‹ Nouveaux discours sur quelques sujets religieuxChapitre 5 sur 22 · LES PLEURS ET LES CHANTS · texte numérisé non relu

LES PLEURS ET LES CHANTS

Mais à qui comparerai-je cette générationî Elle ressemble aux petits enfants qui sont assis dans les places publiques, et qui crient à leurs compagnons, et leur disent : Nous avons joué de la Jlûte, et vous n'avez point dansé; nous avons chanté des plaintes devant vous, et vous n*avez point pleuré. Car Jean est venu ne mangeant ni ne buvant; et ils disent : Il a un démon. Le Fils de Vhomme est venu mangeant et buvant; et ils disent : Voilà un mangeur et un buveur, un ami des péagers et des gens de mauvaise vie; mais la sagesse a été justifiée par ses enfants, Matth. XI, 16-19.

Transportons-nous par la pensée au milieu de Jérusalem^ à cette époque solennelle où se termine le ministère de Jean-Baptiste et s'ouvre celui de Jésus-Christ^ ou plutôt à cette limite incertaine où les derniers rayons du Précurseur se perdent peu à peu dans ^éclatante aurore de Celui qui a été nommé le soleil de justice. Jérusalem a sous les yeux deux prophètes à la fois^ dont le plus ancien s'incline et s'anéantit devant le dernier venu, tandis que celui-ci, se confondant avec la multitude, vient demander à son devancier le même baptême dont il baptise tous ceux qu'amène auprès de lui le repentir. Mais en vain ces prophètes

se rendent mutuellement témoignage; le peuple ne com« prend rien à leur accord; il les oppose Tun à l'autre comme les représentants de deux doctrines^ de deux morales opposées^ Tune sévère jusqu'à la dureté, l'autre indulgente jusqu'au rel&ohement i oar Tun est venu Qe mangeant ni ne buvant, et l'autre est venu mangeant et buvant, et même avec les péagers et les gens de mauvaise vie; et comme, dans l'opinion de la multitude, ces deux prophètes donnent chacun dans un excès, et s'éloignent également, quoique diflféremment, de la raison et de la vérité, la multitude les rejette l'un et Tautre, attendant sans doute que quelque docteur plus éclairé lui apporte ce juste milieu qui d'avance est la vérité pour elle^ maia que malbeureu* sèment il est si difficile de déterminer et d'exprimer, Ainsi, ni l'austérité ni l'indulgence n'ont trouvé gr&ce aux yeux du peuple; et il en a été de Jean»Baptiste et de Jésus* Christ au milieu de cette génération comme de ces petits enfants qui sont assis dans les places publiques, et crient à leurs compagnons : a Nous avons joué de la flûte, et vous a n'avez point dansé; nous avons chanté des plaintes dea vaut vous, et vous n'avez point pleuré. »

Il faut convenir, d'ailleurs, que, de la façon dont Jean- Baptiste et Jésus-Christ s'étaient posés vis-à-vis l'un de l'autre, quand Tun ou l'autre aurait paru digne d'être reçu, un choix entre eux n^était pas possible, et qu'il fallait nécessairement les recevoir tous deux ou les rejeter tous deux. En effet, Jésus-Christ avait reconnu la mission de Jean-Baptiste de plus d'une manière, à plusieurs reprises, et notamment en se faisant baptiser par lui. Jean* Baptiste, de son côté, en quels termes de vénération profonde n'avait-il pas parlé de Jésus-Christ! Jean-Baptiste est-il un prophète? En ce cas Jésus en est un également, car Jean-Baptiste Ta dit. Faut-il croire à Jésus-Christ?

Uwa, sur »a parole, on tiendra Jean-Baptiste pour pro- , et m^rae pour plus que prophète. Nul des deux veut être reçu tout seul. Nul des deus ne regarde ayant foi à son ministère quiconque n'a pas foi au ■inisière de l'autre. Ils se portent caution l'un de l'autre. Il o'enlreronl qu'ensemble, ils ne sortiront qu'ensemble. U peupla est obligé de les recevoir tous deux ou de les l^ler lou« deux.

Uùi, mes frères, leur persévérance invariable à s'aliesllf mutuellement ne devait-elle pas faire rétléohii' le peufit, et lui rendre douteuse leur contradiction mulueUe ? QbbqiI deux prédicateurs dont la doctrine parait opposée, ttd'ùUeurs se connaissant fort bien l'un l'autre, s'approu- (M et te recommandent mutuellemeni, ne réfèrent même fin k l'autre, il semble qu'il serait naturel de soupçonner 1 que l'opposilion qu'on a cru voir entre eux n'est pas ite^e, qu'il y a quelque cbose qui les met d'accord, et i|u'm cherchant bien on trouverait cette chose-là. Car s'il > avait entre eux une opposition réelle, qui esl'Ce qui t'tn apercevrait avant eux et aussi bien qu'eux? Qui est-ce toi aumit eu plus d'intérêt et par conséquent plus d'emfKMement k la signalera S'ils ne l'avaient pas hautement llgnalée, n'auraient-ils pas au moins tâché de la faire ?Et bien loin de rien faire de semblable, les voilà pi u rendent mutuellement témoignage, tout en prédeux doctrines et eu suivant deux régies de condont l'une est nécessairement lu condamniition de itrel Je ne sais en vérité par quelle supposition tant soit nîtonnable un essayerait de rendre compte d'une il étrange far^n de faire; on conviendni du moins de tontes les suppositions possibles, aucune ne r#irite d'£lre examinée avant celle-ci : Est-ce que peutdeux hommes , qui nous semblent si oppo<

ses Tun à Tautre^ au fond ne seraient pas d'accord t Si le peuple eût commencé par là^ peu de temps m serait passé avant qu'il fût au clair. Quelle oppositioo réelle y avait-il entre ces deux prophètes? En quoi se contredisaient-ils? Préchaient-ils d'autres devoirs^ expri* maient-ils d'autres sentiments^ annonçaient-ils un autre Dieu? Ah ! mes frères^ vous le savez ^ et les Juifs le su* vaient aussi. Montraient-ils une préférence exclusive^ l'oa pour une classe de la société ou une partie de l'humanité^ et l'autre pour une autre? Nullement; quiconque venait à eux était le bien venu; et si l'on peut démêler chez eux quelque prédilection^ c'est la même chez tous les deux' ils aiment les cœurs brisés. Qu'y a-t-il donc qui les sépai^ et qui les rende incompatibles? L'un est venu ne man« géant ni ne buvant^ c'est-à-dire vivant dans une grande austérité; l'autre est venu mangeant et buvant^ c'est-àdire vivant comme les autres hommes. Mais comme ib n'ont érigé ni l'un ni l'autre leur manière de vivre eo maxime et en loi; comme ces deux manières de vivre^ qui peuvent l'une et l'autre convenir selon les cas^ ne se con* damnent point l'une l'autre^ on ne peut point se prévalcm de cette circonstance pour déclarer que ces deux honunei se contredisent.

Vous allez me faire observer, mes frères, que je n'ai pas tout dit; et en effet je n'ai pas tout dit : le Fils de l'homme non-seulement mangeait et buvait, mais il mangeait et buvait avec les péagers et les gens de mauvaise vie ; d'où les Juifs concluent que le Fils de l'homme est Tami de ces gens-là. Ils voudraient bien ajouter, et pow^ quoi ne le font-ils pas? que le Fils de l'homme est l'ami, non-seulement de ces gens-là, mais de leurs maximes, s'ils en ont, et en tout cas de leur vie. Que le Fils de l'homme (remarquez bien le choix des termes : le Fils de

ET LBS CHANTS. 105

rhomme !) ait été Vami des gens de mauvaise vie^ qui s'en étonnerait^ mes chers frères^ et qui n'en serait touché? Jean-Baptiste aussi les accueillait; seulement il les attendait au désert^ et Jésus-Christ les allait chercher. L'ami des gens de mauvaise vie ! Et vous lui en faites un crime ? Y songez-vous bien ? Vous lui faites un crime de surmonter^ mieux qu'un autre ^ mieux que Jean-Baptiste luimême^ le dégoût qu'inspire naturellement au saint et au juste la société, la rencontre, la seule vue de l'homme vicieux. De quoi encore? de ce qu'il a pitié de ceux dont, si ce n'était lui, personne n'aurait pitié! De quoi? de ce que ces gens de mauvaise vie, tout mauvais qu'ils sont^ ont éprouvé je ne sais quel attrait pour ce divin prédicateur de la justice; de ce qu'ils ont cherché, le connaissant bien, à l'attirer au milieu d'eux pour entendre ses paroles pleines de grâce et de vérité; et de ce que, saisissant avec empressement l'occasion, il est allé humblement, ce roi de sainteté, ce roi des saints, s'asseoir à leur table ! Ëh ! que ne l'invitiez-vous à la vôtre? il y serait allé comme chez eux; il va partout où on l'appelle; et si quelque jour un Pharisien l'invite à manger avec lui, il ira, ce bon Sauveur, et peut-être est-ce là qu'il fera entendre ses plus touchants et se^ plus sublimes discours. Mais à table, ditesvous! Mais mangeant et buvant! Quel lieu, quel appareil, quel auditoire pour des discours de piété ! J'entends : il faut écarter cette table, ces mets, ces vins, ces fleurs et cette verdure peut-être, et dresser bien vite dans fette salle une chaire pour le prophète! N'est-ce pas bien assez, en effet, que Jésus-Christ ait tant de fois, sans préambule et sans cérémonie, discouru des choses du ciel à l'ombre d'un olivier, au bord d'une haie, et dans la poussière d'un grand chemin ? Hommes charnels à force de spiritualité ! a est-ce là ce que vous regardez? » pourrait, encore

