‹ Nouveaux discours sur quelques sujets religieuxChapitre 4 sur 22 · L'ŒUVRE DE DIEU · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE DIEU

Ils lui dirent : Que fer cms -nous 'pour faire les ceuvres de Dieul Jésus leur répondit : C'est ici V oeuvre de Dieu, que vous croyiez en celui qu'il a envoyé, Jean VI, 28, 29.

Mes frères^ c^est assez parlé aux Juifs^ assez à cette classe nombreuse d'hommes qui s'obstinent à chercher dans les œuvres le fondement de leur espérance. Tournons-nous maintenant vers les chrétiens; et^ après avoir montré que la condition du salut et de la vie se trouve uniquement dans la foi, tâchons de prouver que cette foi est une œuvre. Ce mot soulève tout de suite une difficulté.

Et depuis quand, va-t-on nous dire, croire est-il un travail, croire est-il une œuvre? N'entend-on pas tous les jours opposer l'un à l'autre ces termes : croire et agir? N'entend-on pas parler tous les jours d'hommes qui croient et qui n'agissent point? Et quand saint Paul nous dit que Thomme est sauvé par la foi et non par les œuvres, et quand Sjaint Jacques nous déclare que la foi sans les œuvres est morte, ces deux apôtres ne font^ils pas des œuvres et de la foi deux choses bien distinctes? Qui est-ce d^ail-

SECOHD DISCOURS. 77

leurs qui, interrogé sur la nature de la croyance, l'appellera uDe action, et non pas plutôt une disposition, un état lie l'esprit? Je dis un état involoutaiie, puisque, s'il dépend de nous d'examiner ou de ne pas examiner avant de croire, d'agir ou de ne pas agir après avoir cru, il ne dépend absolument pas de nous de croire ou de ne pas croire. On m'offre de me prouver qu'une certaine substance est le remkie d'une certaine maladie dont je suis atteint : je puis refuser mon attenlion aux preuves de cette vérité, et ce refus est un acte de volonté ; je puis consentir à les écouter, et ce consentement est encore un acte de volonté, une rentable œuvre; je puis enfin, après m'étre laissé conwiocre, user ou n'user pas du remède dont l'eflicacité m'est démontrée, et là encore je veux et j'agis; mais de croire ou de ne pas croire aux preuves qui me sont admiflistrées, c'est une chose où ma volonté n'est pour rien ; (^e*t un fait et non une action ; et si l'on dit quelquefois : Il Q'a pas voulu croire, que veut-on dire, sinon : Il n'a pas po croire; ou bien ; Il n'a pas voulu prêter l'oreille h sa itison et à sa conscience qui l'eussent obligé à croire 1 Comment donc Jésus-Christ a-t-il pu dire : « L'œuvre de «Dieu est de croire, n ce qui revient exactement à dire ; Cfoire est une œuvre, croire est une détermination de la volonté?

Voilà, mes frères, la difficulté dont nous vous enga- MODsàvous bien rendre compte. Nous pourrions nous woer à une seule réponse, et elle serait péremptoire : si foi n'était pas une œuvre, comment aurait-elle pu être commandée? et si la foi est commandée, comment ne sellBl-«IIe pas une œuvre? Commande-t-on ce qui, en au- <ane manière, ne dépend de la volonté? Mais cette ré- ■Onse est bonne pour réduireau silence^ ceux qui l'auraient provoquée, voilà tout; au fond, elle n'édifie pas. et nous

78 L'oiiUVaB DE PIEV.

voudrions édifier. Pour cela^ nous entrons plus avant dans la matière^ et nous dirons sans crainte^ en prenant pour point de départ les expressions mêmes de Jésus-Cibrist : Non, la foi qui n'est pas une œuvre ne saurait nous être imputée; non, la foi qui n'est pas une œuvre ne saurait a)>6olument nous sauver.

Nous en appelons là*dessus h la conscience de tous. Nous faisons comme Tauteur de TÉpttre aux Hébreux, lorsqu'il s'écrie (Héb., X, 4) : a II est impossible que le a sang des taureaux et des boucs ôte les péchés, x> L'en* t^ndez^vous raisonner, invoquer quelque témoignage exté* rieur? Non, il affirme tout simplement : Il est impossible, dit-il. C'est une vérité évidente, écrite dans le fond de toute conscience, et que nul n'oserait contester. Et nous, a son exemple, nous disons : Il est impossible que ce qui n'est pas une justice soit imputé à justice. Il est impossi* ble qu'un fait involontaire devienne la condition du salut. Il est impossible que le pur et simple acquiescement à des preuves ait le moindre rapport avec la jouissance de la fé* licite céleste et la possession de Dieu même. Il est impos* sible que Dieu ait jamais dit : « Vous croirez, d'une ma* (( nière quelconque^ dans un esprit quelconque, que « Jésus^Christ est celui que j'ai envoyé, et cette croyance « vous obtiendra la vie éternelle. »

Nous disons que cela est impossible, parce qu'il est écrit;; d'une part, que nous sommes justifiés par la foi, et, de l'autre, que sans la sanctification nul ne verra le Seigneur. Or, pour que ces deux déclarations ne se contredisent pas, il faut nécessairement que la sanctification soit comprise dans la foi, de la même manière qu'une plante l'est dans son germe; en d'autres termes, il faut que la foi soit sanctifiante; mais comment le serait-elle si nous ne la recevions que par l'esprit et non par le cœur, et s'il

raeoND DIS001JE8, 79

était égal de eroire d'une manière ou d'une autre^ pourvu que Ton crût? La foi^ dès lors, ne justifierait pas en sanctifiant, mais sans sanctifier; elle justifierait, quel que fût fioo objet : la croyance à la rondeur de la terre serait aussi salutaire que la croyance en Jésus-Christ crucifié. La première, il est vrai, n'a aucun rapport avec le coeur, ne toudie point la conscience, ne met en mouvement aucune de DOS forces morales, laisse endormi tout l'homme intérieur; mais cela ne fait rien ; car, dans ce système, c'est le fait abstrait de la foi, non son objet, qui nous sauve ; et la première vérité venue est bonne pour cet effet. Mais, si la foi ne justifie qu'en sanctifiant, elle ne justifie qu'en vertu de son objet, et cet objet ne peut nous sanctifier qu'en tant que nous y appliquons, non notre esprit seulement, mais notre cœur, notre conscience, notre volonté, en un mot tout ce qu'il y a de libre en nous; et dès lors, assurément, la foi est une œuvre.

