, de cette sollicitude en faveur des gens de bien? Que coûte-t-elle à ceux qui la témoignent? Rien, puisqu'ils sont ou gens de bien, et dans ce cas ils parlent pour eux; ou méchants, et ils ne demandent pour les gens de bien exactement que ce qu'ils prétendent pour eux-mêmes. Oui, mes frères; car, s'ils obtiennent que Dieu voie d'un œil indifférent leur iniquité, comment verrait-il d'un œil favorable les vertus du juste? Prétendent-ils, les téméraires, faire de ce Dieu tout ce qu'il leur plaît, et lui donner à la fois deux natures, l'une en vertu de laquelle il remarque le bien, le distingue et le récompense, Tautre en conséquence de laquelle il n'est pas touché du mal, ne le remarque pas, ne
le voit pas? Gomme si Tamour du bien et la haine du mal n'étaient pas deux sentiments inséparables, deux formes d'un même sentiment! Ck)mme si^ de toute nécessité^ cet imour n'était pas compris dans cette haine^ et cette haine comprise dans cet amour ! Comme s'il était plus facile de concevoir cet amour sans cette haine qu'il n'est aisé de se lepr^nter un axe avec un pôle unique ! Non^ mes frères; si Dieu aime le bien> il doit haïr le mal^ et^ réciproquement^ s'il ne hait pas le mal^ il n'aime pas le bien ni les bons. Qu'on cesse donc de réclamer pour ces derniers une récompense qui ne serait qu'un privilège arbitraire; tout ce que peut leur devoir un Dieu qui ne hait pas le mal^ c'est l'indifférence. En sorte que si, dans leur candide amour du bien, ils ont cherché Dieu, s'ils ont vu dans la communion avec Dieu leur très grande récompense, ils se sont trompés ; ils ne rencontreront, au lieu du Père et du Rémunérateur qu'ils ont cherché, qu'un être insensible et froid, qui les laissera peut-être jouir, comme les méchants, des biens que son indifférente libéralité a répandus, les yeux fermés, sur tous, mais qui ne les recevra jamais et ne les laissera jamais reposer sur son cœur. Merveilleux renversement ! Ce sont les méchants qui seront les heureux, car ils ont obtenu de Dieu tout ce qu'ils prétendaient, l'indifférence; et cette même indifférence est le partage de ceux qui prétendaient à l'affection, et qui peut-être avaient sacrifié tout à une si chère espérance. Ce n'est donc pas assez, dans ce système, que les bons ne soient pas aimés, il faut qu'ils soient moins aimés, ou, si vous voulez, moins bien traités que les méchants. C'est à ce terme qu'on arrive nécessairement quand on interdit à Dieu de haïr le mal; et n'oublions pas qu'on lui a défendu de le haïr quand on lui a défendu de le punir. 11 en résulte encore autre chose, mes frères, et prenons
garde^ en Fécoutant^ que l'orgueil ne bouleverse pas notre faible raison. Il en résulte que l'homme est plus juste que Dieu. Vous avez cru jusqu'ici que, si vous étiez justes, il fallait que Dieu le fût bien davantage; car votre justice émane de lui, et vous ne pouvez rien avoir de bon dont il ne soit le principe et la source. Mais si Dieu n'aime pas plus le bien que le mal, et si, par conséquent, il l'aime moins, nous pouvons dire, sans nous élever trop haut, qu'il est moins juste que nous. Ces mots, mes frères, vous coûtent à entendre ; ils ne nous coûtent pas moins à prononcer. Achevons toutefois ce que nous avons commencé, et osons dire que, dans cette supposition, non pas seulement prise à la rigueur, mais mitigée autant qu'on le voudra, le suprême auteur de notre justice et de toute justice est réellement moins juste que nous : car nous ne séparons point, pour peu que nous ayons un caractère moral, la haine du mal de l'amour du bien ; car nous n'admettons point qu'on puisse aimer le bien sans haïr le mal ;. car nous flétrissons la banale bienveillance qui ne distingue point le méchant de l'homme juste; car nous prétendons que l'homme de bien soit sévère aux méchants, et nous faisons de cette sévérité une partie de sa bouté; car nous ne croyons point à la bonté de celui qui est bon confusément pour tous; car nous faisons sortir de la même source la charité et l'indignation, la tendresse et la colère. Voilà notre justice à nous, voilà notre morale, celle du moms à laquelle nous rendons hommage par nos paroles quand nous ne lui rendons pas hommage par notre conduite ; et cette justice ne serait pas celle de Dieu ! Et la morale de Dieu serait plus relâchée que celle de l'homme ! Et il faudrait que Dieu, encore une fois, descendît sur la terre, non plus, comme autrefois, pour nous enseigner la justice, mais pour 1 apprendie de nous !
BT LB JOUR DE LA CALAMITB. M
Sommes-nons au bout de ces monstrueuses et inévitables conséquences? Non^ mes frères; car^ dans la lapposition de Timpunité du mal, non-seulement Dieu se trouverait moins juste que nous^ mais il se trouverait vaincu par le mal. Il n'est pas vaincu par le mal par cela seul que le mal existe^ car c'est librement qu'il a fait Homme libre^ et que^ pour le tirer du rang des animaux et des choses^ il a^ d*un même coup^ donné lieu à la vertu et au péché. Pour que l'homme fût un être moral^ pour que l'homme fût l'honune^ il fallait que le péché fût possible^ et Dieu y a consenti; et^ puisqu'il a agi librement^ il n'a point été vaincu. Mais en créant pour l'honune la gloire et les périls de la hberté^ il fallait que d'avance Dieu mit sa propre gloire à l'abri. Il devait être étemellement^ invariablement glorifié^ ou dans l'obéissance de rètre moral ou dans les résultats de sa désobéissance. L'ordre devait se retrouver tout entier dans la volonté de Fhomme ou dans sa destinée. Volontairement ou involontairement l'homme devait fléchir sous la loi; ainsi ^ oa accomplie ou réparée^ la loi demeurait intacte^ et Hiomme^ quoi qu'il pût faire^ y satisfaisait de point en point. Donc^ avec la punition du mal^ Dieu n'est point vaincu par le mal ; mais^ dans l'impunité du mal^ Dieu serait vaincu ; Dieu serait moins fort que le prince et l'auteur du mal^ et dans cette lutte^ dont la seule pensée est impie^ Satan serait le vainqueur de Dieu !
Achevons^ mes frères^ et sachons^ en fin de compte^ ce que cette supposition laisse à Dieu de son domaine primitif qui embrassait le monde des esprits comme le monde des corps. Le premier n'appartient plus à Dieu; il a changé de maître, et Dieu n'y parait plus que comme auteur d'une loi méconnue et qu'il n'a pas la force de maintenir. Il faut descendre plus bas pour trouver le
vrai royaume de Celui que l'Écriture appelait le Père des Esprits; il faut descendre dans la création matérielle. Là les lois de Dieu se maintiennent inviolables^ car là toutes choses continuent à s'entre-répondre. Là Dieu est vraiment Dieu; mais là aussi se borne son empire. Ailleurs, son empire est contesté, restreint, précaire. Un autre en est plutôt maître que lui, et s'y montre plus tort que lui. Enfin, dans ce domaine. Dieu n'est point Dieu; et il faut, renversant à jamais les qualités et les noms, transportant à Dieu les titres par lesquels TÉcriture désigne et flétrit l'ancien ennemi de Dieu et sa première victime, appeler Dieu le Dieu de ce siècle et le Prince du monde. Ce sont, dans l'impunité du péché, les seuls titres qui lui demeurent.