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cette fois y V0U8 dire Jésus-Christ, Qu'est-ce fiour lui que

cotte assemblée et ce festin^ sinon une occasion de parki

à des âmes d'hommes des choses qui appartiennent à leur

paix? Ces festins sont-ils coupables? Mais vous ne vous

en êtes pas avisés jusqu'ici^ et même à présent voui M

les condamnez poiiit. Qui empêche^ dans ce cas^ que ii

Fils de l'homme n'y prenne place? Quels sont donc eei

repas où une parole sérieuse ne peut être proférée^ et où^

dans votre opinion^ un homme de piété ne saurait s'ai«

seoir? Mais laissons ces questions^ et regardons aux aor

tions^ regardons aux paroles de cet auguste convive. Jeafit

Baptiste^ que vous lui opposez^ Jean-rBaptiste dans son

désert^ aurait-il dit mieux^ davantage^ autant? Que dis-jef

regardez bien; celui qui vient de s'asseoir à cette table^ ne

serait-oe point le même que quelques-^uns de voua ont vu

au désert se nourrissant de sauterelles et de miel san»

vage ? car c'est la même doctrine^ ce sont les mômes pa«

rôles : seulement je ne sais quoi de paisible et de célesto

a remplacé sur le front du Précurseur l'austérité triste qui

l'obscurcissait naguère. Mais que fait-il^ que ditril^ qui na

soit digne du ciel qu'il vous entr'ouvre et du Dieu quil

vous annonce? Ah! laisseiB-moi vous le dire : Quand vous

osez blâmer cet indigent volontaire^ qui n'a pas un lisa

où reposer sa tête^ et qui passe ses jours à l'ardeur du

soleil et ses nuits sans abri^ quand vous le blâmez d'avoii

une fols accepté le repas du riche comme il eût accepté au

désert le morceau de pain du pauvre ^ vous ne dites pti

votre pensée^ et vous affectez un scandale que vous n'avei

point reçu. Le Fils de l'homme à la table du riche^ c'eH

bien là^ vr|lment^ ce qui vous importune ! Mais c'est qu'i

cette table comme au bord des lacs^ comme sur la mon

tagne^ il parle de tempérance^ de justice^ et du jugemen

dernier; il vous appelle à la sainteté^ il vous remet ei

ET LfiS CHANTS. lOT

némoire les lois éternelles que vous avez violées; c^est là )e que vous nô pouvdE souffirir^ et vous feignez d'âtre eandaliiés^ et voua ne voules pas écouter des leçons de Niimété dans un li«u profane ! Ah ! sera^-t-il mieux éoouté tens le parvis, daûs le temple, et du haut de cette tribune sanglante d'où il doit, une dernière fois^ enseigner et bénir le monde)

Mes frèresi quand on se serait convaincu ^ pai* un exa« men si facile, que Tesprit de Jean-Baptiste dt celui de Jésus^Christ sont un même esprit, que la sainteté de Jean- Bafitiste n'a point été sans oompassionj ni la compassion de Jésas^-Ghrist sans sainteté^ on n'aurait point sans doute b procéder à \\n second examen pour s'assurer que cette aeule et même doctrine du Medsie et de son précurseur Mt digne d'être re^ue. On n'aura pas pu constate^ l'unité û» cette doctrine sand en constate!^ en même temps là pd^roté et la beauté; on li'aurâ pas pu s'empécber de voir qae tous les deux invitent l'homme à rentrer en lui-mtene ol h se rappeler sa destination; que tous les deux s'eifo#« uni d'éveiller dans sa conscience une salutaire dontrition; qU6 tous les deux> le mettant etl présence de Dieu, le pressent de fléchir les genoux devaiit œtte majesté offensée; que tous les deux prêchent la vertu la plus pure> et cherchent à imprimer à l'âme les tendances les plus digiles d^elle^ Quand on aura reconnu tout cela, le scatadi^ aura eesflé; toutefois on ne s'en tiendra pas là> je pense; il reste quelque chose encore à éclaircir; on voudra savoir pottr^quoi Jean-Baptiste et Jésus-^Christ, si bien d'aodord dans leur esprit et dans leur cioctrine> ont adopté deux manières de vivre si différentes à quelques égardé; pourquoi la sagesse du premier a quelque chose de triste et presque ê§ farouche; pourquoi celle du second est sociable et conununioative dans un degré si remlHrquablei Je di^ mee

108 I<ES PLBURS

frères^ qu^on voudra le savoir^ parce que ces circonstances^ frappantes en elles-mêmes^ prennent une importance sérieuse après qu'on s'est convaincu de la sainteté de œi personnages et de la pureté de leur morale. Autant il était peu raisonnable de s'arrêter à ces différences^ et de nier^ à cause d'elles^ toute ressemblance essentielle entre Jean* Baptiste et Jésus-Christ^ autant il est raisonnable et naturel^ une fois la ressemblance saisie et constatée^ de s'enquérir aussi de la différence.

Ceux d'entre les Juifs qui avaient fait le premier pas no manquèrent pas de faire le second; ils se dirent sans donts que cette différence^ entre des personnages si saints et si unis d'esprit; n'était pas accidentelle^ mais raisonnéeet même préméditée; qu'elle signifiait quelque chose ^ efc qu'elle était^ comme tout le reste^ destinée à l'instructiûii de l'humanité. Notre Seigneur ne trouvait pas mauvais^ as contraire il voulait bien^ que cette différence fût remarquée; et lorsqu'elle devenait l'objet d'une question^ il no dédaignait pas d'y répondre. Quand les disciples de Jean viennent lui dire : « D'où vient que les Pharisiens et nous a jeûnons souvent^ et que tes disciples ne jeûnent point?» il répond : a Les amis de l'Époux peuvent-ils s'affliger a pendant que l'Époux est avec eux? » (Matth.^ IX.)

Remarquons deux choses^ mes frères^ dans la question des disciples de Jean : la première^ c'est qu'elle marque surtout un étonnement de ce que les disciples de Jésus- Christ ne jeûnent point; c'est le jeûne qui leur parait narturel et dans l'ordre; c'est le contraire qui les étonne. La seconde^ c'est qu'ils n'étaient pas les seuls à jeûner; les Pharisiens Jeûnaient aussi^ et d'ancienne date; et ce fait est rappelé par les disciples de Jean comme aussi naturel et aussi simple que leur propre jeûne. C'est donc le jeûne qui parait ici de règle et d'usage; et le contraire est pré-

r LGS CIIANIS.

ieiilc coiiinie l'excfptioii et la noiiveaulé. La réponse de Mtre Seigneur est tout entière dnns un mot; mais ce uiol trait de lumière : « Les amis de l'Époux ne peuvent ■jebner pendant que l'Ëpoux est avec eux. » El quel est Kl Époux? Jésus-Christ lui-mâme.

AÎDsi, mes frères, avant Jésus-Christ, et hors de la comnmnioB de Jésus-Christ, tous jeûnaient ou devaient jeûner. Jésus-Christ ne le dit pas expressément ; mais sa répouse le fait bien entendi-e, puisqu'il fait de ne pas jeûner privilège de ceux qui sont avec lui. Il faut faire, du aie, entre les Pharisiens et les disciples du Précurseur H différence que ceux-ci ne songent pas à faire. Le jeune K Pharisiens était une forme d'oii l'idée s'était retirée; I plul6l, à l'idée qui s'y trouvait dans l'origine, celle de I lrisl«sse d'un cœur pénitent, ils en avaient substitué K autre, celle d'une privation volontaire et d'un mérite Equis. Le jeûne de Jean-Baptiste était fondé, au connre, sur l'idée ancienne et vraie. Son jedne à lui, comme m bapléme, symbolisait la repentance; et il l'avait insli- K Ott adopté pour donner une forme sensible, un corps, lee grand et immuable principe, que la repentance, c'estla douleur et le désaveu du péché, est une première andition du salut et le seul chemin de la vie. Mus il me semble que je vous entends, mes frères : su-Baptiste, dites-vous, n' était-il pas un des amis de Spoiu, c'est-ii-dire de Jésus-Christî ne vivait-il pas, par boT, dans ta société de l'Époux? pouvait-il donc s'atr, et, pour ainsi dire, conduire le deuil des Ames afili- T Enfin n'a-t-il pas déclaré lui-même, à la vue de Jéirist, que sa joie était parfaite? N'en doutons pas, frères, Jean-Baptiste était un ami, un compagnon de oax, et, comme tel, sa joie était parfaite. Mais ce Jeanlisle^ qui résumait en soi tout l'Ancien Testament,

tous les anciens prophètes dont il termine la chaîne^ avait reçu pour mission de prêcher la repentance. Il ouvrait, du soc aigu et déchirant de sa parole^ ces sillons que devaient labourer un peu plus tard les rayons du soleil d'en haut; il préparait les cœurs à recevoir Jésus-Ghrist; et comment? par la pénitence. Son ministère était tiîste, de cette tristesse^ je Tavoue^ ce par laquelle le cœur devient a joyeux » (Eccl.^ YII)^mais d'une tristesse néanmoins réelle et sincère. Il s'associait de cœur^ lui homme et pécheur quoique prophète^ à cette affliction intérieure qu'éprouve l'homme pécheur, lorsque, peu à peu éclairé sur son véritable état, il se reconnaît pécheur, pécheur sans excuse, et privé devant Dieu de tout siyet de gloire. U ne prêchait pas la repentance sans être lui-même repentant : lepré- . sentant de la conscience humaine, comme Jésus-Christ devait l'être do la justice divine; pénétré d'ailleurs^ pour sa nation, de la solennité des temps; voyant déjà^ comme il le disait, la cognée mise à l'arbre, et l'indignation qui allait déborder avec la miséricorde, il se sentait pressé d'avertir de toutes les manières, par ses actions comme par ses paroles. Marteau vivant envoyé pour briser les cœurs, il conforme toute sa vie à la sévérité de sa missi(Mi. B exerce envers soi mille rigueurs, symbole emiore impa^ fait des rigueurs que s'inflige une âme vraiment pénitente. Le désert où il habite est à la fois une leçon et une image: une leçon à ceux qui ne savent pas encore combien les bruits du monde couvrent aisément lu voix de la conscience et de Dieu; une image de ce désert qui grandit autour de l'àme convaincue de péché, à qui manquent subitement toutes les consolations, et qui ne voit plus autour d'elle que son péché. 11 s'expose aux injures de Fair; il ne soutient qu'à peine sa vie par de grossiers aliments^ image en ceci du pécheur repentant qui se sent indigne des

OKHodres grâces de Dieu et des biens même qu^il accorde indistinctement à toutes ses créatures. Mes frères^ la conduite du Précurseur était aussi raisonnable qu'extraordinaire; elle devait servir à jamais de symbole à la repenttnce; or toute âme repentante a vécu dans ce désert, 8*681 nourrie de cette nourriture sauvage, et s'est offerte dans cette nudité humiliante et déplorable aux regards indignés de la divine justice.