Oo dira probablement que l'objet de la foi chrétienne est tel qull est impossible de croire sans éprouver en quelque degré la vertu inhérente à cet objet. Nous répondrons : Hélas ! non, cela n'est pas impossible. Nous ne méconnaissons pas cette vertu, et nous voulons bien croire que bon nombre de ceux à qui, sans effort et sans examen, il a été donné de croire, sont nés dès ce moment à mie nouvelle vie. Et qu'est-ce que cela veut dire, sinon que, dès ce moment, la foi est devenue une œuvre en eux, c'est-à-dire ce que nous prétendons qu'elle doit être pour produire le fruit du salut? Mais combien n'en est-il pas dans l'âme desquels elle n'a pas subi cette élaboration nécessaire! Combien encore n'en est-il pas à qui Jésus- Christ a été montré et démontré, et qui n'ont pas cru, parce que, dans un certain sens, ils n'ont pas voulu croire, ou, pour mieux dire, examiner tes ai^ments et les faits

qui les eussent obli{,'és à croire? Œuvre avant la foi, ou œuvre dans la foi même, œuvre, action, volonté sur un point quelconque, nous ne pouvons soustraire la foi à cette condition, nous ne pouvons nous dérober à cette

La foi d'Abraham lui fut, dit-on, imputée à justice. Mais qu'est-ce, précisément, qui lui fut imputé à justice? Est-ce d'avoir cru que Dieu, qui lui était apparu avec des caractères in-ésistibles de sa divinité, était véritablement Dîeul n n'y avait là aucune liberté, par conséquent aucune Justice. Vous imputerez donc à justice aux Hébreux d'avoir cru que celle manne qui leur tombait du ciel dans le désert, que celte nuée lumineuse et sombre qui marchait devant eux, que cette mer élevant à leur droite et à leur gaucbc ses ondes comme des murailles, attestaient la présence et le secours de Dieu ? Ce serait confondre, dans les deux cas, la vue avec la foi. Non, la foi commence, pour Abraham, du moment que, sur un signe visible, il croît à l'invisible; du moment qu'il va, sur la parole de Uieu, à la rencontre de l'inconnu, de Tincertain; que dis-jeî de l'impossible; car quoi de plus impossible que d'immoler son fils' On ne croit pas sans avoir vu d'abord :- mais croire ensuite sans voir, parce qu'une fois on a vu; opposer la parole de Uieu aux plus terribles, aux plus accablantes apparences; marcher d'un pas assuré dans la nuit; poser un pied ferme dans le vide, est-ce là, mes frères, un étal ou une œuvreî Est-ce agir ou seulement croire? Croire de la sorte, n'est-ce pas obéir? Oui, la foi esl l'obéissance intérieure de ta conscience et de la volonté. La fui, dans Abraham, était donc une œuvre, et c'est comme telle qu'elle put lui 6lre imputée à justice. Céder à des preuves et à des autorités auxquelles, le voulAt-on, il serait impossible de résister, ce n'est pas tant

SECONtI DISGOUKS. 81

noire que voir; c'est être forcé de reconnaître, comme Abraham, la voix de Dieu dans la vision, ou, comme les Bébreus, la présence de Dieu dans la nuée. Ce qui, dans ce cas, peut être imputé à notre volonté, c'est seulement d'avoir regardé, si en effet nous avons regardé, mais ce n'est pas d'avoir vu. La foi ne commence qu'où la volonté commence, où l'ûme est de quelque usage, où il y a, pour tout dire, une action, La foi est donc une œuvre, ou elle n'esl rien. Or chacun comprend que la foi, si telle est la foi, puisse être imputée; mais personne ne comprend qu'un simple état, de quelque nom qu'on l'appelle, puisse jamais être appelé une justice ou une injustice; car la justice, c'est la volonté dans l'ordre; l'injustice, c'est la volonté dans le désordre : donc, toujours la volonté, ialéneoTe du moins.

Et qu'on ne dise pas : H ne s'agit pas de comprendre.

Ctile maxime peut trouver son application ailleurs; elle

l^arien à faire ici. Nous disons, nous, qu'il s'agit de com-

pendre, et que c'est là une de ces choses qu'on ne peut

ttoire si on ne les comprend. J'avoue que si la religion

s'était composée que de choses compréhensibles, ce ne

Mnit pas la vraie religion ; mais ce ne serait pas une reli-

r iiou,si elle n'était composée que de choses incompréhen-

siWes ; car la religion est une vertu, ou n'est rien ; la reli-

fjon est un devoir, ou n'est rien; or, où est la vertu sans

U consdence? ouest le devoir sans la pensée? Que tout le

mte, dans la religion, soit incompréhensible, je le veux

: bien; mais cela, du moins, ne peut pas l'être. Le bien

k I^Cst pas bien, si je ne puis le reconnaître comme bien;

H li le mal n'est mal, si je ne puis le reconnaître comme

H Bil. Otez cela , le nom même de religion disparaît :

V B ne reste plus que celui de fatalité. La religion doit

I Be lier ft Dieu, cela est vrai, mais par ma conscience, de

89 ' L^OSUVRB DR DISU.

Tî^vôu ie xm oonnoienoe. Tout ce qui ipe lie à Dieu d'uQB autre façon n'est pa$ la religion j ïEiutrem^nt l'animal livré à fK)n instinct^ rarl)re qui plia sous le vent^ Taatre qui roule dans les cieux auraient de la religion aussi bien qu^ moi^ seraient des êtres religieux. S'il y a^ dans la religion^ quelque chose que je doive comprendre^ c'est sana douta le devoir qui est h la tête de tous mes devoirs^ celui qui lei engendre tous,

Bien loin de m'inquiéter de ce que^ dans mon texte, la foi est présentée comme une œuvre, je m'en réjouirai; ja poserai en principe que, pour que la foi en Celui quQDidi nous a envoyé nous soit imputée à justice, il faut qWfik soit une qeuvre, ou qu'elle puisse le devenir, et par consé» quent je chercherai tout ce qu'elle renferme de volonté ou tout ce qu'elle développe de volonté.