Ce n'est pas sans douleur, vous pouvez nous en croire, que nous avons poursuivi notre route au travers de tous ces blasphèmes. Serions-nous excusable de l'avoir fait, si l'opinion que nous avons combattue n'existait pas, si du moins elle ne se trouvait pas au fond de mille opinions journellement répétées? Tout ce qui tend, je ne dis pas à nier, mais seulement à affaiblir la grande doctrine que nous avons défendue, et qui n'est autre, dans le fond, que celle de l'inviolabilité de la loi, enferme toutes les conséquences que nous avons, malgré nous, étalées, li est surtout un préjugé fort répandu que nous devions combattre : c'est celui qui confond les idées de bonheur et d'ordre, de désordre et de malheur. Notre irréligion, qui n'est que la forme la plus haute de notre égoïsme, ne veut reconnaître l'ordre que là où notre égoïsme trouve pour lui-même des moyens de satisfaction et des gages de sécurité. C'est renverser les termes d'une proposition vraie ; car il est bien vrai que l'ordre est le bonheur, mais il n'est pas vrai que le bonheur soit l'ordre ; etjl
est certain qtle le bonheur dans le péché^ c^est-à-dire dans . le désordre^ ne serait qu^un désordre de plus. Quoique, dans Tintention de Dieu, le bien matériel soit destiné à correspondre au bien moral. Tordre moral, à cause du péché survenu, ne s'accomplit souvent que par le mal matériel, qui est un des effets ou une des fomies du malheur. Il faut donc redresser nos pensées à cet égard, et nous transporter, sans marchandement, au point de vue de Dieu lui-même, en qui les plus terribles bouleversements de la nature et de la société réjouissent, si f ose parler ainsi, ce besoin suprême d'ordre qui est la base même de son caractère ; car si, dans ses dispensations générales, traitant les peuples et l'humanité même comme un seul homme, il paraît tenir si peu de compte des individus, les rendre confusément solidaires les uns des autres, et demander seulement, sans nul souci de la répartition, un certain total de malheur audessous duquel sa justice ne peut descendre, tout, jusqu'au moindre soupir, est secrètement noté dans sa mémoire divine ; les larmes de chacun, ainsi que parle fÉcriture, sont mises dans des vaisseaux à part; aucune souffrance individuelle n'est sans raison ni ne va au delà de son but, et, de toutes ces douleurs, rien n'est oublié ni perdu; l'ordre subsiste dans ce désordre apparent, et triomphe par ce désordre même. En sorte, mes frères, que si nous sommes saisis d'admiration à la vue de la course régulière du soleil, qui se réjouit comme un bomme vaillant pour faire sa course, dont le départ est de l'un des bouts des cieux,et dont le cours s'achève à l'autre, tellement que rien ne se peut cacher à sa chaleur; ou si, la nuit, un ravissement plus intime nous enlève à nous-mêmes à la vue de ces milliers d'étoiles ou de mondes versant constamment sur nous, des mêmes
plages du ciel, leurs clartés séculaires; eh tien, les calamités naturelles ou sociales réclament de nous,'Sacbez-le > bien, une douloureuse, je le veux, mais non pas moindre ^; admiration; et si, à Taspect d'un pays livré aux horreurs ^ de la guerre, de cités incendiées, de maisons dévastées, ^ de familles fugitives, de mères cherchant en vain leurs : enfants ravis, d'enfants en vain redemandant leurs mères, de tribus emmenées en exil, de générations disparues, de races éteintes, Taffliction et répouvante ne réprimaient pas la vérité dans notre cœur, elle s'en échapperait en chants de louange, et ferait monter à Dieu, à travers les cris et les gémissements de ces foules désolées, cet hynme triomphal du prophète : a Saint, saint, saint est l'Éternel; c( tout ce qui est dans toute la terre est sa gloire. » (Ésaïe, VT, 3.)
Que si l'aspect sous lequel se présente ici le créateur des intelligences paraît à quelques-uns trop terrible, et si toutefois ils veulent le maintien de l'ordre moral, qu'ils nous enseignent donc un autre secret pour le maintenir. Si, ne pouvant enlever le péché, ils veulent en enlever la peine, que reste-t-il de l'ordre moral? que restet-il de la sainteté de Dieu ? que reste-t-il de Dieu même ? Nous leur avons, disent-ils, attristé, enténébré l'idée de Dieu. Eh quoi ! l'avons-nous représenté comme un être farouche, avide de vengeance, et qui a soif de nos larmes? Est-il apparu, dans notre discours, autrement que comme le fondateur de l'ordre moral et le garant de la loi morale ? Est-ce trop encore ? et, pour satisfaire à de téméraires exigences, pour ne pas attrister et noircir à leurs yeux l'idée du Créateur, faut-il le faire inconséquent, faible et immoral ? Faut-il que, de protecteur de l'ordre et de la loi, il devienne le protecteur de nos passions par qui la loi et l'ordre sont incessamment menacés?
^ET LE JOUR DE LA CALAmTE. * 53
Faut-^ d^ Dieu le faire homme^ et le plus faible des hommes? Qu'on parle, qu'on s'explique, qu'on nous dise de quel Dieu il s'agit: si c'est le nôtre, il est saint; s'il n'est pas saint, ce n'est pas le nôtre, et toute discussion entre nous n'a plus de terrain ni d'objet.
Avide de vengeance, altéré de nos larmes! Mais qui vous Ta dit ? qui vous permet d'appliquer à Dieu, dans leur sens affreusement littéral, ces paroles cruelles? Ah! sans doute, si Dieu était un homme et avait les sentiments d'un homme, je dis même du meilleur des hommes, il n'eût pas fallu la dixième partie de nos infidélités et de nos outrages pour exciter en lui ce ressentiment implacable dont on fait témérairement le caractère et l'inspiration de sa justice ; et je ne suis pas étonné que, pour exprimer toute l'incompatibilité qui se trouve entre lui et le désordre du péché, les termes de colère, de vengeance et de haine aient coulé si souvent des lèvres des prophètes. Mais si la suprême sainteté s'accorde à elle-même la punition du mal parce qu'elle se la doit, il n'y a là ni colère ni haine ; il y a justice et nécessité. Le mal ne serait point mal s'il n'engendrait le malheur, et en livrant le péché au malheur Dieu ne fait que rendre un objet à sa nature, le marquer de son vrai sceau, et dire que le mal est mal.