Mais voici TAgneau de Dieu qui ôte le péché du monde ; toid rÉpoux de Thumanité en deuil; voici l'Ange de l'Alliance; voici le Médiateur! Si tout, dans la vie de Jean- Baptiste, a dû répondre à l'idée dont il était le représentant, tout, dans Jésus-Christ, ne nous dira-t-il pas ce qu'il est! Ah ! mes frères, il n'attendra pas la croix pour nous le dire : tout son ministère est une longue passion, toute sa vie est une mort. Non-seulement il sera homme, ce qui, ponr lui, est déjà mourir; mais comme nous ne comprendrions pas assez, charnels que nous sommes, que tout est là, et que ni pourpre, ni grandeur, ni trésors, ne sauraient corriger un si prodigieux abaissement, il cherchera dans ; ce néant un néant plus é\îdent encore, il descendra plus arant dans la mort; il sera pauvre, il sera chétif, il n'aura pas un lieu où reposer sa tête; il consentira à tout; on exigera de lui, et il ne résistera point. En compagnie des pauvres, des lépreux et des gens de néant, il souffrira, selon que l'occasion le pourra comporter, la faim, la soif, le froid, l'ardeur du jour, les insultes et les outrages. Mais n'exigez pas qu'il représente ce qu'il no peut représenter, larepentance étrangère à son âme sainte. Jean-Baptiste a cherché le désert pour le désert, la faim pour la faim, les privations pour les privations elles-mêmes. Il n'en est pas ainsi de notre Sauveur : il souffrira bien autant et plus que Jean-Baptiste, mais seulement à l'occasion du bien

qu'il veut faire ou du bien qu'il a fait. Mais ce bien^ qui est sa seule loi^ cette charité^ qui est son seul principe^ le conduiront indifféremment en tout lieu. Il serait souvait dans le palais des grands^ si les grands rappelaient; sil est plus souvent auprès des pauvres^ c'est que les pauvres le réclament; du reste^ il n'a pas moins de pitié des uns que des autres; et il ne saurait voir dans les prospérités des heureux du monde la moindre raison de prendre son parti des misères qui seront leur partage quand la mort les aura tout à la fois dépouillés et désabusés. N'exiges donc pas qu'il ne se mêle jamais à leur société^ que sa présence ne sanctifie jamais leurs fétes^ que jamais sa parole divine ne corrige la folie de leurs joies. La place de la charité^ comme la place de Dieu^ est partout; et autant vaudrait dire qu'un rayon de soleil se salit en tombant sur des immondices^ que de supposer que Jésus-Christ puisse être souillé^ même dans l'opinion des hommes^ par aucune société. Ëh! s'il pouvait perdre quelque chose de son adorable pureté^ ne serait-ce pas tout d'abord^ et une fois pour toutes^ en se mêlant avec les honunes!

Mes frères^ entre ces deux prophètes^ dont l'un prêche la repentance^ et l'autre promet le salut aux cœurs repentants^ y a-t-il l'ombre d'une opposition ? Non sans doute; mais de l'un à l'autre^ et de la mission du premier à celle du second^ il y a une distance que l'œil de Dieu peut seul mesurer. C'est ce que Jean-Baptiste lui-même a fort bien marqué lorsqu'il a dit : « Celui qui est venu de la terre est « de la terre^ et parle comme étant de la terre ; celui qui « est venu du ciel est au-dessus de tous. » ( Jean^ III^ 3i.) En effets la prédication de la repcntance^ qui est celle de Jcan-baptiste^ est^ dans un sens^ une parole de la terre, une parole humaine^ une idée qui naît dans la conscience de lliomme^ et que la conscience de l'homme reçoit et

RT LES r.HANTS. 113

comprend. Mais la parole de la grâce est unp parole di- ?, et celui qui I» prononce, et qui se donne lui-mênip pour caution de cette promesse, celui qui, non-seulement inonnce, mais procure la paix, celui-là est du ciel, et il M su-dessus de tous. Jean-Baptiste est un homme, Jésus- Arist est un Dieu; et la conscience rend témoignage au premier, mais il faut le Sainl-Esprit pour rendre témoîe au second. Or le Saint-Esprit ne dira rien qui soit contraire au témoignage de la conscience; mais la conloence ne saurait dire tout ce que révèle le Saint-Esprit; ("est pourquoi quiconque recevra Jésus-Christ ne manquera pas, par lii même, de recevoir Jean-Baptiste, ou l'aura Bta par avance, puisqu'on ne saurait croire k un salul iODt la repentance est la condition, sans croire à la repen- « flile-méme. Mais on peut tr^s bien avoir reçu Jean- 'IqitisK, c'est-à-dire avoir cru !\ la nécessité de la repen- JkDoe, et rester quelque temps, longtemps peut-être, sans InvcHr Jésus-Christ; et c'est ce qui arriva k plusieurs dans Il jours de Jean-Daplisle et du Fils de l'homme, puisque itoneurs des disciples de.1enn, quoiqu'il les renvoyflttuus iJésus-Christ, den)eu^^rent obstinément johannites, et ne ^derinreut que tard ou ne devinrent jamais chrétiens; c'est I qui arrive encore de nos jours^ où plusieurs reçoivent Q-Baptiste, c'est-à-dire le baptême de la repentance, et IIKfoivcnt pas Jésus-Christ, c'est-à-dire le baptême de irît. Nous en sommes peu en peine, mes frères; pernAés que ceux qui reçoivent sérieusement le premier ne ■oqueroni pas un jour de recevoir le second. Mais que r de ceux qui ne reçoivent ni l'un ni l'autre? que t-ils eux-mêmes? que prétendent-ils? quel autre rent-ils de la terre? quel autre attendent-ils du ciel? Voilà ceux que reprend et que condamne la parole it noire texte ; voilà ceux qui blasphèment h la fois les

deux seules doctrines qu'il soit raisonnable de croire. Voilà cette génération à laquelle on ne sait plus que chanta; car elle est également insensible aux chants tristes et aux hymnes joyeux, et refuse également de s'attendrir aux premiers et de se réjouir aux seconds. Vous lui parlei de repentance, et elle se révolte; vous lui parlez de grftce et de salut, et elle se révolte encore.

Mes frères, les temps de Jean-Baptiste et de Jésus-Christ no sont passés qu'en apparence. Jean-Baptiste et Jésus- Christ sont encore là, sont toujours là ; le christianisme les renferme tous deux; le christianisme se compose de leurs enseignements réunis, dont le premier prépare le second, dont le second complète le premier; et comme tout vrai chrétien représente et personnifie le christianisme eo lout ce qu'il a d'essentiel, tout vrai chrétien excite le même scandale dont il est parlé dans notre texte, et donne lien au double blasphème contre Jean-Baptiste et contre le Fils de l'homme.

Il en est donc de toutes les générations, à mesure qu'elles se succèdent, comme de cette génération qui depuis dixhuit siècles dort confondue avec les débris de Jérusalem et du temple. Le monde est encore cette place publique où des enfants crient à leurs compagnons : a Nous vous avons « joué de la flûte, et vous n'avez point dansé ; nous avons a chanté des complaintes, et vous n'avez point pleuré. »

Je ne sais, mes frères, si notice Seigneur a eu quelque dessein plus particulier dans le choix des images dont se compose le touchant et gracieux t^ibleau qu'il nous a mis sous les yeux ; mais comment ne pas être frappé de leur justesse dans les moindres détails ? Les chrétiens ne sont* ils pas bien l'cprésentés par ces petits enfants, et la profession de leur foi par des chants ? Les fidèles, en effet, ne sont fidèles qu'autant qu'ils deviennent enfants par la foi

ET un CHANTS. 115

eiparPobéissance; ils enseignent moins qu'ils ne chantent; leurs leçons les plus graves sont des chants^ qu'ils n'ont point inventés^ mais qu'ils ont appris dans la maison paternelle, des chants tels que ceux que murmure la tendre voix des mères auprès du berceau des nouveau-nés. Us n'ont pas des disciples, ils ont des compagnons ; ils ne les convoquent pas dans leurs maisons, ils les vont chercher dans la place publique; ils n'ont pas un seul chant, ils es* sayent quel est celui qui plaira; et tantôt ils jouent, sur la flûte des airs d'allégresse, tantôt ils entonnent des chansons plaintives; et fussent-ils réduits à ces seules chansons, ils chanteraient néanmoins, car ils savent qu'il y a une tristesse par laquelle le cœur devient joyeux. Us ne disent donc jamais, comme les Hébreux au bord des fleuves de Babylone : « Comment chanterions-nous les cantiques de « l'Éternel dans une terre étrangère? » Non, plutôt que de 8C taire, ils chanteront le deuil de leur âme; ils diront leur misère intérieure ; ils s'écrieront comme saint Paul : a Mi- • sérable ! qui me délivrera de ce corps de mort? » Ils raconteront la lutte douloureuse de l'esprit et de la chair ; inais, en déplorant les misères de leur exil, de loin ils feront voir à d'autres exilés, au delà des flots encore agités, «1 delà de la nuit qui dure encore, les rivages de la patrie ^ l'aurore du jour éternel.

Mais le monde est toujours le même. Vos airs plaintifs le repoussent; vos airs joyeux le scandalisent. En d'autres termes, mes frères, il fait tour à tour au christianisme deux reproches opposés^ que chacun de nous a eu cent foi» l'occasion d'entendre. D'un côté, le christianisme est trop austère, trop inflexible; il exige trop de la nature humaine ; il ne fait grâce de rien ; il fait un crime de tout ; M morale n'est pas faite pour des créatures ; elle exagère à lu fois les exigences de Dieu et les forces de l'homme;

116 LBS PLEURS

elle ne peut créer^ par ses préteutions démesurées^ que des enthousiastes et des hypocrites. — D'un autre côté, le christianisme est trop accommodant pour la faiblesse humaine. Qu'est-ce que le salut par grâce, sinon TabolitioD de toute morale? N'est-il pas trop commode de recevoir le ciel pour prix d'avoir bien voulu l'accepter? et n'est-ce pas une étrange doctrine que celle qui met sur la même ligne l'ouvrier de la première et l'ouvrier de la onzième heure ?