]Et pour commencer en deçà même de la foi, ou en deçà du moment où Ton croit, reconnaissons que c'est déjà une ouvre, et une bonne oeuvre, que d'examiné une croyance qui nous est proposée, lorsqu'elle noua ea( proposée par des personnes dignes de respect, lorsqu'ella concerne notre ftme et Dieu, c'est-à-^dire ce qu'il y a dd plus grand dans l'homme et de plus grand au-dessua de l'homme, enill lorsqu'elle a pour objet notre intérêt su* prême, je veux dire nos rapports avec Dieu et notre cou-' dition éternelle. Celui qui, dans ce cas, refuse d'examiner, fait une cauvre, et cette œuvre est mauvaise; celui qui prend le parti d'examiner en fait une aussi, et celle-là est bonne : il ne croit pas encore, et il a déjà agi ; l'œuvre a précédé la foi.

Passons plus loin. Ce n'est plus un homme incrédule, un homme qui doute; c'est un homme qui croit. Il tient pour vrai (et nous ne cherchons pas comment il y a été amené), il tient pour vrai que Dieu a envoyé son Fils dana

sieoifD PI8C0URS. 83

te monde pour sauver les pécheurs. Ce pourrait étre^ je Tavoue^ une foi de Tasprit et de la tête. Il se peut que cet homme ait adopté^ sur des ouï-dire ou sur des preuves^ cette doctrine^ comme il en eût adopté une toute con* traire^ sans égard et sans intérêt pour son contenu^ et dans le même sens qu^il a admis> d'après des arguments sans réplique^ que la terre est ronde et qu'elle tourne autour du soleil. Voilà un état qui semble difficile à concevoir et qui est presque impossible à supposer chez un homme que Tuitérét sérieux de sop âme aurait porté à examiner cette grande question ; car^ si son examen a été sérieux^ cornineot sa foi ne le serait-elle pas aussi? Mais enfin, cet état est possible, il se rencontre; et il ne manque pas de gens ou parfaitement indifférents sur le caractère et le contenu de la religion qu'ils professent, ou adoptant la doctrine du salut avec plaisir^ comme une doctrine, à tout prendre^ agréable et commode. S'il y a des gens qui croient de cette Ciçon«là (et plût à Dieu que ce fût une simple supposition I), leur foi n'a pas plus de valeur morale que celle de l'homme qui croit à la rondeur de la terre et à son moulement circulaire autour du soleil; et comme la confcienco humaine se refuse absolument à admettre qu'une foi sans aucune valeur morale puisse être kl condition du salut, ces deux classes d'hommes sont, sous le rapport du lalut, sur la même ligne et dans la même situation; et il 06 parait pas plus absurde de dire qu'un homme sera lauvé pour croire à la vérité astronomique dont nous avons parlé, que de prétendre qu'il le sera pour avoir cru, de toute la force de sa logique, à la vérité de l'Évangile et à la venue de Jésus-Christ. L'une de ces croyances vaut l'autre; et si la seconde l'emporte sur la première, ce sera peut-être parce que son objet est plus inconcevable; et fombien ne voit*on pas de personnes, surtout dans KÉ-

84 l'oeuvre de died.

glise de Rome, qui font résider le niépite de la foi à croire ce qui est difficile à croire, en sorte qu'on a d'autant plus de foi, et par conséquent d'autant plus de titres au salul, qu'on croit des choses plus incroyables!

Mais s'il est des gens qui croient de cette manière, il en est qui, croyant la même chose, la croient tout autrement. Pour eux, croire au salut par grâce, c'est consentir à être sauvé par grflcc, soit que ce consentement accompagne, soit qu'il suive, soit même qu'il ait précédé la croyance proprement dite. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la croyance, à moins que ce consentement du cœur et de la volonté ne s'y joigne, n'est qu'une simple croyance, et nullement la foi ; ce qu'il y a de sûr, c'est que ce consentement est l'essentiel, le point capital de la foi, tellement que si quelqu'un, hors de la connaissance de Jésus-Christj avait senti le besoin d'un Sauveur, l'avait demandé, l'avait, pour ainsi dire, éventuellement accepté, il serait dans les conditions de la vraie foi, et en recueillerait le bénéfice. Ainsi la croyance distincte au mystère de piété, en tant qu'elle n'est que croyance, peut demeurer sans etfet pour celui qui la possède; ainsi la disposition du cœur à recevoir Jésus-Christ qu'on ne connaît pas, aurait tout le caractère et toute la valeur d'une véritable foi ; car elle est une œuvre, et la première ne l'est pas.

C'est une œuvre assurément; mais parce que c'est une œuvre, c'est une œuvre de Dieu, Que renferme, en effet, une telle croyance? Mes frères, si ce qu'elle renferme ne la caractérise pas comme une œuvre de Dieu, aucune œuvre humaine nepourra jamais mériter ce nom. En effet, ce qui doit se joindre à toute autre œuvre pour en faire une œuvre de Dieu compose le fond même de celle-ci; il y a un sel mystérieux sans lequel toute œuvre se corrompt; eh bien, l'œmTedont nous parlons est précisé-

BSCOKD Discocns. 85

meut ce sel mystérieux et consen'ateur. Qu'est-ce qui corrompt toutes nos œuvres ? C'est l'orgueil et la justice propre ; l'orgueil qui nous persuade que nos forces pertonnelles suffisent à la tâctie qui nous est imposée; la ^pre justice qui nous en attribue le mérite et te dérobe h Dieu; je dis l'orgueil et la propre justice qui, nous empêdunl de croire que nous avons besoin de Dieu et que nous dépendons de Dieu, font de chaque homme son propre Keu et lui érigent un autel dans son propre cceur. Voilà Falhéisme caché de tout homme, avant que la grflce de Keu lui ait ouvert les yeux. Voilà l'athéisme qui se mêle à toutes nos œuvres et même à nos actes de religion. Voilà rathéisme de beaucoup de prétendus chrétiens, moins ehiéUens peut-être, à cause de cela, que bien des païens. Or, encore une fois, qu'est-ce que renferme, qu'est-ce ^e suppose la foi en Celui que Dieu a envoyé, sinon Due renonciation complète à nos prétentions, l'aveu de BMre péché et de noire état de condamnation, l'aveu de ftOtre impuissance à nous sauver par nous-mêmes, l'abdi- CUioQ solennelle de nos mérites, un abandon complet de ■ous-mémes au véritable auteur de notre salut, en un Dieu remis â sa place et nous à la nâtre; Dieu sur k trône et nous dans la poussière t Croire de cette matière, n'est-ce pas faire une œuvre, la première, la plus ndispensable des œuvres, l'œuvre qui est la source de toutes les œuvres, l'œuvre des œuvres, pour tout dire? -A n'avons-nous pas eu raison de prétendre que, si c'est le œuvre, c'est par là même une œuvre de Dieu î Ce n'est pas seulement une œuvre, c'est une œuvre laèorieusc, c'est un travail. Supposez deux cas: supposez ^l'ftme soit ainsi dépouillée avant de croire, ou qu'elle K dépouille après avoir cru, il n'importe ; il a fallu en kmt cas que ce dépouillement, que cet anéantissement