Mais Dieu ne peut-il pas pardonner ? Sa bonté n'estelle pas par-dessus toutes ses œuvres? Oui, sans doute ; et qui le sait mieux que nous, disciples d'une religion qui repose tout entière sur la foi au pardon ? Mais rien dans cette religion, comme rien en dehors de cette religion, ne nous donne le moindre prétexte de croire qu'un seul iota de la loi éternelle puisse tomber sans être relevé par la justice éternelle, et que Dieu, qui a compté tous les cheveux de notre tête, n'ait pas compté également tous
64 t LE MÉCHANT ^
les péchés de notre âme. Jusque dans la gsftce^iltÉÉ^ que la loi triomphe; et nul homme ne sera heureux aifft dépens de Tordre. Dieu pourra pardonner; mais, soyl en sûrs, il ne pardonnera qu'en sanctifiant ; la sànctil tion sera le sceau et le gage du pardon, elle sera^lepai accompli ; et, sous la religion de la grâce comme soi Talliance des œuvres, il demeure constant que, sans sanctification, nul ne verra le Seigneur.
Dieu ne séparera point ce que Dieu lui-même a uiiii| Or il a uni, par leur dernier fond, par leur essence méaMii le péché et le malheur comme le bonheur et la vertu. H 1^ fait ces choses de telle manière qu'elles s'entre-répondenu comme Tœil et la lumière, comme la poitrine et raiA| Il a mis dans notre conscience le besoin de cette correi^i pondance et la conviction qu'en définitive il faut que to| malheur et le péché se rejoignent, que le bonheur et il| sainteté se retrouvent. l
Mille indices, mille faits viennent à Tappui de ceU»] voix intérieure. La vie, le monde, la nature humain! 1 ont été, dans leur ensemble, calculés pour la vertu, noo " pour le vice ; en sorte que toujours, à travers telle convenance apparente et momentanée, le vice est en contrtdiction avec la nature humaine, la vie et le monde, et a pour conséquence prochaine ou éloignée le malheur. Ce résultat ou ce signe ne se fait pas même attendre. Le péché lui-même est une douleur; le mouvement intérieur qui le suscite est une passion, c'est-à-dire une souffrance. Le mal fait violence à notre nature et trouble notre harmonie intérieure. Le remords est déjà dans la pensée qui prépare le péché. Tout ce que le péché prend sur le devoir, il le prend sur notre bonheur. En un mot, l'union entre le malheur et le mal est si étroite, leur convenance si intime, que l'homme semble avoir pris en main les intérêts de la
jastice divine, et, en buvant Vîniquité comme l'eau, boire dans la même coupe la peine de Tiniquité.
Avant que la calamité lui vienne du dehors, elle sort de lui, car elle est en lui. Il la produit comme il la subit. Il en est la source. Elle est une avec son péché; et il semble, d'un même effort, d'un même désir, se pousser vers le péché et vers la peine. Le péché et la malédiction s'aiment d'un amour étrange, a II a aimé la malédiction, dit le proa phète; il a haï la bénédiction ; il est revêtu de malédic- « tion comme d'un habit ; elle entre dans son corps a comme de l'eau , et comme de l'huile dans ses os. « Elle lui est comme un vêtement dont il est couvert, et « comme une ceinture dont il est toujours ceint. x> (Psaume CIX, 17-19.)
Toutefois, mes frères. Dieu est patient parce qu'il est éternel; la loi de l'ordre, qui exige une réparation complète ne l'exige pas immédiate ; et enfin la liberté des actions humaines, la moralité par conséquent de l'être humain, ne permet pas que toujours la sentence prononcée contre les mauvaises œuvres s'exécute incontinent. Si chaque péché produisait instantanément la calamité qui lui est assignée, si chaque homme était malheureux à mesure et à proportion qu'il s'éloigne de l'ordre divin, le péché, victorieusement réprimé à sa naissance, écrasé dans son germe, n'éclorait jamais; mais parce que le péché serait impossible, la vertu le serait aussi : entre l'abîme de la misère et l'abîme de la félicité, séparés par le seul espace où se posent ses pieds, l'homme ne choisirait pas ; la conscience aurait été donnée en vain, la loi tracée en vain, et il se trouverait, selon la pensée d'un grand esprit, que Dieu se serait mécompte, et qu'il aurait plus entrepris qu'exécuté.
Afin donc que l^jrvertu soit exercée comme vertu, et le
56 LE HIBCHANT
vice haï comme vice, il pennet (ô redoutable nécessité ô immense péril ! ) qu'un intervalle s'étende, qu'un nu s'élève entre le péché et la peine; il permet que l'hommif^ ne goûte pas ici-bas tout le malheur attaché à la désobéis* sance, et même qu'il goûte, au sein de la désobéis quelque bonheur emprunté aux éléments de ce ma passager. Le mal et le malheur sont tenus à distano6:| quelque chose les arrête sur la pente qui les pousse et précipite l'un vers l'autre. Le monde avec ses attraits, hy chair avec ses joies, l'imagination avec ses prestiges, en^ l'habitude même du mal, séparent le méchant de son s»^ laire, et lui composent même un fantôme de félicité. Ont' dit que notre bonheur ici-bas n'est qu'un malheur plus (m moins consolé; on devait dire que notre bonheur n'erti qu'un remords plus ou moins amusé. Mais l'arrangemeni^ actuel du monde n'a rien d'éternel ni de nécessaire, tanr' dis que la correspondance du péché et du malheur est nécessaire et éternelle. Il faut que ces deux moitiés d'ua même tout se retrouvent et se rejoignent. Le méchant a été fait pour le jour de la calamité; il faut que ce jour se lève. Aux foudroyantes clartés de cette aurore tardive, l'unique exception à la loi universelle disparaîtra, et l'on verra, dans le monde moral comme dans le monde physique, s'entre-répondre toutes choses. Comme une digue qui séparait deux fleuves, le monde des sens et de la vanité sera soudainement enlevé, et les deux fleuves du péché et du malheur se précipiteront l'un dans l'autre pour se confondre à jamais. Rien ne troublera l'intimité, rien n'interrompra le tête-à-tête du péché avec le malheur. Incorporés l'un à l'autre, ils ne feront qu'un. Le péché n'aura d'autre aliment que le malheur, de même que le malheur d'autre objet que le péché. Et ainsi s'accompHra sans réserve la parole du prophète : a^hst malédiction en-
a trera comme de Teau dans le corps du méchant^ et « comme de l'huile dans ses os. »
Lumière terrible, lumière bienheureuse du grand jour, vous éclairez les mêmes objets et vous révélez le même Dieu ! Cantiques du ciel, profonds échos de Tabîme, vous louez de concert la même loi et le même Dieu ! La vérité désormais est partout, l^ordre est partout, Tuniverselle conscience éclate en témoignages unanimes! Arrêtonsnous sur le seuil mystérieux de Téternité. N'allons pas plus loin. La vérité que nous avons prêchée nous ravit et nous accable. Ah ! qu'il nous soit permis, avant de nous séparer à la fois de ce sujet et de cet auditoire, de détourner vers ta miséricorde. Père saint, nos yeux éblouis et épouvantés ! Laisse une vaste espérance remplir et consoler notre cœur à la vue de la croix de ton Fils ! Laissenous repasser, après les menaces de ta loi, les promesses de ta charité. Laisse-nous, ô Dieu ! nous rappeler que tu nous invites tous à la grâce, à la sanctification et au salut, et que d'avance tu nous as montré ton Fils menant en pompe dans le ciel une multitude de captifs, c'est-à-dire de rachetés. Permets-nous de nous rappeler, ou plutôt, grand Dieu, ne nous permets pas d'oublier jamais que ton nom, quoique tu sois juste, n'est pas Justice, et, quoique tu sois terrible, n'est pas Terreur, mais que ton nom est Amour ; que rien ne peut te séparer de ta charité ; que rien ne saurait l'éteindre; que la haine, qui est de l'enfer, est éloignée de toi comme l'enfer l'est du ciel ; qu'elle n'a aucune part dans aucune de tes perfections; que ta sainteté est amour, que ta justice est amour,' que ta grandeur est amour, comme toi-même tu es amour. Apprends-nous surtout à nous jeter avec abandon, et les yeux fermés, dans la pensée de ta parfaite justice et de ta souveraine miséricorde, afin que, devant tes mystères formidables.