Si ces deux reproches venaient de deux classes de p6^ sonnes, on pourrait bien s'étonner que chacune d'elles n'eût su voir dans l'Évangile qu'une seule chose, et le contraire de ce qu'a vu l'autre ; mais on pourrait toujours espérer que ces deux classes, mécontentes de n'y avoir trouvé que la moitié de ce qu'elles y cherchaient, y regarderaient de plus près, et y trouveraient bientôt, l'une la sévérité dont elle déplorait l'absence, l'autre la douceur et l'indulgence dont elle sentait le besoin. Mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que ce sont les mêmes personnes qui font tour à tour à l'Évangile deux reproches si opposés, sans s'apercevoir que ces deux reproches se détruisent l'un l'autre, et sans se douter que leurs deux accusations, rapprochées Fune de l'autre, composent l'éloge le plus complet du christianisme. Ne serait-il pas juste, mes frères, de nous en tenir là, et, sans discuter à part chacun de leurs griefs, de leur laisser le soin de les faire cadrer ensemble et de s'accorder avec elles-mêmes? Oui, cela serait juste; mais nous croyons mieux faire de passer sur cette contradiction, qui les juge suffisamment, et d'envisager à part chacune de leurs objections, comme si chacune était avancée par des personnes différentes. Supposons donc, nonseulement deux objections, mais deux partis, et adressonsnous successivement à chacun.

ET LES CKAMTa. 117

Commençons par ceux qui se plaignent de la sévérité du christianisme. C'est un principe qu'ils repoussent; mais on ne peut repousser un principe qu'en vertu d'un autre principe; et quand on nie quelque chose, il faut pouvoir dire ce qu'on veut mettre i la place. Vous vous plaignez àe la sévérité de l'Évangile : c'est dire vaguement ce que VOiu ne voulez pas; mais dites-nous ce que vous voulez. PrÉlendez-vous que l'ÉvaTigile, bien loin d'être sévèrcj ne mette aucun Trein à nos passions et ne prescrive aucune lisûte à notre volonté? Vous vous récriez contre une telle Wf^sition. Vous permettez donc à l'Évangile une cerbioe sévérité? Quelle en sera la mesure? En d'autres termes, que voulez-vous retrancher de celle de l'Évangile ? L'Évan^Ie nous ordonne d'aimer notre prochain comme nous-mêmes : c'est trop peut-être; dites-nous alors de combien moins vous prétendez l'aimer? L'Évangile veut ({Uenou» aimions Dieu de tout notre cœur, de toute notre Irae et de toute notre pensée : allez*vous proposer de conjurer à cet amour la moitié de notre cœur, de notre âme <t de notre pensée? Selon l'Évangile, nous devons tendre ù k perfection ; marqnez-nous, au-dessous de la perfection kjKPint où nous devons aspirer. Est-ce que l'impossibilité de montrer la limite ne marque pas assez qu'il n'y en a iPoiatT Est-ce que votre conscience aussi ne vous atteste ;puqa'il n'y en a point? L'Évangile a consacré la loi de jl perfection; mais il ne l'a point inventée; elle est dans Vetre coeur, unie et confondue avec l'Idée de Dieu. Si pieu est Dieu, il est tout; et vous, qu'ôtes-vous donc? et ^le vous resle-t-il pour élre quelque chose, et pour trou- Cerà votre existence une raison, sinon de vous faire les léiDoiiu et les instruments de la gloii'e de Dieu, et hors de là rien, absolument rien? et quel moyen avez-vous

concourir h la gloire de Dieu que de vous consacrer

118 LES PLBURS

à son service^ de ne vouloir que ce qu'il veut, c'est-à-dire le bien toujours; en un mot, d'être saints comme Dieu est saint? Et si un sentiment si juste ne vous soumet pas, montrez-nous que la loi de ce Dieu peut être violée impunément, sa justice éludée, et lui-même joué. Si vous ne le pouvez pas, revenez aux termes de TÉvangile, acceptez-en la morale dans toute sa perfection; recueil* lez-en religieusement, pour les mettre en pratique, les moindres iota ; imputez-vous à crime les moindres déso* béissances, ou bien renoncez tout de suite, et pour n'y pas revenir à deux fois, à toute espèce de loi morale. Voilà Talternative unique; choisissez, et choisissez bien; mais, quand, ayant accepté tout le fardeau de la loi, vous sentirez ployer vos genoux et défaillir votre cœur, levez les yeux, et voyez : la grâce est là, sous le dou^ ble nom de Jésus-Christ médiateur et de l'Esprit consolateur; la grâce est là, toute-puissante, avec la loi tout entière ; « la miséricorde et la justice se sont entrebai** asées;» et cette sainteté que vous redoutiez, vous ne saurez plus que l'admirer et la bénir.

C'est l'indulgence du christianisme qui scandalise les autres. Nous leur disons comme aux premiers : Mettez un principe à la place de celui que vous repoussez. Expliquezvous: ne permettez-vousà l'Évangile aucune indulgence? c'est dire que vous n'en permettez aucune à la loi morale; qu'à vos yeux elle est inflexible de sa nature, et n'admet aucune transaction, aucun tempérament. Là-dessus faites votre compte d'être les premières victimes de cette admirable sévérité ; les premières, disons-nous, puisque vous avez su mieux que personne tout ce qu'exigeait la loi. Si votre cœur ne vous condamne pas, quelle idée avez-vous de la loi et de vous-mêmes ? « Si votre cœur a vous condamne, songez que Diey est encore plus

« grand que votre cœur, et qu'il connaît toutes choses. » Épouvantés pour vous et poUr le monde entier, accorderez-vous à FÉvangile une mesure quelconque d'indulgence? mais votre frayeur n'est pas une raison, et ne peut rien changer à la nature des choses. De quel droit voulez-vous diminuer en quelque chose la sévérité de la loi? Pourquoi quelque chose serait-il pardonné? Comment quelque chose pourrait-il l'être? Ce qui est fait n'est-il pas fait? Ce qui est péché sera-t-il jamais autre chose que péché? Si vous laissez tomber une lettre de la loi, lettre sacrée puisqu'elle fait partie de la loi, comment défendrez-vous l'ensemble de la loi ? Dès ce moment je la vois tout entière à la merci de vos passions. Non, il faut que tout demeure ou que tout tombe. Vous avez voulu être sévères, nous vous ferons inexorables. Grâce, direz-vous enfin, grâce pour la pauvre humanité! Oui, grâce est le vrai mot, le mot divin. Mais s'il s'agit de grâce, pourquoi ne serait-elle pas libre, pourquoi ne seraitelle pas entière? Vous appartient-il mieux de restreindre la grâce qu'à nous, il y a un moment, de restreindre la loi ? La grâce n'est pas un système, la grâce ne s'invente pas: c'est le fait de Dieu. Une fois accordé que Dieu fait grâce, aura-t-il plus de peine, selon vous, à pardonner beaucoup qu'à pardonner peu? à pardonner aux uns qu'à pardonner aux autres? Hélas! mes chers frères, vos distinctions vous abusent ; celui qui a violé un seul commandement de la loi est coupable de tous; on n'est pas hors de la communion de Dieu pour avoir violé tel ou tel ou un certain nombre de ses commandements, mais plutôt on les a violés parce qu'on était hors de sa communion ; et les péchés divers que nous commettons ne sont que les manifestations ou les effets de cette plaie du péché, sans cesse ouverte et saignante au dedans de

120 LBS PLEURS

nous. Dieu a donc à pardonner aux uns exactement ce qu'il a à pardonner aux autres. Qu'importe le jour^ le moment^ la manière? Qu'importe que le temps ait été donné ou n'ait pas été donné pour faire des œuvres^ à Dieu sait que celui qui^ faute de temps^ ne les a pas faites, était décidé; était prêt à les faire ? Il vousfaut-des œuvres, des œuvres absolument; mais l'œuvre par excellence, parce qu'elle est à la fois la plus difficile et la plus féconde en conséquences, c'est, selon Jésus-Christ, de croire en Celui que Dieu a envoyé : cette œuvre du cœur, cette action de l'âme, renferme, produit et vaut toute une vie. Ne dites donc pas que TÉvangile est trop indulgent ; bénissezle de l'être, de l'être pour vous comme pour tout le reste des hommes; mais si, en effet, vous êtes attachés à la loi, .reconnaissez avec admiration que la grâce n'abolit point, n'affaiblit point la loi, puisque d'un côté elle l'a consacrée de la manière la plus éclatante dans les souffrances de l'Homme-Dieu qui a satisfait en sa personne à l'éternelle justice, et que, d'un autre côté, la grâce dépose dans le cœur du chrétien le principe d'un amour qui attache tout l'homme à l'accomplissement de la loi , et qui est lui-même, selon la parole évangélique, le but du comman* dément et l'accomplissement de la loi.