86 L'otovni DB mBu«

volontaire eût lieu ; et^ avant eomme après^ après oommo avant, c'est un acte de volonté. Il n'est pas nécessairement compris dans la croyance; il n'est pas entraîné par ella{ et tout comme, à la rigueur, on peut Tavoir consommé et ne pas croire encore, on peut croire déjà sans l'avoir consommé. Soit avant, soit après la certitude obtenue, c'est une tâche particulière, aussi rude qu'indispensable, que de sedépouiller entre les mains de Dieu de toute justice propre et de toute confiance en soi-même, de s'avouep pécheur et perdu ; il en coûte à la chair un combat plus Qu moins long, plus ou moins sanglant; et la victoire est si difficile, et elle s'obtient par des moyens qui nous sont tellement étrangers, et elle s'accomplit d'une manière si mystérieuse, qu'il n'est aucun de ceux qui l'ont remportée qui ne soit prêt à déclarer que la foi est pour lui une œuvre de Dieu dans tous les sens du mot, o'estrà'« dire l'action de Dieu dans et par la sienne.

C'est ainsi, mes frères, qu'on peut dire et qu'on peut comprendre que la foi soit commandée comme une œuvre et présentée comme un devoir, comme le plus difiicile des devoirs, je l'avoue; et quelqu'un, faute d'y réfléchir assez, dira peut-^être : Pourquoi donc le plus difficile au commencement? Mais nous répondrons ; Comment le plus difiicile ne ^erait-il pas au commencement 7 Quelle est l'œuvre vraiment sérieuse dont les premiers pas ne soient pas les plus difficiles? Mais que parlons-nous ici d'un commencement, comme s'il y avait réellement quelque chose au delà ? comme si cette œuvre n'était pas l'œuvre unique ? comme si toutes les autres n'en étaient pas de simples conséquences ou des applications? comme si aucune pouvait se faire indépendamment de cette pre<r mière ? comme si chacune, séparée de cette œuvre fon* damentale, n'était pas aussi difficile, aussi impossible

qu0 cette œuvrd même? comme si chaque œuvre particulière ne renfermait pas cette œuvre de Dieu ? comme si cette œuvre de Dieu dont parle Jésus-^Christ^ n'était pas nécessairement présente dans toute vraie œuvre de Diep ? Car de deux choses Tune : ou vos œuvres sont faites dans un esprit d'orgueil et de justice propre ^ et je oonviena qu'elles sont moins difficiles que celles que mon te](te vous propose ; mais il faut que vous conveniesj de votre càté, que ce ne sont pas des œuvres de Dieu; ou bien ce sont des œuvres de Dieu^ et alors elles contiennent la grande œuvre dont parle notre texte^ je veux dire l'en* tier dépouillement^ l'entier abandon de l'homme naturel ; et si elles la contiennent^ comment peutK)n dire qu'elles sont moins difficiles^? Elles sont cette œuvre même^ sous des formes différentes^ selon la différence des applications. Jésus-Christ a dit vrai i il n'y a qu'une œuvre au fond : c'est de croire du cœur à celui que Dieu a envoyé.

Nous Qvons dit^ mes frères, le premier acte ou la pre* mière œuvre qui se trouve enfermée dans une vraie foi s c'est un dépouillement intérieur, c'est la substitution volontaire de la justice et de la force de Dieu à notre foroe et à notre justice; car on n*a pas pu se revêtir serieusementde Jésus*Christ sans se dépouiller de soi-même. Mais n'y a-t-il rien de plus dans la foi? La foi embrasse Jésus-Christ tout entier. Or Jésus-Christ est tout ensemble la grâce la plus absolue et la loi la plus parfaite; en sorte que croire en lui, c'est embrasser tout ensemble une grâce et une loi. Et de quel nom, si ce n'est du nom de foiy appellerez-vous cette confiance avec laquelle le chrétien accepte la loi de son Sauveur, quelle qu'en soit la difficulté, quels qu'en puissent être les dangers, et uniquement parce que c'est la loi de son Sauveur? Ces commandements qui révoltent la chair, il les adopte ; ces

88 l'obuvrb de dibu.

sacrifices auxquels il ne voit point de bome^ il s'y son* met; ces combats qui font partie de sa profession^ il les livre d'avance ; ces difficultés sous lesquelles il a succombé jusqu'alors^ il les affronte^ bien qu'il ait aujourd'hui de sa faiblesse personnelle un sentiment plus vif et pltis profond que jamais. Y a-t-il^ nous le demandons^ dam aucun des dogmes qu'il a acceptés^ quelque chose de plus mystérieux que cette obéissance en quelque sorte surnaturelle? T a-t-il dans la grâce quelque chose de plus obscur que la loi^ j'entends la loi telle qu'il la comprend et qu'il l'accepte désormais ? Où sont les forces dont il disposera? où seront les moyens qui seront mis à son usage? quel pont miraculeux sera jeté entre le devoir et son accomplissement? Il ne le voit point et il espère. Or si la foi, comme il est dit dans Tépître aux Hébreux, est une vive représentation des choses qu'on espère et une démonstration de celles qu'on ne voit point, la confiance qu'il éprouve en son Garant, est-ce ou n'est-ce pas de la foi? Que parlé-je d'espérance? avant môme d'espérer, il est résolu; avant de croire à la victoire, il croit au devoir; il l'embrasse les yeux fermés; il s'attache, dans le devoir, à ce qu'il aime le moins ; il y reconnaît mieux sa vocation naturelle, qui est de se combattre soi-même et de s'immoler. Mais croire de la sorte, qu'est-ce sinon vouloir ? qu'estr ce donc qu'une telle foi sinon une œuvre dans toute la force du terme, et une œuvre qui ne diffère des autres qu'en ce qu'elle s'accomplit dans le secret du cœur et qu'elle n'a que Dieu pour témoin?