nous mettions la main sur notre bouche^ jusqu'au jour ob cette bouche s'ouvrira pour célébrer avec toute la création cette justice et cette miséricorde alors pleinement dévoilées. A toi l'avenir^ à toi les siècles appartiennent^ et tous les cœurs sont dans ta main. Mais puissions-nous^ 6 Dieu ! nous à qui tu as fait connaître tous les trésors de ta sain* teté et tous ceux de ton amour^ puissions-nous^ par nos discours^ par nos exemples^ les ouvrir à beaucoup d'âiûes^ multiplier les cohéritiers de la vérité et du salut^ et marcher vers toi à la tète ou à la suite, n'importe, les der^ niers, s'il le faut, d'une multitude conquise à ta loi par ta charité, et glorifiant ton saint nom dans le saint nom de tbn Fils !
UŒUVRE DE DIEU
Tls lui dirent : Que ferons-nous pour faire les œuvres de Dieuf Jésus leur répandit: C'est ici V œuvre de Dieu, que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. Jean VI, 28, 29.
Témoin des miracles de Jésus-Christ, et en particulier ie la multiplication des pains, le peuple s'attache aux traces de cet homme merveilleux; et ce même Jésus, accoutumé à aller au-devant de ses frères, semble cette fois, par des raisons très sages sans doute, se dérober à leur empressement. Lorsqu'ils Tout atteint de Tautre côté de la mer de Tibériade, où il s'est retiré pour se soustraire, semble-t-il, à leurs importunités, il les accueille avec ces paroles mortifiantes : ce En vérité, en vérité, je vous dis « que vous me cherchez, non parce que vous avez vu des a miracles, mais parce que vous avez mangé des pains, et « parce que vous avez été rassasiés.*» Mais ce n'est pas assez pour lui de les mortifier s'il ne les instruit; et c'est pourquoi il ajoute : c< Travaillez, non pour la nourriture « qui périt, mais pour celle qui demeure en vie éternelle, c et que le Fils de l'Homme vous donnera; car le Père, c qui est Dieu, l'a marqué de son sceau, d
à semble que le reproche par où Jésus-Christ avait dé-
60 l'oeuvre de dieu.
buté eût pu ôter à la multitude l'envie de prolonger c entretien; il semble que, découragés par la sévérité i ses premières paroles, et d'autant plus découragés qi cette sévérité est juste, ils ne penseront qu'à se retir loin de Jésus-Christ, de qui, pour le moment, ils n^o sans doute à espérer aucune faveur temporelle. Si \ homme, chez qui nous nous serions présentés avec tout les marques du respect et de la confiance, nous recevi comme Jésus-Christ reçoit aujourd'hui les Juifs, no serions trop humiliés ou peut-être trop irrités pour enj ger une conversation avec lui, et même pour rester en présence. Les Juifs restent et interrogent Jésus, soit q la gravité de ses paroles leur impose et les retienne dépit d'eux, soit qu'ils espèrent, par une question i rieuse, lui donner d'eux et de leurs motifs une opini plus favorable; et comme il vient de leur dire : Traimill ce qui signifie pour eux : Faites des oeuvres, ils lui demi dent : ce Que ferons-nous donc pour faire les œuvres a Dieu? »
Que signifie cette question, mes frères ? De quoi s'înJ ment les Juifs? Ils parlent des œuvres de Dieu, et par sans doute ils entendent les œuvres que Dieu aime, q Dieu commande, qui nous rendent agréables à Dieu semblables à Dieu. Mais veulent-ils savoir comment on met en état de les faire, ou veulent-ils savoir quelles a ces œuvres? Si leur question avait le premier sens, c serait fort belle; elle révélerait chez eux une idée b juste et un sentiment bien précieux ; elle prouverait qi vant tout ils sentent le besoin d'une force intérieure, d principe général qui leur fasse vouloir tout ce que D veut. Cette question marquerait qu'ils se sentent, di leur état actuel, incapables de faire ces œuvres avant é voir reçu un nouvel esprit, une nouvelle âme, une m
velle vie. Cette question ne serait donc qu'un humble aveu de leur misère et de leur impuissance. Mais cet aveu n'est pas compris dans la question qu'ils adressent à Jésus. Ne les connaissons-nous pas? Ne connaissons-nous pas leurs chefs et leurs guides? N'y a-t-il pas trop de distance entre un tel sentiment et le motif iiitéressé, le motif grossier qui les obstinait à la poursuite de Jésus-Christ? Si Jésus-Christ avait donné ce sens à leur question, sa réponse ne nous l'apprendrait-elle pas? Non, tout concourt à prouver, et la forme même de leur question n'y répugne pas, que leur pensée était celle-ci : Dis-nous quelles sont les œuvres de Dieu, afin que nous les fassions.
Or remarquez, mes chers auditeurs, qu'ils savaient assez bien quelles étaient les œuvres de Dieu, ou qu'ils l'auraient pu savoir s'ils l'avaient voulu. Moïse et les prophètes le leur avaient dit assez clairement, assez complètement. Il n'était pas un précepte de la morale chrétienne qui ne se trouvât dans les écrits de l'ancienne alliance , pour quiconque du moins les savait lire; et Jésus-Christ n'est pas venu nous enseigner de nouveaux devoirs, mais renforcer l'obligation qui nous lie aux anciens, et nous donner une nouvelle force pour les accomplir. Ces Juifs s'informaient donc de ce qu'ils savaient déjà, et ne s'informaient pas de ce qu'ils ignoraient encore. Ils disaient : Nous pouvons, mais nous ne savons pas. Ils auraient dû dire : Nous savons, mais nous ne pouvons pas, ou plutôt nous ne voulons pas; ou encore : Nous ne pouvons pas vouloir; car, dans tout ce qui concerne l'obéissance à la loi de Dieu, vouloir c'est pouvoir.