Si nous avons dit vrai, mes chers frères, Isisagesscy c'est-àdire l'Évangile, avec son double élément de sévérité et de douceur, la sagesse n'est guère embarrassée de se justifier par elle-même; et il n'y a de justification difficile, ou, pour mieux dire, impossible, gue celle des doctrines qui lui sont opposées. Elle se justifie encore d'une autre manière à tous le yeux attentifs: je veux dire par la vue de tout homme et de toute société, de toute morale et de toute politique, à qui cette sagesse est demeurée étrangère. Oui , mes frères , il n'y a qu'à voir agir et

ET LES CHiKTS. 121

I les enfants du siècle, il n'y a qu'à se rendre compte e qui leur manque de raison, de paix et de bonheur; incertitude, leurs troubles, leur Inconséquence, leur lise intérieur rendent gloire à TÉvangile, parce qu'on demandant pourquoi ils sont incertains, troublés et ~Leiireux, on est forcé de se répondre : C'est qu'ils ne pas chrétiens. Mais, mes frères, Jésus-Christ appelle t attention sur une autre juslitication de la sagesse: s avoir représenté l'obstination du monde à ne la Kroir sous aucune des formes sous lesquelles elle lui

I présentée, il ajoatt; ces mots remarquables, comme llujet de consolation pour la foi: «Mais la sagesse a 4të justifiée dans tous ses enfants. )>

Cette expression de notre Seigneur : « Les enfants de

II sagesse, » correspond exactement à cette autre de ht Jacques : <i 11 nous a engendrés par la parole de la ^lé. » Les chrétiens sont les enfants de la sagesse; la

|tsse est leur mère; elle les a véritablement engendrés, [leléadu néant ii l'être. Or les enfants sont ici chargés ma de justifier leur mère, ou plutôt le Seigneur dé- i re ici comme un fait que les enfants ont toujours justifia ] «ir mère , que par conséquent tes chrétiens seront tou- 1 Jours l'apologie vivante et triomphante du clirisliAiisme»

Ttal que la sagesse teste enfermée dans un livre, ne l'exprime que par des paroles , il est possible de Ift i ooolredirc , cl les objections les moins raisonnables I t paraître spécieuses et obtenir du crédit. On s I ffi^Hité, on disputera sans tin sur la loi et sur la gràce^ »ur la rigueur do l'Évangile et sur sa douceur ; et I9 I [lemier mot, dans ces discussions, n'appartiendr% I >u au plus vTai, mais au plus habile. Mais quand cette 1 agesse, par le moyen de la grilce de Dieu, passe d'un 1 re dins un homme, et de parole qu'elle était devieat'J

123 t89 PLSURS

vie, alors, mes frères, le monde peut voir de ses yenï et toucher de ses mains cette vérité qui n'était encore poUf lui qu'un système. Vous aviez disputé longtemps poirf savoir si la grâce et la loi pouvaient subsister ensemble : voici cette union réalisée dans un homme semblable i vous ; car cet homme, qui estime avoir reçu de Dieu un pardon irrévocable et absolu, n'en est que plus attadié à l'observation de la sainte loi de Dieu ; cet homme qui réprime toutes ses convoitises, qui traite durement son corps, et qui fait de sa volonté une offrande perpétuelle à la volonté de Dieu, n'en goûte pas moins la douce assurance que son salut ne dépend point de ses œuvres, mais de la pure gratuité de son Dieu. Vous aviez disputé longtemps pour savoir si le christianisme détruisait les affections de la nature et resserrait le cœur de l'homme ; voici un homme qui a choisi Jésus-Christ pour sa part, et qui a placé son cœur où est son trésor : or personne n'est plus accessible, plus tendre, plus humain, plus véritablement sociable. Vous cherchiez comment on pourrait, dans la possession d'un privilège dont peu d'hommeà jouissent, dans la certitude d'un salut sur lequel bien peu osent compter, demeurer pourtant dans les bornes de l'humilité : voici un homme à qui les plus glorieuses espérances font, à ce qu'il semble, encore mieux sentir son néant, qui est plus disposé que jamais à se mettre à la place des autres, à chercher tout ce qui les peut excuser ou honorer, et à les regarder, quels qu'ils soient, comme plus excellents que lui-même. Vous cherchiez à vous persuader que la foi chrétienne est propre à nous déposséder de nous-mêmes, qu'elle doit produire cet effet avant tous les autres, et nous mettre au service de l'humanité; mais tout ce raisonnement, quelque juste qu'il soit, ne vous rendait pas certain de la chose : voici un

ET LBd CHANTS. 1^3

omme qui 8e dépouille joyeusement de tout pour le ser^ ice de ses frères; il ne connaît plus qu'une ambition, )dle de les gagner à Dieu ; il n'a plus qu'une joie, celle défaire le bien et de n'être vu que de Dieu; plus qu'une pensée, la charité; et quand il a été jugé digne de souffrir poor la cause de Dieu et de l'humanité, il s'en réjouit knmblement, et prie Dieu de le tenir sous une discipline léfère qui réprime en lui tous les mouvements de l'orgueil et de la volonté propre. Il faut avouer, mes frères, que le problème est résolu, que les raisonnements arrivent trop tard, et que la sagesse est justifiée. Je dis justifiée y (|uand Un seul homme dans tout l'univers vous offrirait le phénomène que nous venons de retracer. Le nombre n'a rien à faire ici, sinon de nous faire déplorer la folie des hommes s'il est petit, et de nous faire bénir Dieu s'il eit grand. Je dis plus : n'y eût-il pas dans le monde un seul vrai chrétien, le christianisme n'en serait pas moins mi^ et chacun de nous également coupable de n'y avoir pis cru. Mais voici un homme en qui tous les traits essen* Us du christianisme ont pris une vie et une forme; nous disons que le christianisme est justifié en lui^ parce que le christianisme s'est montré en lui possible et réel; nous disons que dix, que cent, que mille, que dix mille exemples n'ajoutent rien à la plénitude de cette preuve, et que, dans ce seul enfant de la sagesse, la sagesse a été justifiée. Tel est l'usage auquel le Père des esprits emploie les enfants de la sagesse. Après les avoir engendrés par la parole de la vérité, il en fait autant de paroles vivantes, et les envoie dans le monde prêcher par le spectacle de leur vie. Il leur mettra bien dans la bouche, quand il le faudra, des paroles salutaires, fournies ou suggérées par le livre do vie; il les encouragera, dans Toccasion, à rendre raison de leur espérance avec douceur et respect;

12& LBS PLBimS

mais^ fussent-ils muets^ leur vie suffira. Il est très vrai que plus la preuve qu^elle fournit est certaine, plus seront responsables ceux qui n'auront pas cru, et que h sagesse, en se justifiant ainsi^ ôtera toute excuse à ses ; adversaires: mais. Dieu soit loué ! elle a plus ordinairement Tefifet contraire ; et plût à Dieu qu'on en fût persuadé davantage, et qu'on se dît bien que l'exemple a converti J plus d'âmes que la prédication, que c'est lui du moim qui dispose à écouter' la prédication et en fait recueillie plus soigneusement les enseignements ! Plût à Dieu que chaque chrétien se persuadât que la sagesse doit être justifiée en lui, hélas! et que, s'il n'en est pas l'avocat, il en est l'accusateur !

Il en sera l'avocat, dites-vous, puisqu'il en est l'enfant, et il est écrit que la sagesse sera justifiée par tous ses enfants. Mais la question est précisément de savoir s'il est enfant de la sagesse; et il le sera à nos yeux ou ne le sera pas, selon que sa vie la défend ou l'accuse. Or, ne pas la défendre, qu'est-ce, sinon l'accuser ? Ne pas prouver par notre vie que le christianisme est vrai, n'est-ce pas autant qu'il est en nous, prouver qu'il est faux? Et comme, quoi que nous fassions, et quoi que nous donnions à penser, le christianisme est pourtant vrai, il s'ensuit qu'il faut faire un pas de plus, et nous appeler, non les accusateurs de la sagesse, mais ses calomniateurs. Peut-on s'empêcher de rappeler que ce nom de calomniateur est le nom propre de Satan ?

Vous me direz, mes frères, que cette calomnie est involontaire; j'y consens. Je doute pourtant que cette distinction vous tranquillise beaucoup, et qu'au fond de l'âme vous en fassiez grand cas. £h ! vraiment non, vous n'avez pas, dès l'abord et une bonne fois pour toutes, appliqué votre volonté à ce détestable but. Mais chaque

is que vous avez compromis le christianisme et Tavez cposé au mépris par quelque manifestation ou quelque snvre que vous dictait la convoitise^ faisiez-vous ou ne iû»ez-vous pas usage de votre volonté ? Étiez-vous libre wne rétiez-vous pas? Âvez-vous eu ou n'avez-vous pas «a le choix entre le service du monde et la gloire de Dieu? Vous n'avez jamais voulu déshonorer la sagesse ? Ihis avez-vous voulu Thonorer ? et pouvez-vous espérer ' fie Dieu mettra en balance cette volonté générale de fkonorer^ stérile et impuissante^ avec ces mille et mille fobntés pour le mal^ toutes efficaces et toutes réalisées?

Mon Dieu ! ne sentirons-nous jamais que nous sommes tous, dans un autre sens que Jésus-Christ^ en chute et m relèvement à plusieurs^ et que^ bon gré^ mal gré^ nous engendrons des vies semblables aux nôtres? Oh ! si nous pouvions suivre des yeux^ dans le présent et dans Tavenir^ cette postérité qu'enfantent nos exemples; si nous pounoDs compter les âmes qui^ pendant notre vie, et celles (fi, après notre mort^ auront droit de se réclamer de nous et de nous imputer en grande partie ce qu'elles sont devenues, de quelle frayeur ne serions-nous pas saisis, et de quel besoin de nous jeter de nouveau dans les bras de h miséricorde de Dieu, mais aussi de quelle sainte émulation et de quelle joyeuse espérance !

La sagesse a été justifiée par tous ses enfants. C'est iésus-Christ qui l'a dit. Ainsi, avant lui, et <le tout temps, les fils de la sagesse ont rempli ce pieux devoir envers leormère^ et c'est à cela qu'on a reconnu qu'ils étaient ses enfonts. Saints hommes qui, dans l'enceinte et hors do feoceinle du peuple élu , avez illustré vos noms par la fidélité, vous avez justifié la sagesse ! Hommes et femmes^ beaucoup plus nombreux, qui avez été fidèles

126 LES FLBCRS

dans Tobscurité d'une condition privée^ et plusieurs d'entre i^ vous dans les amertumes de la servitude ou de la pauvreté^ vous avez justifié la sagesse. Je passe^ le front baissé^ devant toi^ Homme-Dieu^ qui fis plus que justifier la sagesse, qui fus la sagesse même, et je m'arrête devant vous, aptoes de Jésus-Christ, mes maîtres et mes frères, devant vous, martyrs et fidèles de tous les temps et de tous les lieux, devant vous, chrétiens obscurs ou célèbres, connus ou inconnus, qui avez fait luire votre lumière, ne fût-ce qu'à deux pas de vous; devant vous, ô fidèles de nos jours, qui, dans Tactlvité régulière, paisible et modeste d'une vie chrétienne, presque inaperçus de la terre, réjouissez les anges dans le ciel, parce que, à votre manière et selon vos moyens, vous justifiez la sagesse! Soyez tous bénis! Ser\^ez-nous tous d'exemple et d'encouragement! Lorsque, de toutes parts, et plus audacieuses, semblent renaître sous des noms nouveaux les mêmes sectes et les mêmes partis qui plantèrent les croix de Jésus-Christ el de ses apôtres; lorsque l'incrédulité rassemble toutes ses forces et comble tous ses eîicès ; lorsque , de toutes les régions de la science, elle évoque des fantômes contre l'Évangile éternel ; lorsqu'à vos chants plaintifs le monde ne vent plus pleurer; lorsqu'à vos hymnes d'allégresse il ne répond que par le sourire du mépris, méditez la parole par où finit notre Seigneur, et dites après lui : De tout temps la sagesse a été justifiée par ses enfants, et elle le sera de tout temps. Parlez en chrétiens, mais sur tout vivez en chrétiens. A tous les sophismes, à toutes les subtilités, opposez votre vie. Faites reconnaître dans le christianisme non-seulement des doctrines, mais un fait vivant, irrécusable, perpétuel. ODieu! justifie-toi par nous ! Kt puisque tu as voulu que chacun de nous devînt pour son frère un exemplaire vivant de l'Évangile, 6 Dieu.

iels cet Évangile dans nos cœurs ; mets dans nos cœurs in pressant et inépuisable désir de le glorifier; qu'on ise en nous, comme dans TÉvangile, la paix, Thumilité, la charité; et que, justifiée par nos exemples, la sagesse acquière parmi le monde un grand nombre de nouveaux enfants.