' Résumons-nous, mes frères. Nous avons supposé un homme qui, touché de l'intérêt de son âme et du sérieux des questions éternelles^ examine avant de croire : c'est une œuvre déjà; — un homme qui, en soumettant son esprit aux vérités de l'Évangile, consent à l'humiliation

qu'elles lui apportent et au dépouillement qu'elles lui imposent: c'est une œuvre encore; — un homme enfin qui^ d'avance^ embrasse volontairement toutes les conséquences de la gràce^ c'est-à-dire tous les devoirs de la vie chrétienne : ceci encore a le caractère d'une œuvre. Qu'est-ce que toutes ces choses ensemble? C'est la foi. Qu'est-ce que la foi sans toutes ces choses? qu'est-ce que lafoi> réduite à une conviction intellectuelle de la vérl'é de l'Évangile^ ou à la nue acceptation du salut comme salut? Est-ce encore la foi? Il faut dire en ce cas qu'il y en a deux^ deux également imputables^ deux qui sauvent également ; ce qui revient à dire^ le même salut à deux prix inégaux et à deux conditions différentes : pour les uns^ à la condition de croire^ sur une autorité quelconque^ qu'un certain fait a eu lieu ; pour les autres^ à la condition d'avoir voulu la vérité, de lui avoir soumis leur cœur aussi bien que leur esprit, et d'avoir transporté tout entière à Dieu la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes. Le premier de ces actes, où l'âme n'est pour rien, est imputé à justice; le second, où l'âme aune si grande part, est également imputé à justice ; la foi qui ne dépend pas de la volonté est commandée aussi bien que la foi dont la volonté est l'organe; la foi passive et 'servile a la même valeur que la foi active et libre; par conséquent l'obéissance dans la servitude a la même valeur que l'obéissance dans la liberté, l'intelligence la même valeur que l'âme, le fait la même valeur que l'action. Nous n'acceptons pas cette doctrine, que nous ne trouvons ni dans notre conscience, ni dans l'Évangile. Nous reconnaissons que tout commencement est bon entre les mains de Dieu; que la foi passive peut devenir une foi active, la foi servile une foi libre; mais jusque-là nous prétendons que ce n'est pas la foi, du moins pas une foi vivante, et que, tout de

90 l'oicdvrb di ram.

même que la foi sans les œuvres est morte^ la foi qui n'6|t pas une œuvre est morte.

Nous avouons que nous nous sentons bien forts ave» cette vue contre l'objection des incrédules qui^ depuis d9 siècles^ se déclarent scandalisés d'une doctrine qui sembil dispenser l'homme d'être vertueux^ et même de faîH usage de sa volonté^ puisqu'elle lui impose^ pour tonll condition de salut^ une simple opinion de Tesprit. Seroni*' nous forts également contre les objections des chrétiem) des chrétiens^ disons-nous^ qui entendent autrement qm nous la doctrine du salut par la foi? Ce sera^ mes frèresi à vous d'en juger.

Peut-être nous diront-ils d'abord : Le langage de 1% vangile est plus simple que le vôtre. Il ne dit pas : Croytf de telle manière^ mais : Croyez au Seigneur Jésus-Chris^ et vous serez sauvés. Et quand il parlerait ainsi^ qu'im» porte ? Qu'est-ce que cela fait contre nous? Comment ceb prouverait-il que l'objet de la croyance est tout^ et que la nature n'est rien ? Sans doute que^ pour recueillir les bé» néfices de la foi^ il faut croire à l'objet de la foi; sfuu doute qu'il arrivera^ la plupart du tempç^ que celui quia cru, n'importe de quelle manière, n'en restera pas là, mail que la croyance à une si grande chose que le salut par grâce ne le laissera pas toujours indifférent ; et que, tout comme d'autres sont partis du sentiment de leur misère pour embrasser avec ardeur la promesse d'une réparation, la promesse de cette réparation, la vue de ce grand bienfait les amènera, eux, à sentir ce que sans cela peut-être ils n'eussent jamais senti, leur misère et leur culpabilité. C'est donc, dans la plupart des cas» déjà beaucoup que d'avoir cru, par l'esprit ou par le cœur, avec le concours ou sans le concours de la volonté. Nous ne disons pas le contraire; et nous ne sommes certainement pas étonnés que le Saint*

EiprU^ qui conimU ce qui e$t dans Time et quel contre* eoup peut avoir sur la conscience l'offre inopinée du sa*' bty ait dit, par la boucbe des apôtres et de Jésus-Christ liHHêoie : Croye^^ croyez seulement^ et vous serez sau* lit. Mais cela veut-il dire qu'une foi quelconque soit^ en iiAiiitîve, imputée à justice? Qui oserait le prétendre? Et inis, est-il donc vrai que^ sur la nature de la foi qui sauve^ FËvangile n'ait pas dit autre chose^ et qu'il n'en ait jamais bit ane œuvre? Nous ne voulons pas de nouveau reprémter que ce qui n'est pas une œuvre^ que ce qui ne ressortit pas à la volonté^ ne saurait être commandé; nous ne voulons pas nous prévaloir de notre texte^ où la foi en celai que Dieu a envoyé est expressément appelée une œuvra; mais combien de passages de TËvangile^ directement os indirectement^ établissent cette vérité ! Ët^ pour nous borner à un seul qui^ par voie d'analogie^ en fera sur- |i? une quantité d'autres^ que pensez- vous de ceux qui «entendent la parole avec un cœur honnête et bon? » QD'est«ee que ce cœur honnête et bon^ sinon un cœur sineèie et sérieux? et si c'est là^ selon notre Seigneur^ le seul toaia où la parole fructifie^ comment douter que la foi semée dans l'esprit seulement ne soit une foi stérile^ uno Umorte?