Dès qu'ils pensent ainsi, mes chers frères, il est tout simple qu'ils parlent de plusieurs œuvres, et qu'ils disent à Jésus-Christ : Apprends-nous quelles sont les ceuvres de Dieu. C'était là l'esprit de leur temps et de leur pays. Pour
62 l'oeuvrb db dieu.
eux^ comme pour les Pharisiens leurs modèles^ la morale se composait d'un nombre plus ou moins grand de pratiques et d'observances; et la diflBculté était de les connaître toutes pour n'en négliger aucune , ni dans aucun détail. Œuvre après œuvre, et toujours des œuvres, c'està-dire toujours de ces actes extérieurs que la main fait et que Tœil voit, tel était pour eux Tesprit de la morale, telle était la vertu pour les meilleurs d'entre eux. Il en était peu, dans leur nombre, qui se fissent de la morale une plus haute idée, peu qui missent au-dessus des œuvres le motif même ou le sentiment qui les avait inspirées, et pour qui l'obéissance du cœur fût la première et la plus importante des œuvres; peu encore qui sentissent lem état de déchéance et leur impuissance à faire les œuvres de Dieu avant d'avoir reçu de Dieu un nouveau cœur. Qu€ dis-je ? Peut-être même y en avait-il peu qui s'adressassent de bonne foi la question renfermée dans notre texte : Que faut-il que nous fassions pour faire les œuvres de Dieu?
Ne rabaissons pas ceux-ci, et ne les traitons pas plus sévèrement que n'a fait Jésus-Christ lui-même. C'est déjà quelque chose que de s'informer des œuvres de Dieu poui les faire ; et il est dit de celui qui s'était efTorcé dès sa jeunesse de les accomplir toutes, que Jésus-Christ Paima. (Marc, X, 21.) C'est quelque chose, disons-nous, que de s'enquérir des œuvres de Dieu ; c'est beaucoup en comparaison de l'indifTérence de cette multitude qui ne se soucie pas de connaître parce qu'elle ne se soucie pas d'agir. La réponse de notre Seigneur, dans le texte, renferme, je l'avoue, la rectification d'une idée fausse : elle apprend aux Juifs qu'ils se sont trompés ; mais cette réponse n'esl pourtant pas un reproche : c'est une instruction, c'est une leçon. Tâchons d'en pénétrer le sens.
PRSHIER DISCOURS. 63
Mes frères^ nous nous armons des paroles de notre Seigneur contre deux erreurs opposées. C'est un glaive dont successivement nous dirigeons le tranchant contre les Juifs et contre les chrétiens, ou plutôt contre un certain nombre de Juifs et contre un certain nombre de chrétiens; contre ceux qui, dans chacune de ces deux Églises, dénaturent en Texagérant le principe sur lequel leur Église repose. Ce sont deux Églises, en effet, mais ce ne sont pas deux religions. Le mosaïsme et le christianisme ne sont, ne peuvent être que deux âges d'une même vérité, les deux pôles d'un même axe, la proue et la poupe d'un même navire. Chacune de ces Églises a son mot d'ordre et de ralliement : celui de PÉglise judaïque est la loi, celui de l'Église chrétienne est la foi; mais l'erreur à laquelle chacune est exposée, c'est de méconnaître et d'exclure le principe auquel elle ne doit pas son nom, mais sans lequel néanmoins elle ne peut avoir ni force ni vie. L'erreur des Juifs est de tout réduire aux œuvres et de ne pas remonter jusqu'à la foi; l'erreur des chrétiens c'est de ne pas voir que la vraie foi est une œuvre, et que, si elle n'est pas une œuvre, elle n'est rien. Or ces deux erreurs ne caractérisent pas tant deux époques, dont l'une dure encore et dont l'autre n'est plus, que deux classes de personnes ou deux tendances qui se reproduisent dans tous les temps et du» tous les lieux. En nous adressant à l'une et à l'autre, 00118 sommes bien sûrs de ne pas voir une partie de nos paroles s'aller perdre dans l'abîme du passé, et l'autre seulement trouver une application dans le présent. Les deux erreurs que nous signalons sont actuelles, sont vi- Tantes^ et sans doute elles ont l'une et l'autre des représentants dans cet auditoire.
Il nous semble que notre Seigneur a plus d'une raison de répondre aux Juifs comme il le fait, et qu'on peut
64 l'œuvre de dieu.
prendre sa réponse dans plus d'un sens ; et d'abord dans celui-ci, mes frères : a Vous vous informez curieusement des œuvres de Dieu pour les faire; vous courez après la justice et Tobéissance ; vous semblez dire à Dieu : Parle> Seigneur, tes serviteurs écoutent. Eh bien, le Seigneur est là dans la personne de son envoyé; le voilà devant vous, celui dont Moïse vous a dit dans les jours antiques : a L'É- « ternel vous suscitera un prophète semblable à moi, écou- (c tez-le; » et vous ne Técoutez pas; vous ne Técoutez pas comme prophète, comme seul semblable à votre grand et premier prophète, comme le Messie de Dieu, comme votre Roi et votre Sauveur, comme la réalité des figures, comme Taccomplissement des prophéties et comme la fin de la loi. En vain vous pressez-vous autour de lui et le suivezvous au désert; vous suivez celui qui vous a rassasiés, peut-être celui qui a fait de grandes œuvres, mais non celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Vous le reconnaissez peut-être comme un envoyé de Dieu, mais non pas, dans un sens excellent et incommunicable, comme celui que Dieu a enwfj^ pour accomplir tout son conseil sur vous et sur rhumanité. Celui dont Moïse a parlé, celui dont Abraham s'est réjoui , celui dont Ésaïe a prédit les humiliations, celui dont Daniel a marqué le jour, il est venu, il est devant vos yeux, il répand devant vous ses paroles pleines de grâce et de vérité, et vous ne le voyez pas. Vous, si habiles à reconnaître les signes des temps, vous, si épris de tout ce qui s'appelle gloire, vous ne discernez point ce temps-ci et vous n'apercevez point cette gloire. Ce n'est pas même assez que vous ne reconnaissiez point celui que Dieu vous envoie, vous n'attendez pas même celui qui vous est annoncé. Si quelqu'un vient en son propre nom, avec des promesses de gloire et de prospérité mondaines, vous le recevrez fort bien; mais vous ne recevez pas celui qui
PRKMIKR DISCOURS. 65
rient au nom de Dieu y avec Tautorité de Dieu ^ et dans resprit de Dieu. Votre cœur endurci méconnaît l'envoyé de Dieu^ et vous vous souciez desiœuvres de Dieu! Quelle hypocrisie ou quel aveuglement! Les œuvres de Dieu! Mus faites d'abord celle-ci; mais rendez gloire à Dieu en recevant celui qu'il envoie; mais^ lorsque vous vous enqoérez des moyens de l'honorer par vos œuvres^ ne comnencez pas par le déshonorer par votre incrédulité. Comment feriez-YOUs les œuvres de Dieu^ quand vous fermez fiocès de vos cœurs à celui qui vous parle de sa part ? Ouvrez d'abord les yeux, croyez à l'envoyé de Dieu, croyez i Dieu lui-même : c'est l'œuvre que je vous propose de sa pfft, c'est l'œuvre qu'il faut faire d'abord ; vous ne ferez point les autres plus tôt. b
Nous osons encore, mes bien -aimés frères, attribuer DQ autre sens aux paroles de notre Seigneur. — a Dieu a promis d'envoyer, dans la suite des siècles, un autre prophète , le seul semblable à votre premier prophète , et qui ne saurait lui être semblable qu'à condition de lui être supérieur, s'il doit, comme lui et sur la même base, bader une Église et un peuple. Dieu l'a promis, et vous le croyez. Mais si vous le croyez, vous convenez par là même que ce nouveau prophète vous enseignera à faire les oeuvres de Dieu; car, s'il ne vous l'enseignait pas, que ^ous enseignerait-il? Mais comment vous l'enseignerait-il s'il n'est point le prophète? Comment apprendriez-vous quelque chose de celui qui se dit le prophète et qui ne l'est pas? Dites, en démentant tous vos prophètes, que ce prophète ne doit point venir; dites qu'il doit venir, mais que l'homme qui est devant vous, ce Jésus, puissant en œuvres d en paroles, n'est point celui qui devait venir ; fermez vos yeux à la lumière, vous le pouvez; mais, après tout, sachez que ces œuvres, dont vous vous montrez 60a<* "^ ne
66 l'obuvrb dk dieu.