Si rmts }w faites accueil qu'à vos frères, que faites-vous (V extraordinaire? Matth. V, 47.

La flamme d'une lampe n'occupe qu'un point dans l'espace, et nous pouvons, d'une seule de nos mains, en dérober toute la lumière ; mais cette petite lumière se répand d'elle-même dans toute l'étendue d'un appartement, et fait voir distinctement tous les objets et toutes les pe^ sonnes qu'il renferme. Il en est de même de certains mots de l'Évangile; ces mots, cachés, pour ainsi dire, parmi les détails d'un récit ou dans les contours d'une phrase, sont comme de petites flammes, qui, délivrées de ce qui leur fait obstacle, remplissent de leur lumière toute une enceinte, obscure jusqu'à leur apparition. Cela n'est pas étonnant : on peut même dire de la vérité ce qu'on ne pourrait dire d'une flamme : tout ce qui est vrai est infini. Toute vérité se rejoint à quelque autre qui la continue; celle-ci, comme vérité, se rejoint à quelque autre encore; il en va de même jusqu'à l'infini dans tous les sens, tandb que l'erreur, ne se rejoignant à rien, s'arrête dans les ténèbres et meurt dans le vide. Au nombre de ces mots qui, peu remarquables d'abord, mais proches voisins des

L^EXTRAORDINAIIIE. 129

plus grandes vérités^ ouvrent tout à coup aux regards du penseur un vaste horizon^ et ne s'arrêtent pour ainsi dire qu'après avoir embrassé la vérité tout entière, le mot que nous venons de lire mérite surtout d'être cité. Il faut bien avouer que l'Évangile est tellement lié, tellement un, que chacune de ses paroles, bien méditée, mène pas à pas, et conune par une pente irrésistible, d'une extrémité à l'autre de la vérité chrétienne; mais il en est dans lesquelles, toutes particulières qu'elles sont, la grande vérité du christianisme apparaît et se déploie presque instantanément; et de ce nombre est sans doute le mot de Jésus- Christ qui va servir de texte à notre discours : « Si vous ■ faites accueil à vos frères seulement, que faites-vous «d'extraordinaire? d

Cette question ou cette interpellation de Jésus-Christ renferme évidemment une affirmation ou une maxime. En ' réduisant à rien la valeur de ce qui n'est pas extraordinaire, en refusant de voir de vrais disciples de la vérité dans les hommes qui ne font rien d'extraordinaire, Jésus- Christ a fait de l'extraordinaire le caractère distinctif du chrétien et la loi du monde moral. Le chrétien n'est digne de ce nom qu'autant qu'il fait des choses extraordinaires, qu'autant qu'il aspire à l'extraordinaire : le chrétien est un tee extraordinaire.

Nous maintenons sans difficulté ce terme adopté par nos versions, quoique le terme de superflu ou de surabondant rende plus scrupuleusement l'original. Il est certain que Jésus-Christ, en cet endroit, appelle ses disciples à faire des choses qui, au jugement général, sont superflues, des œuvres en quelque sorte surérogatoires. Le superflu est le nécessaire du chrétien ; l'extraordinaire est son ordinaire; ce qui est le terme pour les uns est le point de départ pour les autres; et comme les hommes du monde

130 L^EXTRAORDINAIAE.

n'appellent naturel que ce qui est ordinaire, le vrai chrétien doit être à leurs yeux un être surnaturel ou une chimère.

L'extraordinaire suppose Fordinaîre, c'est-à-dire une manière de penser ou d'agir qui est celle du grand nombre, et au-dessus ou au-dessous de laquelle commence ce qu'on appelle l'extraordinaire. Nous disons au-dessus ou au-dessous, parce que l'extraordinaire est de deux sortes. C'est un homme extraordinaire que celui qui ne fait pas même accueil à son frère; mais c'est aussi un homme extraordinaire que celui dont la bienveillance va au-devant de tous ceux à qui elle peut être précieuse. C'est un homme extraordinaire que celui qui se refuse à tous; c'est encore un homme extraordinaire que celui qui se prodigue à tous. Entre le premier et le second s'étend la vaste zone des hommes ordinaires, qui connaissent les affections naturelles et qui observent les devoirs communs de la sociabilité, mais qui ne s'élèvent jamais plus haut.

Jésus-Christ s'adresse aux hommes de cette dernière classe, qui, sans sortir de la sphère commune, aspirent néanmoins au salut; et d'un mot il refoule leurs prétentions : « Si vous ne faites accueil qu'à vos frères seule- «ment, que faites-vous d'extraordinaire?» Cette parole était sévère et accablante pour des Juifs qui s'étaient mis dans l'esprit de n'accueillir comme des frères que les gens de leur nation ou de leur parenté, et pour qui Ton peut dire que le reste de l'humanité n'existait pas. Grâces à l'œuvre que Jésus-Christ a faite dans le monde, Jésus- Christ lui-même aujourd'hui ne s'exprimerait pas ainsi; et pour bien comprendre toute la portée de sa parole, il nous faut en généraliser l'application. Nous pouvons le faire à l'aide de l'Évangile, qui tout entier peut lui servir de commentaire. L'ordinaire, dans nos relations d'homme à'

L^EXTRAORDINAIRC . i 31

homme^ c'est d'accueillir nos semblables autant que notre cœur ou notre intérêt nous y porte. L^ordinaire, dans l'ensemble de notre conduite, c'est de prendre pour règle et pour mesure de nos sacrifices notre inclination naturelle ou Texemple de la raultitude. Il est vrai qu'il y a des liQmmes qui se sacrifient ou du moins qui semblent se sa* erifier ; et ceux-là sont, aux yeux du monde, des hommes extraordinaires; mais comme, après tout, ils ne se sacrifient pas tout entiers, comme ils s'adjugent, sans le savoir peut-être, de larges indemnités dans les applaudissements des hommes ou dans leur propre estime; comme ils se mesurent eux-mêmes à eux-mêmes; comme ils ne se dépouillent point; comme ils se revêtent, au contraire, incessamment de leurs sacrifices mêmes; en un mot, comme ils font le bien parce qu'il leur plaît, et non pour obéir à Dieu et pour honorer Dieu, il est clair que, comparés à ceux dont la volonté et la gloire divines sont la loi suprême, ils retombent au premier rang, si l'on veut, mais dans la classe toutefois des hommes ordinaires, et laissent le titre d^extraordinaires aux hommes rares et singuliers dont nous venons de parler.

Oui, mes frères, entre les plus éminents des hommes ordinaires et les moindres des hommes extraordinaires il y a une telle distance que celle qui s'étend, dans la première de ces deux classes, entre les plus éminents et les plus vulgaires se réduit absolument à rien, et cette classe tout entière ne paraît plus que comme un point indivisible. Quand une moitié de notre globe est plongée dans la nuit, il y a entre elle et l'astre du jour tout un diamètre de la terre de plus que pour l'autre moitié frappée par les rayons du soleil; mais cette différence est si peu de chose, comparée à la distance totale de la terre au soleil, que les habitants de l'un des hémisphères n'ont à cet égard, sur

132 l'extraordinaire.

les habitants de l'autre^ aucun avantage appréciable. Mais cette image ^ la seule que nous ayons pu trouver dans Fordre des choses sensibles^ ne rend pas encore toute notre pensée. Et en effets appréciable ou non^ la différence entre les deux hémisphères est réelle ; elle est minime^ elle n'est pas nulle; tandis qu'entre le premier et le dernier degré de l'ordinaire^ degrés si éloignés Tun de l'autre quand on se borne à comparer le monde à loimême, il n'y a, au point de vue de la vérité divine^ aucune distance, aucun intervalle, en un mot, aucun avantage, de Tun sur l'autre : Dieu les voit tous ramassés, confondus en un point. « Il n'y a point de différence, parce que tous a sont également privés de la gloire de Dieu. x>

Et c^est pourquoi, mes frères, l'honmie du monde ou l'homme naturel, aussi longtemps qu'il n'y a en lui aucun conmiencement de l'œuvre de Dieu , ne comprend rieu aux prérogatives, aux sentiments, à toute l'existence de l'homme extraordinaire ou surnaturel. Ce dernier , que saint Paul appelle Thomme spirituel, ce dernier comprend bien l'homme animal, l'homme doué simplement d'une âme; le plus comprend le moins; le présent juge le passé; l'homme nouveau se souvient du vieil homme; mais celui-ci, le vieil homme, l'homme animal ou naturel^ « ne (( comprend point l'homme spirituel, parce qu'il ne coma prend point les choses qui sont de TEsprit de Dieu, » choses qui, à son point de vue, « sont une pure folie. » — « Il ne peut les entendre, ajoute saint Paul, parce qu'elles c( se discernent spirituellement, d II en est de l'homme naturel ou ordinaire, à l'égard de l'homme spirituel ou extraordinaire, comme d'un homme à qui manquerait an sens à l'égard d'un autre qui les aurait tous. Conmient Taveugle de naissance aurait-il la moindre idée des phénomènes de la vision ? Ou comment l'habitant d'un monde