Hais la foi> dit-on^ est l'œuvre de Dieu^ et nous en faisons l'œuvre de l'homme ; elle est une gràce^ et nous en faisons BD mérite; et nous attaquons l'Évangile dans son essence et dans son caractère fondamental. Qu'est-ce à dire ? Et depuis quand; dans la doctrine évangélique^ les termes d'œuvro et de mérite sont-ils synonymes ? Et depuis quand reoom«« mander à l'homme de faire des œuvres est-ce lui recommander d'acquérir des mérites ? Nous ne pourrions donc insister sur aucun devoir, réclamer aucun sacrifice, sans avoir remit sur son piédestal l'idole de la propre justice.

92 l'obuyrb db dieu.

que l^vangile abhorre^ et que Jésus-Christ est venu ren* verser? La conséquence est horrible^ mais elle est inén* table. Si^ en donnant à la foi le nom d'œuvre^ nous avom porté atteinte à la doctrine de la gratuité du salut^ toutei les autres œuvres^ toute la morale chrétienne lui portent même atteinte ; si faire intervenir la volonté dans la foi^ c'est dire que Thomme peut par lui-même quelque chose^ ceWL qui représenteront toutes les œuvres de la morale commo des actes volontaires auront dit que Thomme peut tout; si^ au contraire^ ils ont pu parler ainsi de la morale en gé* néral^ sans encourir un reproche si grave^ nous ne Faurons pas encouru davantage; et la réserve qu'ils attachent à chacun des appels qu'ils font à la volonté humaine pour l'accomplissement de la loi^ nous l'attachons aussi convenablement et d'aussi plein droit à la sommation que nous faisons aux hommes de croire en Celui que Dieu a envoyé; car si^ après avoir dit aux chrétiens : a Travaillez^ » ils ajoutent : « C'est de Dieu que vient le vouloir et le faire, » nous, de notre part, quand nous avons dit aux incrédules: a Croyez, » nous ajoutons : a Nul ne peut dire que par le a Saint-Esprit que Jésus -Christ est le Seigneur. » Cest Dieu qui nous ordonne et Dieu qui nous donne de croire. Quelle est^ je vous prie, cette œuvre dont nous faisons la condition du salut? Y a-t-on bien pensé? Cette œuvre est essentiellement l'abdication de tout mérite, la renonciation à tout salut venant des œuvres; cette œuvre est l'exclusion des œuvres comme titre à la bienveillance de Dieu. Eh quoi ! de cette œuvre même nous nous ferions un mérite ! nous n'aurions pas extirpé l'erreur, nous l'aurions seulement transplantée! nous nous serions appauvris pour nous enrichir plus sûrement, plus à fond ! Ne vous laissez donc pas payer ni épouvanter par des mots. Un fait demeure : l'homme ne sera jamais sauvé tant qu'il croira

' SECOND niscocns. 93

roîr l'être par ses œuvres. Un fait demeure ; l'homme Bsera sauvé que lorsqu'il aura renoncé à vouloir l'être ^Bes œu\Tes. Cette renonciation n'est pas ce qui le sauwrs, car cette renonciation suppose qu'il n'y a rien en lui, absolument rien par quoi il puisse être sauvé ; mais cette renonciation est-elle, oui ou non, une condition du salut? Oui, elle est une condition du salut. Celte renonciation ttt-elle, oui ou non, une action, une œuvre? Oui, elle est DOe action, une œuvre. Donc, une œuvre nous est présenlée par l'Évangile comme une condition de salut; mais CDOune toutes les œuvres, et plus évidemment que toutes iet œuvres, cette œuvre est une grâc^, un don, et non pas p mérite. Elle est l'œuvre de Dieu, nous le répétons, dans It les sens qu'on peut donner à cette expression : dans s qu'elle est selon le cœur de Dieu, et dans ce sens ù que c'est Dieu qui l'opère par nous et en nous. 1 S le reproche de laisser pénétrer dans l'enceinte de la gion l'impure doctrine de la propre justice et du mé- &e des œuvres tombe sur quelqu'un à bon droit, c'est sur ceax qui refusent à la foi le caractère que nous lui attribuons. Ce sont eux qui font de la foi une œuvre servile et »rdide. Car qu'y a-t-il de plus sordide et de plus servile que de réclamer le salut, l'étemelle société de Dieu, au prin d'un acquiescement indifférent à une doctrine quelconque, sans se mettre aucunement en rapport et en comffliuiion avec cette doctrine môme, et en passani, le front bii&sé, sous les fourches caudines de l'intelligence ? Cela a'e»t pas moins une œuvre que cette œuvre que nous tons; mais c'est une œuvre sans liberté, sans moras religion. Il faut se résoudre, mes frères, à le if ; de quelque cAté que vous vous tourniez, c'est le oeuvre que vous trouverez ; mais ici une œuvre de Dieu, e œuvre de l'homme. Une foi qui ne serait ni l'un ai

9k L^OeuVR£ DE DIKtJ.

Tautre, elle ne se conçoit pas, vous ne la trouverez pas. Mais nous effaçons, dit-on encore, des distinctions profondes, sacrées. Nous mêlons des éléments que TÊvatigile a soigneusement séparés; nous portons le désordre et la confusion dans cette belle économie de PËvangile, qui, plaçant d'un côté la foi, et de l'autre les œuvres, a trâoé des limites qu'il n^ai^partient à personne d^effacer. Un frères, si nous les avions effacées, convenez que les p^ rôles de notre texte pourraient nous servir d'excuse. Qui pourrait s'étonner qu'une fois du moins quelqu'un ait donné le nom d'œuvre à la foi , que notre Seigneur à formellement ainsi nommée t Mais non, nous n'avons rien effacé. La distinction existe. Elle a même, jusqu'à un certain point, la valeur d'une opposition; mais elle ne tient pas à un mot. Quand même la foi serait une œuvre, elle n'en serait pas moins distincte des œuvres conçues et accomplies sans elle. Qu'on l'appelle œuvre tant qu'on Voudra, elle n'en sera pas moins la foi; elle n^en sera pas moins la condition des œuvres, le commencement des œu* vres, la plus difficile des œuvres. Elle n'en sera pas moins la porte étroite par où il faut entrer, la condition qu'il faut accomplir, la victoire qu'il faut remporter, le Joug sous lequel il faut passer avant de pouvoir faire les œuvres de DieUi Et si l'on convient de tout cela , la distinction suIh siste et la vérité est sauvée. Après quoi, mes frères, nous conviendrons sans peine qu'il était utile, et, puisque la chose a été ordonnée ainsi, qu'il était nécessaire que cette distinction eftt, dans l'Évangile, la forme qu'elle y a revêtue , et que la différence des mots marquât la différence des choses. Mais, pour qui regarde les choses de près^ la vie chrétienne est une et indivisible dans sa substance et dans sop cours; et celui-là seul qui pourra séparer un fleuve de sa source, et nous montrer où la source finit, où le