les ferez jamais que dans la foi à celui que Dieu a promis; sachez que^ hors de lui^ vous ne pouvez rien faire ; sachez quMl faut être uni à lui^ participer à son esprit^ croire aux vérités qu'il annonce^ croire à la vérité même dont il est l6 représentant^ pour faire les œuvres de Dieu. Ceux-là les ont faites avant vous qui^ sans voir de leurs yeux le Messie^ Font vu par les yeux de la foi^ Tout embrassé par Tespé* rance^ et Tout possédé par Tamour. De quelque manière qu'il communique aux hommes cette admirable puissance^ c'est lui y et nul autre ^ qui la communique. Croyez donc qu'il est celui qui devait venir, et interrogez-le; ou croyez qu'il n'est point celui qui vous fut promis, et ne l'interrogez pas. Niez donc d'avance cette venue et tout ce qui doit l'accompagner : niez le Messie après qu'il est venu ; mais n'espérez jamais de faire les œuvres de Dieu avant que vous ayez dit du cœur et de la bouche : a Béni soit celui « qui vient au nom du Seigneur! »
Nous nous approchons, mes frères, pas à pas, du sens le plus profond, du vrai sens de la réponse de Jésus-Christ. Il est juste de croire, sans le comprendre, que la puissance de faire les œuvres de Dieu dépend de la foi en celui qu'il a envoyé ; mais il nous est donné de le comprendre comme il fut donné de l'éprouver à ceux qui, vivant avant Jésus- Christ, lui furent unis par la foi. Reprenons la question de la multitude.
Cette multitude paraît animée d'un désir louable; elle veut faire les œuvres de Dieu. Expression d'une grande force dans sa brièveté : to œuvres de Dieu, c'est-à-dire les œuvres que Dieu commande , qui sont dans nos esprits, qui l'honorent, que par conséquent il accepte et dont il tient compte. C'est sans doute la pensée des Juifs; mais elle ne va pas au fond, car elle ne va pas jusqu'au principe même de la vraie obéissance et à la condition des vé-
ritables œuvres de Dieu. Une œuvre de Dieu est avant tout une œuvre qui se rapporte à Dieu ; tous les autres caractères sont compris dans celui-là^ tous en dépendent. Or on ne saurait^ sans se payer de mots^ parler d'un rapport à Dieu qui ne serait pas l'amour. En effets si vous n aimez pas Dieu^ vous n'avez de relation avec lui que celle de la crsdnte; mais la crainte n'est pas un rapport^ elle en est le contraire; elle n'unit points elle sépare. Et si le but de Dieu^ en donnant aux hommes une religion^ est de les unir à lui; si le nom même de religion exprime ce but^ il faut avant tout que ce rapport de l'amour s'établisse entre les hommes et lui ; et toutes les œuvres que les hommes pourraient faire en dehors de ce rapport ne sont pas des œuvres de Dieu. Il est impossible qu'elles soient faites dans son esprit^ puisqu'il n'y a que l'amour qui puisse faire de son esprit notre esprit; il est impossible qu'elles l'honorent^ puisque^ si ce n'est pas l'amour qui les a dictées^ c'est la crainte^ et que la crainte ne l'honore pas; il est impossible qu'il en tienne compte, car ce qu'il veut^ la seule chose qu'il puisse vouloir^ c'est notre cœur^ et notre cœur n'y est pas; enfin ^ chose singulière et vraie néanmoins^ il est impossible que ce soient les œuvres qu'il a commandées^ car ce qu'il a commandé, ce n'est pas d'accomplir une œuvre plutôt qu'une autre, mais d'accomplir toute œuvre avec connaissance de cause et par un motii pur; c'est le motif, en quelque sorte, qui est l'objet du commandement : le premier et le grand commandement, le sommaire de la loi pour les Juifs comme pour les chrétiens, c'est l'amour. N'ajouterons-nous pas, mes frères, qu^une œuvre de Dieu ou une œuvre digne de Dieu doit être nécessairement une œuvre de liberté, et que, puisqu'il y a une loi que nous ne nous sommes pas faite, et qui nous lie le voulant ou ne le voulant pas, une œuvre
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68 l'oeuvre de dieu.
commandée ne peut être en même temps une œuvre de liberté que par l^intervention de Tamour, qui est, pour «é parler exactement, la liberté dans Tobéissance ? Concluons "^ que les Juifs, dont la question est accueillie par notre Sauveur, lui en eussent adressé une plus digne de son approbation, si, au lieu de lui dire : Que ferons-nous pouB faire les œuvres de Dieu, ils lui avaient dit : Maître, que ferons-nous pour aimer Dieu?
Rappelez-vous ce scribe qui dit un jour à Jésus-Christ : a Maître, tu as bien dit, et selon la vérité, qu'il n'y a qu'un « seul Dieu et qu'il n'y en a point d'autre que lui, et que a l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de «toute son âme et de toute sa force, et son prochain ce comme soi-même, c'est plus que tous les holocaustes et « tous les sacrifices. » (Marc, XII, 32, 33.) Que lisez-vousià la suite de ces paroles? c< Jésus, voyant qu'il avait répondu c( en homme intelligent, lui dit : Tu n'es pas éloigné du « royaume de Dieu. » (v. 34.) Mesurez la force qu'ont, dans la bouche de Jésus-Christ, des mots comme ceux-ci : être intelligent (c'est plus que toute 1^ sagesse des philosophes), et ceux-ci : n'être pas éloigné du royaume de Dieu (c'est plus que toute la gloire et la magnificence des rois). Toutefois l'avantage excellent de cet homme se renferme entre deux Umites : si, d'une part, il se sépare de la folie mondaine, de l'autre, il n'a point encore «saisi le royaume « qui ne peut être ébranlé; » Jésus-Christ lui dit seulement qu'i7 n'en est pas éloigné. Mais c'est toujours un grand et glorieux témoignage; et Jésus-Christ l'eût avili en l'accordant aux Juifs de notre texte. Pourquoi? C'est qu'ils n'étaient pas intelligents comme ce scribe; c'est qu'ils ne paraissaient pas avoir compris comme lui que l'amour est l'accomplissement de la loi et le vrai secret pour faire les œuvres de Dieu.