éprendrai l'i] celui d'un autre inondB, régi jiai' d'autres I que celui qu'il habite? Il y a pourtant cette différence, lumanité est aveugle, mnis elle se souvient confusément voir vu; elle est expatriée, mais de loin à loin quelques ji^ives réminiscences l'entretiennent d'une patrie pere; ou, de même qu'une ou deux noies jetées dans l'air ti})ellent, sans pouvoir la reproduire, une mélodie qu'on entendue jadis, certaines circonstances de la vie et ceres impressions iutérieuies font vibrer dans l'Ame des les mueltes, qui réveillent le souvenir de quelque a concert , et puis retombent dans le silence. Mais bhmme spirituel, ou extraordinaire, ou nouveau, il voit bnement, il entend constamment, il habite dans celte liie; et, entre l'homme naturel et lui, il y a toujours la lue différent? qu'entre l'aveugle et celui qui voit; entre uiird et celui qui entend, entre l'étranger et le cîjen. -1

Qu'est-ce ii dire, mes frères? ont-ils deux Ames diSé^ MTOn serait tenté de le croire, on le dit souvent, s le désir de rendre avec énergii; un contraste si fraj)- I; toutefois l'expression n'est pas exacte. Non, il n'y a deux âmes pour ces deux hommes, pour ces deux et l'avantage de l'homme nouveau n'est point ;igément de recevoir une nouvelle âme. Ce n'est point ! une nouvelle unie qu'il aime ce qu'il n'aimait point. 'Ilttt nouveau, sans doute, mais dans quel sens? En eu |n ses affections ont pris une nouvelle direction ; en ce l'ordre s'est rétabli dans ses pensées; en ce qu'il a ^Jïson cœur où est son trésor; il aime, il désire d'aulics bfets; mais aimer est toujours aimer, désirer est toujours er; l'affection de l'esprit et raffcclion du monde ont objets opposés; mais c'est là toute la différence. La IKenjon est le mouvement qui tourne l'ftnic d'un côté

134 L^EXTRAOtimNAlRE.

vers un autre, de Toceident terne et ténébreux vers Forient d'où jaillit la liuDÎère. L'œuvre de Dieu, dans la conversion, n'est pas absolument de rendre notre âme susceptible d'attachement, elle Test toujours; c'est de lui faire aimer ce qu'elle doit aimer. Mais il est bien vrai que, proposant à notre amour un objet qui est à la fois la souveraine perfection et le souverain bonheur, elle y précipite notre âme tout entière; en face de Dieu, une fois manifesté et connu, il n'y a plus lieu à l'hésitation ni au partage; l'amour de Dieu ne peut, sous ce rapport, ressembler à aucun autre; et toutes les forces de l'âme, tous ses rayons, pour ainsi dire, se rassemblant dans une seule direction, il semble que l'âme^ seulement alors, ait commencé d'aimer et de vivre ; il semble que ce soit absolument une nouvelle âme. U n'en est rien pourtant : c'est une âme qui a retrouvé son chemin ; c'est une âme gouvernée; c'est une âme qui concentre dans son véritable objet les forces qu'elle dispersait sur mille objets; c'est une âme réveillée, née à une nouvelle vie qui s'appelle la vie de l'esprit.

Ce centre retrouvé, cette unité reconquise sont un chefd'œuvre de la grâce divine; car si l'homme pouvait de lui-même remonter à cette hauteur, il n'en fût jamais descendu. Il a été en son pouvoir de sortir de l'ordre; par lui-même il n'y peut rentrer. Qu'il dise, s'il l'ose, qu'il est resté dans l'ordre et qu'il n'a rien à réparer; mais qu'il ne dise pas que sa volonté peut rétablir les rapports que sa volonté a violemment interrompus. Non, ce retour à l'ordre n'est rien de. moins qu'une seconde naissance, et l'homme rentrerait dans le sein maternel pour en sortir de nouveau plutôt qu'il ne se reporterait à un point de départ dont il n'a plus même l'idée. Le tronc et la tête violemment séparés ne sauraient se réunir et retrouver une vie oom-

L'BXTmAORHHAIMB. 135

mune qu'au moyen d'un miracle; il en est de même de rhomnie et de Dieu : un miracle seul peut les réunir^ et Dieu lai seul fait des miracles. Ce n'est pas le moment de raconter celui que Dieu a fait pour redonner à notre vie son unique centre et sa seule unité pos^ble. Disons seulement que cette (Buvre de Dieu en renferme beaucoup d'autres; que^ cette première œuvre consommée^ rien n'est impossible; et que d'une nouvelle naissance découle une vie de même nature^ aussi nécessairement qu'un fleuve de sa source^ qui est le fleuve déjà. On ne peut trop le redire : h conversion n'est que la sanctification commencée^ et la sanctification n'est que la conversion continuée. Si le principe de cette nouvelle vie est extraordinaire, cette vie elle-même le sera-t-elle moins? Si le chrétien est uq être extraordinaire ^ ses œuvres pourrontelles ne l'être pas? Si elles ne l'étaient pas^ conmient le serait-il lui-même ?

Rien n'égale en force les expressions par lesquelles l'Évangile caractérise l'homme nouveau ou extraordinaire, soit qu'il présente comme des devoirs les œuvres de cet homme nouveau, soit qu'il les présente comme des Uts, je veux dire comme les témoignages de la nouvelle naissance. Ce mot même de nouvelle naissance dit tout ou fcit tout prévoir. L'homme tel qu'il doit être, tel que Dieu le veut, est une nouvelle. création; il a été créé en Jésus- Christ pour les bonnes cAvres ; il n'est plus le descendant du premier Adam, qui fut fait en âme. vivante, il est la pos- ^té du dernier Adam, qui est un esprit vivifiant; détaché du vieux tronc par une main divine, il a été enté sur une tige nouvelle; il appartient encore à l'humanité générale par le sang et par le lien de la charité ; il s'en sépare par ses dispositions, et entre dans les rangs d'une humanité nouvelle; sa vie est cachée avec Christ en Dieu; il a été

136 L'EXTRAORDnfAIlE.

etiseveli avec Jésus -Christ en sa mort par le baptême (Rom.^ VI, 4); ee n'est plus lui-même qui vit, c'est Jésus- Christ qui vit en lui, et ce qui' il vit dans la chair il le vit dans la foi au Fils de Dieu qui l'a aimé et qui s^est donné lui-même pour lui. De même que, depuis la chute, et par un effet de la condamnation, les désirs d'Eve se rapportaient à son mari, les désirs de cette Âme, avant cette nouvelle naissance, se rapportaient au monde, son ravisseur et non pas son époux ; depuis que cet être est né de nou^ veau, ses désirs ont changé d'objet; son cœur est désormais où est son trésor, il est affectionné aux choses qui sont en haut; l'invisible pour lui est devenu visible; le visible, en quelque sorte, est devenu invisible. Sa confiersation, comme dit TËcriture, ou ses vraies relations sont dans le ciel; et, debout sur le rivage de la terre d'exil, l'œil dirigé vers la patrie, dont les parfums et les concerts sont portés jusqu'à lui par un souffle mystérieux, il attend, dans une émotion solennelle, le moment d'omTir ses voiles au vent de la mort, et de retourner auprès de son Père.

Telle est la condition de l'homme né de nouveau. C'est à l'Écriture elle-même que nous en empruntons l'image. Nous aurions pu l'emprunter à nos observations. Cet idéal a été réalisé. Il y a des hommes nés de nouveau. Cette nouvelle humanité existe. Le dernier Adam, l'Esprit vivifiant, a eu aussi une postérité.^ y a des hommes convertis, c'est-à-dire, selon la force et dans la mesure de cette expression, des hommes tournés vers Dieu, des hommes dont la vie a décidément changé de direction. Cette nouvelle direction, pour plusieurs, ne changera jamais; et, si nous connaissions le secret de Dieu, nous y verrions que ceux-là seuls étaient convertis, ceux-là seuls dotés d'une nouvelle nature. Mais ce que nous voyons ici-

l'sxtraordinaihe. 137

bas, la seule chose que nous voyions, ce sont des cœurs peul-ilre convertis, mais à coup sûr des cœurs avertis, des navigaleiirs dont Dieu, si je puis m'expriraer ainsi, a louraé la proue vers le véritable rivage, mais dont les uns J sont parvenus, cl dont les autres ont dérivé de nouveau tCTs les rives abandonnées. Laissons an conseil de Dieu ces insondables mystères ; et remarquons seulement que In spAtres, à qui Dieu n'a pas plus conféré qu'à ses mi- Bistres ordinaires la faculté de discerner les élus, n'ont pu tenit à leurs disciples d'autre langage que celui-ci : a Affermissel votre vocation et votre élection ; n'oubliei pas la puriBcatton de vos péchés passés ; ne rendez pas vain le pardon de Dieu ; travaillez à votre salut ; et, pour ainsi dire, convertissez-vous sans cesse, c'est-à-dii-e à mesure ^ quelque force ennemie vous entraîne vc-rs le monde, lelournez de tonte la force de la prière, de toute l'énergie ie TOtre foi, vers ce Dieu qui est toujours puissant pour JttiTer, parce qu'il l'est toujours pour sanctifier. »

Ceci vous explique, mes frères, pourquoi l'Évangile, au lieu de se conteiiter de prêcher la foi, ou le principe de la «nversion, et puis de retracer, comme un simple l'ait, les privilèges qui en sont la conséquence inévitable, va plus Wn, et prêche les convertis, c'est-à-dire leur annonce, à litre de devoirs, toutes les œuvres extraordinaires de la vie thrétienne. Du reste, dans le sujet qui nous occupe, il importe peu que la même vérité soit offerte sous le preaier ou sous le second de ces points de vue. Que l'Ëvan- ^le nous trace un pgrtrait du véritable cbrélien, ou que .FEvangile trace au véritable chrétien la règle de ses de- ■nirg, c'est la même chose pour nous, qui n'avons d'autre Ihll que de montrer que l'extraordinaire est ta toi du UDOnde moral, et par conséquent le caractère de la vie Cbrétieniie, qui est la vraie vie morale. Quoi qu'il en soit, 4"

138 L^BXTRAORDINAIRB.

mes frères^ il suffit d'un premier regard sur TÉvangil^ pour se convaincre que raccomplissement des devoirs qu'il prescrit compose une vie vraiment extraordinaire* Déjà^ à Toccasion de Texemple que présente notre text6> nous avons indiqué Tidée générale qui préside à cette vielà^ ridée que tous ses actes expriment : cette idée^ c'est celle d'un dépouillement volontaire et absolu, par lequel d'un côté nous ne voulons que ce que Dieu veut, tout ce que Dieu veut, et parce qu'il le veut, et de l'autre nous lui rapportons toute la gloire de nos œuvres, comme si elles étaient les siennes. Cette idée, assurément extraordinaire, n'est pas seulement exprimée d'une manière gêné* raie dans l'Ëvangile; elle ne coule pas, si je puis dire ainsii dans un Ut unique; elle se divise en mille et mille canaux; et comme le sang, filtré dans mille et mille veines presque imperceptibles, s'en va humecter, abreuver la chair de l'homme, en telle sorte que la moindre incision en fait sortir du sang, de même la loi de l'extraordinaire se miil^ tiplie, se répète sur tous les points de la vie chrétienne, et Textcaordinaire jaillit de partout.