SfiGOND DISCOURS. 95

fleuve commence^ pourra séparer aussi la foi de la vie qui en découle^ et nous montrer où la foi prend fin et où l'œuvre commence. Que le fleuve s'épande ou qu'il se creuse un lit profond^ qu^il coule sur une insensible pente ou qu^il bondisse en cataractes^ qu'il arrive à TOcéan par le chemin le plus direct ou par mille détours, qu'il se renferme tout entier dans un même lit ou qu'il verse dans plusieurs canaux différents Taboudance de ses ondes, n^est-ce pas toujours, ou près ou loin de sa source, le même fleuve, les mêmes eaux? La vie spirituelle est un fleuve aussi, où le mouvement, la masse, la direction, les rivages peuvent varier, tout, excepté le fleuve lui-même. Cette eau qui jaillit en vie étemelle peut changer de nom dans son cours, comme un fleuve en change souvent; c'est la repentance, c'est la conversicm, c'est la sanctification; tous ces noms désignent des lieux ou des moments d'un même fait; la sanctification est déjà dans la repentance, la sanctification est une conversion qui se continue; la con^ Version, une sanctification qui commence; et la foi, selon ridée que nous nous en sommes faite, renferme, pour ne les montrer que plus tard> mais renferme réellement en soi tous les éléments de la vie chrétienne. Tout le fleuve n'est-il pas dans la source? Qui voit la source n'a-t-il pas vu le fleuve? De même toute la vie est dans la foi, et qui a vu la foi a vu la vie. La foi n'est pas une œuvre distincte, c'est toute l'œuvre, toute l'œuvre de Dieu. Un homme qui tiendrait un gland ne poutrait-il pas dire : Je porte un chêne dans ma main? Car ce gland est en soi -^ même tout ce qu^il faut qu'il soit pour devenir un chêne.

Laissons les raisonnements et les images, et ouvrons l'Évangile. Il faut le démentir absolument pour soutenir que la foi n'est pas toute l'œuvre de Dieu, et pour ne pas reconnaître que, si elle est imputée à justice, c'est qu'eue

est la justice même. Ne dites-vous pas que la loi Siins les œuvres est morte? Ne dites-vous pas que sans la sanctification nul ne verra le Seigneur? Ne dites-vous pas que chacun sera puni ou récompensé selon le bien ou le mal qu'il aura fail étant dans son corps ? Eh bien ! rendez-nous compte après cela du veau gras tué pour l'enfant prodigue, et de la joie des anges, plus grande pour un pécbeur qui s'amende que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont point failli? Et il ne sert de rien de répondre que depuis leur conversion ils auront fait des œuvres; les autres auront-ils cessé d'en faire? les autres n'en faisaient-ils pas depiùs longtemps? Pourquoi donc l'ouvrier de la onzième heure est-il traité comme celui de la première? Pourquoi, car il faut tout dire, pourquoi les justes qui ont eu une longue vie n'ont-ils pas plus de bonheur à espérer que les justes qui, ayant vécu moins d'années, ont dû, avec autant de zèle, faire moins d'œuvres? Pourquoi, si ce n'est que la foi est l'œuvre tout entière, donl les œuvres particulières sont le développement et la manifestation? Pourquoi, si ce n'est que le salut tient à ce que nous sommes et non à ce que nous faisons, el que les occasions, le temps que Dieu nous donne pour agir, sont essentiellement destinés à nous faire devenir ce que nous devons être? Oh ! que cette leçon est importante, puisque c'est la dernière que Jésus-Christ ait donnée, el puisqu'il a choisi, pour nous la donner, l'heure solennelle de son supplice ! C'est sur la croix, c'est priil k rendre à Dieu son ame pure, qu'il dit au brigand cruGîSé à sa droite (Luc, XXIII, 43) : « Tu seras aujourd'hui avec a moi dans le paradis. » Et c'était un brigand I Et vous avez dit, mes frères, que sans la sanctification nul ne verra le Seigneur, et que chacun recevra de Dieu selon le bien mal qu'il aura fait étant dans son corps ! Mais, ditesvous, il croyait; car il dit (v. 43) : o Souviens-toi

■ quand tu seras daos ton règne, » — et sa foi lui Tut iiiipulée à justice. Mais c'est aussi vous qui avez dit que la fci sans les œuvres est morte; et quelles œuvres avait faites cet homme? certes, les œuvres du démon. Jésus- Christ disait un jour à la multitude : a J'ai fait plusieurs « bonnes œuvres parmi vous : pour laquelle me lapideziTous? D et nous, nous sommes tentés de demander au SauTeur : a Cet homme a fait beaucoup de mauvaises œu- «vres : pour laquelle. Seigneur, lui donnes-tu le ciel? » Abl mes frères j c'est qu'un instant peut avoir la valeur in loute une vie, et qu'un seul mouvement de l'Ame peut Moir une longue suite de bonnes œuvres ; c'est que Jésus- Christ, qui lit dans le cœur de cet homme, y voit toutes ksœu^Tes qu'il ferait s'il lui était donné de vivre, et les kii impute comme s'il les eût faites; c'est que, si cet AiHiune n'a pasj'ait tout ce qu'il voudrait foi?-e, il est, par foi et dès ce moment, tout ce qu'il doit être,- c'est que, t n'a pas fait les œuvres, il a fait l'œuvre des œuvres , fd est de croire en Celui que Dieu a envoyé.

« Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton règne ! » tte requête renferme deux idées : J'ai besoin d'un Sauur; 6 Jésus ! veuille l'être ! Pour dire la seconde de ces ftfoles, il faut croire positivement à Jésus-Christ, il faut lliotp qu'il est venu ou savoir qu'il viendra. Heureux, di- Mu-DOua à ce sujet, ceux qui ont vu et qui ont cru! , pour dire seulement : J'ai besoin d'un Sauveur; ajouter même encore : Ma peine est plus grande que |l ne la puis porter; Seigneur, sois apaisé envers moi qui son pécheur, et, si tu peux pardonner, pardonne; en mot, mes frères, pour sentir ses faules , pour les déflorer, pour crier à Dieu du fond de sa douleur, pour Mfiiser à cette maladie intérieure tous les dangereux re- 9Mes et les palliatifs trompeurs de la superstition, pour

98 l'obuyrb db dieu.

embrasser^ au cas qu'il nous soit oilei1> le pardoti de Dieu comme unique recours^ fkut-il nécessaitement avoir cou» naissance de la promesse^ avoir entendu prononcer le nom de Jésus-Christ? Mes frères^ nous ne saurions le croire* Le précurseur du Messie^ le prophète de la repentance^ Jean* Baptiste^ comparant son ministère avec celui éd Jéros- Cbrisl> s'appelle lui'^méme une voix de la terre, comme s'il eût voulu dire qu'il était envoyé d'abord pour domier une voix à des sentiments qui sont de tout temps sur b terre^ et qui se forment d'eux'-mémes danâ le sein àt l'homme naturel , avant l'avénement ^ avant la prévisioli même du souverain Médiateur. Or^ ces sentiments qui sont de la terre^ quoiqu'ils se manifestent cheB peu d'hommes^ et quoique la connaissance distincte de Jésus-Christ aoil Tunique moyen de les éveiller chez le plus grand noaibre, ces sentiments sont ceux dont nous venons de parler. Nous les attribuons hautement à la grftce^ à l'influence de l'Es* prit divin ^ qui a toujours soufflé où il a voulu ^ et ne s'est jamais laissé lier; nous croyons seulement qu'il y a eu de tout temps et dans tous les lieux d'involontaires témoins de la grande vérité qui est à la base de toutes les vérités évangéliques^ nous voulons dire la conviction de notre chute première et de notre impuissance à nous relever çans l'intervention de Dieu même; Ëh bien> les ftlnes oft Cette vérité s'est fait jour avant que la grande vérité de te médiation divine leur fût révélée^ les âmes qui^ autant qu'il était en elles^ ont cru avant d'avoir vu^ à quelle haù-' teur les placez-vous vis-à-vis de ces âmes qui^ connaissant Jésus-Christ^ croient en lui d'une foi littérale et passive^ non d'un libre consentement^ mais d'une croyance servîtes et qui^ pour tout dire en un mot^ ne vont pas au-devant de lui^ ne l'embrassent pas^ et ne se couronnent pas de ^8 mérites^ de sa gloire^ et de leur dépendance à son

MBCOND DISCOURS. 99

iprâ? Qui, des premiers OU des seconds, remplit le mieux Im cendilions de la véritable foiî Auxquels préférabie- ■ent leur foi sera-I-elle imputée ù justice? A. ceux dont jlcfoyanoe eet complète, mais morte, ou ii ceux dont la Soyance est incomplète, mais vivante? A ceux dont la foi Ht unfi œuvre, ou à ceux dont la foi n'est pae une œuvre? leuDx qui n'ont pas connu le Sauveur, mais qui l'ont dé- |ké, ou il ceux qui , le connaissant, ne le désirent pus ou V l'apprécient point? A ceux qui croient à un Sauveur, Mk ceux qui croient au hesoin d'un Sauveur? Voli-o con- MiEnce, mes frères, prononcera.

Ah ! ai, bien longtemps avant Jésus-Clirist, il n existé de Ml hommes, et «1, aujourd'hui, hors des limites de la tlbèHeaté, il s'en trouve encore; s'il en est que le bruit nfue d'un sauveur a fait sortir de leurs forêts et conduits, ittivers mille dangers, au-devant dos messagers do ce Wtnur inconnu ; si les missionnaires chrétiens ont trouvé nnoble besoin d'expiation, de miséricorde et de réconci- Bition avec Dieu et avec la conscience, déjà éveillé, déjà ptft à éclater chez de misérables sauvages à qui nous avons li longtemps marchandé le nom d'hommes, que penseronsnous, mes frères, de cette multitude d'hommes, nés dans l'Église extérieure, devant les yeux desquels Jésus-Christ » été, pour parler avec l'Apôtre, vivement portrait, et qui, bien étrangers ii celte ardeur a\ec laquelle de moins favorites l'embrassent sans le connaître, le dédaignent, eux, le toussent, l'outragent, et s'écrient comme ces malheureux Juifs: a Ole, âte, crucifie; nous ne voulons pas qu'il règne «nir nous, nous n'avons d'autre roi que César, » nous n'avons d'autre roi que ce moi orgueilleux, cet impérieux Ctear, ce despote cruel qui nous traîne dans la poussière da monde et dans la fange du péché jusqu'au seuil de l'ileniité! Qui parle d'examiner? Nous ne voulons pas

100 l'oeuvre de dieu. — SECOND DISCOURS.

examiner, car nous ne voulons pas croire ! Ah ! plus heureux dans leur humiliation et dans leur angoisse ceux qui voudraient croire et qui ne le peuvent pas; ceux que poursuit une inaltérable soif de justice ; ceux qui sentent que, dans la privation de toutes choses, ils auraient tout, s'ils avaient Dieu; ceux qui tous les jours se dépouillent de leurs mérites sans pouvoir se revêtir cependant, parce que Celui dont il faut se revêtir ne leur a pas encore été manifesté; parce que quelque obstacle, né du dehors oo du dedans , les a empêchés jusqu'à présent de croire en Jésus-Christ. Ils y croiront un jour ; Dieu ne laissera pas incomplète une œuvre dont la meilleure partie est déjà faite en eux; mais cette douloureuse épreuve peut se prolonger encore; il faut que la prière de TÉglise travaille avec eux, combatte pour eux; il faut que, du sein des temples et du secret des cabinets, ceux qui ont été délivrés avant eux crient au grand Libérateur : « Ils croient, Seigneur, ils croient; subviens à leur incrédulité ! »

Page 1