pREKiEH PI SCO uns.
lais vous pourriez me demander, mes frères, pourqutj U-Christ, en cette dernière occasion, ne dit pas tou) mile aii:c Juifs : L'œuvre de Dieu, c'est de l'aimer, an^l i de leur dire: L'œuvre de Dieu, c'est de croire à^l ti qu'il a envoyé. Mes frères, il eût pu dire l'un etrl tre ; mais après avoir, en d'autres rencontres, déclaré,'/ lie moyen de faire les œuvres de Dieu, c'est de l'a iplus loin cette fois, il va jusqu'au bout de sa penséot 1 b la vérité, et il fait connaître à ses auditeurs le moyen;^ f n même, je veux dire le moyen d'aimer Dieu. Ot„ c'est de croire à celui qiie Dieu a envoyé. Dira, J Jnifs qu'il fallait aimer Dieu, ce n'était pas, à propre*, I M parler, leur apprendre rien de nouveau : c'était les, I Myer aux déclarations les plus expresses et les p1us< J aoelles de l'ancienne loi. Et vous remarquerez que. 1 e-Cbrist n'a pas de lui-môme cité cette suprême or-, '
, mais qu'il l'a tirée de la bouche de ses audi-
s, et qu'il semble n'avoir voulu , sur ce point, qu8 \
eillir leur aveu. Heureux sans doute ceux qui d'eux-
K3, et par une inspiration secrète de l'Esprit-Saint,.
BUent à ses pieds cet aveu si doux et si redoutable I, .
Ifi-Christ louait leur intelligence, et leur annonçait qu'il» i
fient put éloignés du royaume de Dieu. Mais ici, omet*, j
en apparence une vérité qui va se retrouver tout e
idana la réponse qu'il médite; ici, au lieu de les reo*' i
r k l'amour, les renvoyant k la source de l'amour, û, l
f répond par cette sentence frappante : « L'œuvre dflj, J
10 est de croire à celui qu'ils envoyé. > Transporté^'!
le hauteur, ils y trouveront infailliblement la répons*, f
ir question, la tin de leur anxiété, le commencementi. (
ivie. i
quel est celui que Dieu a envoyée Et qu'est-ce quft^
le fin lui T Et quel rapport y a-t-il entre cette croyanci
70 l'oeuvre de dieu.
et Tamour de Dieu? Quel rapport? Il échappe probable^ ment^ dans^ce premier instant^ à la plupart des aiiditeafjf de JésUs-Christ; mais il ne leur échappera pas toujourt^' et, à coup sûr, mes frères, il n*a pu nous échapper. CeW que Dieu a envoyé, c^est son Bien-Aimé, c^est son Fita^ c'est un autre lui-même; c'est lui-même dans une peN sonne semblable à nous : c'est un homme parfaitement homme, c'est un Dieu parfaitement Dieu. Croire en lui, ce n'est pas seulement croire ce que nous venons de dire, mais c'est croire qu'il nous a été envoyé, qu'il nous a été donné; c'est croire que l'objet suprême de la dilection du Père, celui dont le nom seul de Fils caractérise dignement la nature, la perfection et la gloire, embrassant dans un amour immense le genre humain tout entier, a revâbi notre chair mortelle pour pouvoir être le réparateur it nos misères, notre représentant, notre caution et notre intercesseur. Otez, par une supposition douloureuse, 6te< Jésus-Christ du monde, avec sa puissance de miséricofdd et son titre de Sauveur, et par conséquent replacez l'humanité où Jésus-Christ l'a trouvée, en face d'un Dieu inconnu, du Dieu du Sinaï, enveloppé de ténèbres que perce seul, de loin en loin, le feu sinistre des éclairs; ou en face de ce dieu des philosophes, puissance sans personnalité, essence indiflFérente, gouffre des existences, effroi de l'imagination ou du cœur; ou bien enfin en face de deux portes fermées, dont l'une est la porte de l'enfer, et l'autre celle du néant : oui , replacez l'humanité où Jésus-Christ l'a trouvée, et dites à cette humanité : Aimez Dieu, au cas qu'il y ait un Dieu; aimez Dieu, au cas qu'il soit juste; aimez Dieu, au cas qu'il vous aime. Du fond de ces cœurs palpitants vous entendrez s'élancer mille cris divers, mais incessamment réprimés. Oui, Dieu nous aime; mais s'il ne m'aimait pas ! Oui, Dieu est juste ; mais s'il est juste, il est
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redoutable, et comment raimer?et s'il est injuste, il n'est pas respectable, et comment l'aimer? Dieu existe, cela est plus clair que la lumière du soleil; Dieu est bon, puisqu'il est Dieu; mais s'il est Dieu, il est saint : que puis-je en conclure? que puis-je en espérer pour moi? que veut-il? qu'a-t-il résolu? puis-je l'aimer seulement parce qu'il est aimable? puis-je l'aimer s'il ne m'aime pas? puis-je aimer celui qui me hait peut-être? puis-je aimer dans cette incertitude? et ne faut-il pas, « pour que je coure dans la c voie des commandements de Dieu, que lui-même d'à- « bord ait mis au large mon cœur? » (Ps. CXIX, 32.)
Je fais parler ici, mes frères, les hommes sérieux, non les hommes légers. Ceux-ci, peut-être, s'imaginent aimer Dieu, par la raison, toute simple à leur avis, que Dieu est aimable puisqu'il est Dieu. Mais le genre humain, mes firères, n'est pas léger, il est sérieux, et il l'a prouvé. Ses religions, à l'opposé du principe que nous avons reconnu, ne relient pas l'homme à Dieu ; elles ne respirent pas l'amour, elles ne l'inspirent pas, elles ne le propagent pas : elles propagent plutôt la terreur du nom de Dieu, et témoignent assez quels sont, dans notre état actuel d'incertitude et de perplexité, notre instinct naturel et notre inévitable pente. Il y a de quoi obliger ces hommes pré^ somptueux à douter, pour le moins, s'il est naturel d'aimer Dieu. Mais qu'ils rentrent en eux-mêmes, qu'ils interrogent leur propre pensée. Aimer Dieu, disent-ils; mais saventils bien ce que c'est que d'aimer Dieu; se disent-ils que Dieu veut être aimé en Dieu ? Il y a des terreurs, il y a des abîmes dans ce seul mot; il y a un monde entre leur pensée et la vérité. Il était plus sérieux, il connai^ait mieux la condition actuelle de l'humanité, ce philosophe païen qui s'écriait, avec indifférence ou avec douleur, je ne sais : « Il est impossible d'aimer Dieu ! »
72 L^ORUVRB DE DIEU. ^
Mais le monde^ va-t-on dire, est-il si aimable qui doive, plutôt que Dieu, posséder notre cœur? Le mond^ est-il plus aimable que Dieu ? Comme si c^était là li question ! L^esprit a bientôt prononcé ; mais la volonté ne suivra pas de sitôt. L'esprit est prompt, très prompt : il saisit du premier regard les vérités éternelles; mais k chair est lente et reste en arrière. Tels que nous sommes, mes frères, il ne faut pas qu'on nous dise : Détachez-voui du monde pour pouvoir aimer Dieu; n^is attachez-vous à Dieu pour pouvoir vous détacher du monde. L'attrai du monde est toujours sensible, nous réprouvons sans ] employer notre volonté; c'est pour ne le pas éprouvei qu'il faudrait faire usage de notre volonté; mais l'attrait d< Dieu, dans notre situation actuelle, ne se fait sentir qu'i notre intelligence, et ne pénètre pas plus avant. Il faut avant tout, aimer Dieu, et cela ne dépend pas de nous parce qu'il ne dépend pas de nous d'aimer un objet oi nous ne trouvons pas notre bonheur. Que Dieu se montn d'abord à nous comme le souverain bonheur, et non pas seulement comme la souveraine perfection et la souveraine loi. Alors encore un grand nombre peut-être ne l'aimeron pas; mais au moins est-il certain qu'avant de le connaître sous ce caractère, aucun ne l'aimera ; et si quelqu'ui parmi les hommes est capable d'aimer, il aimera dès Ion ou jamais. Celui-là certes aimera, qui, poursuivi par k souvenir de ses fautes, accablé sous le fardeau de la loi. dévoré du regret de la patrie perdue, affamé et altéré de justice, c'est-à-dire de Dieu même, aura vu apparaître, avec tous les caractères de la certitude, un Dieu misé ricordieux et apaisé, un père et non plus un juge ; que dis-je, un père? un frère compatissant, dévoué et plein de sollicitude.
Ou le cœur humain est, par sa nature, incapable de
ressentir Tamour; ou cet homme le ressentira, qui, enveloppé d'ignominie , comme d'un vêtement, aura vu le Dieu de gloire descendre jusqu'à lui et le chercher au fond de son opprobre ; qui, des ténèbres et du deuil où sa conscience le retenait plongé, se sera vu transporté dans une région de lumière et de bonheur ; qui aura vu se vérifier à son égard cette prodigieuse parole d'un prophète : « Dans toutes leurs détresses, l'Esprit de l'É- « temel a été en détresse avec eux ; » celui qui aura vu ( ô mystère ! ô miracle ! ) son Dieu marchant à ses côtés dans l'âpre sentier de la vie; que dis-je? se chargeant volontairement du fardeau qui l'écrase, un Dieu humilié, un Dieu pleurant, un Dieu angoissé, un Dieu mourant. Ce long combat, et si j'ose le dire, cette agonie d'un Dieu à travers les générations, ce douloureux enfantement de l'humanité à la vie du ciel, s'était révélé à lui dans toute Tancienne alliance; on lui avait montré les pas mêmes de Dieu empreints dans la poussière des siècles et mêlés à nos propres vestiges; mais à la trace que ce Dieu-homme a laissée sur le rocher du Calvaire, le rocher de son cœur s'est brisé, le voile de son intelligence s'est déchiré : et ce qu'il n'eût pu penser sans témérité, il l'a conçu dès lors comme nécessaire : c'est que si Dieu aimait l'humanité, il l'aimerait en Dieu, c'est-à-dire jusqu'à ce point et de cette manière. Que fera-t-il, mes frères? Ou personne n'aimera jamais Dieu, ou cet homme l'aimera; ou cet homme n'aimera jamais Dieu, ou il l'aimera dès à présent. Au delà de ce moyen, qui pourrait en concevoir un autre? Qu'est-ce que Dieu, oui. Dieu lui-même, pourrait faire de plus? Que peut-il donner, après s'être donné lui-même ? Il ne s'agit que de croire, et l'on aimera, et parce qu'on aimera, les œuvres qu'on fera désormais seront des œuvres de Dieu.
7& l'oeuvre bë dieu.
Que voulons-nous dire par là? Deux choses, mes frères : Tune, que toutes les œuvres qu'on aurait faites sans cet anjour seront sanctifiées par cet amour; et l'autre, qu'on fera des œuvres qu'on n'eût jamais faites sans cet amour. Car il faut bien le reconnaître : quoique le sang de Jésus-Christ n'ait créé aucun devoir absolument nouveau; quoique tout ce qui est obligatoire depuis qu'il a paru fût obligatoire avant sa venue, attendu que Dieu était Dieu de tout temps, il est certain néanmoins que le sentiment et la vue distincte de nos obligations n'étaient pas les mêmes chez l'homme déchu avant que Dieu, si Ton ose aiUwSi parler, à sa qualité de Dieu eût ajouté la qualité d'homme. Le commandement, selon l'expression de Jésus-Christ, est donc ancien et nouveau : ancien en soi, nouveau en nous. La morale des chrétiens n'est pas celle des hommes du monde ; elle l'est si peu, que ceux qui la reconnaissent franchement et qui l'observent fidèle* ment forment au sein de l'humanité générale une race à part, et pour ainsi dire une humanité nouvelle; elle Test si peu, que ceux qui la professent sont inconcevables à ceux qui ne la professent pas, et que la vie la plus commune, si d'ailleurs elle est chrétienne, ne manque pas de révéler par certains traits un principe extraordinaire et mystérieux dont nul ne sait le nom que celui qui le possède. (Apocal., XIX, 12.) Si haut qu'on veuille élever la capacité de l'homme naturel, il est des vertus qui ne sont à l'usage que des chrétiens, et des sacrifices dont les chrétiens seuls sont capables. Pourquoi? parce que dans leur foi même, dans cette œuvre de Dieu dont parle notre texte, est compris un sacrifice plus profond, plus total que tous les autres, un sacrifice où tous les autres sont d'avance consommés? Pourquoi encore? parce que Famour qui naît de la foi est le plus profond, le plus
juste, le plus inépuisable, le plus immortel de tous les amours, et que, par cela même que tout amour trouve ses limites dans la nature de son objets Tamour qui a Dieu pour objet cbercherait en vain des limites dans son objet qui n^en a point. On ne se dévoue jamais sans réserve à on objet fini; car quel objet fini pourrait nous payer nous-mêmes à nous-mêmes? Ne faut-il pas qu^il nous laisse tout au moins la gloire, qui est l'applaudissement da dehors, ou cet applaudissement intérieur qui est encore la gloire ? Mais entre Dieu et la créature qui l'aime il n'y a point de réserve; car Dieu est tout le bien, toute lagloire^ ou il ne l'est pas : s'il ne l'est pas, nous ne saurions raimeir; s'il l'esté nous pouvons nous sacrifier, il n'y a rien à perdre avec lui. Qui peut dès lors nous emfèàkerde lui donner tout et de nous donner nous-mêmes? fti dit nous-mêmes^ mes chers auditeurs, car nous sommes pins vérUdblement en lui qu'en nous-mêmes ; a ce n'est f plus nous qui vivons, mais Christ qui vit en tlous^ » et < notre vie^ » selon la parole de saint Paul, <r est cachée <âtec Christ en Dieu, if