Appartient-elle, je ne dis pas à la pratique, je dis seulement à la théorie ordinaire, une recommandation comme celle-ci : <x Si ta main droite te fait broncher, coupe-la et « jette-la loin de toi? »

Les hommes ordinaires compi^ennent-ils, je ne dis pas la lettre, mais l'esprit de paroles telles que les suivantes : a Si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi « l'autre; et si quelqu'un te veut contraindre d'aller avec « lui une lieue, vas-en deux? »

Comprendront-ils davantage, si du moins ils l'approfondissent, cette injonction de l'Apôtre, jetée parmi ses instructions morales, comme aussi simple et aussi évidente que toutes les autres : « Assujettissez-vous les uns aux

L^SXTIUORDINAIRB. 139

« autres dans la crainte de Dieu^ » non celui-ci à celui-là Bans réciprocité^ mais tous les uns aux autres indistinctement? Ils comprendraient sans doute cette parole dès qu'ils auraient compris celle-ci : « Que chacun de vous, « par humilité, regarde les autres comme plus excellents a que lui-^méme. » Mais quel paradoxe que cette exhortatiofl pour quiconque n*est pas chrétien !

Comprendront-ils, accepteront-ils surtout, à moins de cesser d'être des hommes ordinaires, ces préceptes, qui lont bien des préceptes, et non pas des conseils : « Usez a du monde comme n'en usant point, » possédez comme ne possédant point ?

Peuvent-ils, au point de vue de la multitude, prendre sérieusement pour exemple, sauf la forme qui importe peu^ la pratique des premiers disciples, dont a nul ne disait que les choses qu'il possédait fussent véritablement à lui? »

Est-elle à leur usage, est-elle d'aucune manière à leur portée, cette parole du Maître : a Entrez par la porte « étroite, » ou celle-ci, qui a la même autorité : « Qui- « conque veut venir à moi, qu'il se charge de sa croix, et f qu'il me suive? » (Marc, VIII, 34.)

Accepteront-ils comme un symbole vrai cette réponse de Jésus-Christ au jeune homme qui s'enquérait de la voie du salut : « Va, vends tout ce que tu as, et le donne aux «pauvres; puis viens et me suis? » (Matth., XIX, 21.)

N'est-ce pas une énigme pour eux que cette déclaration «i claire pour les hommes renouvelés : « Le royaume des € cieux est forcé, et les violents le ravissent?» (Matth., XI, 12.) Et savent-ils, comme les disciples de Christ, la concilier avec cette parole du disciple bien-aimé : « Les com- « mandements de Dieu ne sont point pénibles? »

N'y a-t-il*pas quelque chose qui les réfolte et qui les ï^pousse dans des exhortations comme celle-ci : a Sauvez-

140 l'extraordinairb.

« vous du milieu de cette race perverse^ » c'est-à-dire da milieu de cette multitude qui compose le fond même de la société humaine^ et qui^ avant que ce petit nombre d'hommes soit sorti de son sein^ peut s'appeler à boo droit tout le monde?

Comprennent-ils que le monde soit actuellement isi, que celui qui veut être conforme à la volonté de Dien et fidèle à la destination primitive de tout homme^ soit appelé à luire dans le monde^ comme un flambeau dans ki ténèbres^ et qu'il soit à l'ensemble de la société ce qu'est le sel à un aliment insipide?

Nous citons quelques passages^ mais sans préjudice de mille autres. C'est tout l'Évangile qui est extraordinaiff. U n'est pas^ çà et là^ armé d'aiguillons : il est tout aiguillon. Cette religion est toute terreur^ comme elle est tout amour. Elle est toute terreur pour quiconque elle n'esl pas tout amour. L'esprit dont l'Évangile est rempli est us esprit nouveau. Comme il crée un homme nouveau, il crée une nouvelle société. Le corps de l'homme est iu temple^ la vie de l'homme est un culte. Dieu est présent dans toutes les actions et à tous les moments; sa volonté est la raison ou la sanction de toutes choses^ et rien, pu même les actes les plus innocents^ n'est innocent, u'eit pur^ s'il ne lui est rapporté : «c Soit que vous mangiei,8oil a que vous buviez^ faites tout pour la glohre de Dieu. » U chrétien ne dit plus : a Qui nous fera voir les biens? • mais : « Que mon âme vive afin qu'elle te loue; » si fonction sur la terre est celle d'un héraut public de li gloire de Dieu ; le but de son existence est a d'annoncer <i les vertus de celui qui l'a appelé des ténèbres à sa wera veilleuse lumière. » Élevé par l'Esprit de Dieu dans one L région supérieure^ il reste à la vue et à la portée de tes ^ compagnons d'origine, pour les entraîner avec lui datf

i lumière; la terre est pour lui comme un parvis, où, I li avec ceux qui ont répondu à l'invitation divine, U. 1 àed sur le seuil, se réjouissant à l'avance des beautéa- I ■anctuaire, et s'enlrelenant avec ses frères a par de» 1 finnes, des psaumes el des cantiques spirituels, chan- I nt de son cœur au Seigneur. » I

Ilis h ce portrait on se récrie, et l'on dit encore : Cet | une idéal n'esl-il pas purement idéalî le portrait que- 1 ■ avons tracé a-t-il son original quelque part, ou Q6 I dt-U qu'un portrait de fantaisie? et cette idée aurait^ 1 : été déposée dans l'Évangile comme dans un sol avare 1 ne rend jamais la semence qu'on lui a confiée? Il fau- I il savoir avant tout si l'homme a jamais pu être ea^ I le de concevoir si distinctement une idée qu'il serait 1 lie de réaliser. Pour notre part, mes frères, nouB 1 croyons pas; mais, sans nous engager dans cette 1 seion, nous nous bornons à demander si cette idée sî j ]ète, si dislincle, si précise, si liée, je dirais volons -1 à logique, de l'homme extraordinaire, n'a jamais été 1 par Jésus-Christ; si Jésus-CIn-ist homme n'a pas 1 dans toute la force du terme, cet homme exiraordi- 1 e dout nous parlons ; ou bien, puisque l'éclat de cette J ité vous éblouit, si d'autres, plus rapprochés de vous,et | |ui l'bumanité ne disparaît pas dans la splendeur d'une J gance divine, n'ont pas été, par leui-s actions, par leurs 1 bnouls , par toute leur vie, des liommes extrnordi-- 1 es? Ce Paul , dont nous vous avons cité, sur le carao I même de l'homme extraordinaire, tant de paroles I lorables, fut-il ou ne fut-il pas lui-même un homme 1 lordinaîre? Quand vous auriez réussi il vous te repré- I tr comme un enthousiaste, un fanatique ou un vision- ] t, aân, penwz-vous, d'écarter la dlÂlculté, qu'est-ce 1 vous y auriez gagné? Saint Paul, sans accepter d'ail- i

143 L^flXTRAORDINAUUS.

leurs aucune de ces qualités^ veut bien que Ton saohaj qu'il a été ravi en extase (2 Cor., V, 13), qu'U eut des *| sions (2 Cor., XII, i), qu'il fut enlevé, avec ou sans soii corps, il rignore, dans le troisième ciel (v. 2). Et pourquoi] Taurait-il caché? S'agit-ii d'un miracle? mais tous les mir^j clés sont moindres que celui de la création d'un hommi! nouveau, et celui-ci rend vraisemblables tous les autreSi S'agit-il de ces ravissements qu'éprouve, en face de réter> nelle beauté, je veux dire de l'éternelle vérité, un hommi à qui elle est subitement révélée et qui l'accueille av0B amour? Comment cette révélation serait-elle possible, etol ravissement ne le serait-il point? Et comment l'extraorfr naire de la vie se concevrait-il sans l'extraordinaire des selh timents? Et comment ne serait-il pas ardent le foyer d'ot tant de chaleur émane? Et comment, dans un certain sefli^ ne serait*il pas ravi au-dessus de lui-même, celui que ses œuvres nous montrent sans cesse élevé au-dessus de hûméme, c'est-à-dire au-dessus de l'homme ordinaire et naturel? Placez mieux votre étonnement : ce qui est me^ veilleux, c'est cette direction nouvelle donnée à toute h vie, c'est ce dépouillement de tous les instants, c'est cette mort volontaire incessamment répétée, c'est cette intention ferme qui rapporte tout l'homme à Dieu, c'est cet a0* quiescement à toute la volonté et à toutes les volontés de Dieu, c'est, en un mot, cette singularité qui vous frappe dans la vie des chrétiens les moins avancés, pourvu qn'ib soient sincères. Niez ces faits, si vous le pouvez; mais si voos ne le pouvez pas, et si ce Paul, pour être extraordinaire; n'en est pas moins, n'en est que mieux tout ce qu'un homme doit être, ah ! ne parlez pas de fanatisme et d'esprit visionnaire; car s'il a eu quelque vision, c'est celle de la vérité, et son fanatisme est la raison même. Qui est-ce qui ne devrait pas souhaiter d'être fanatique et visionnaire comme lui?

l'b\tràordinâire. 143

Encore une fois, jugez cette vie. Philosophe ou visionxiaire, extatique ou de sens rassis, Paul a-t-il vécu en vrai ange ? sa vie a-t-elle rendu gloire à Dieu et honoré Thumanité? Ëst-ee ainsi, oui ou non, quil faut vivre, à supposer qu^il y ait un Dieu? En d'autres termes, FextraordKnaire, c'est-à*dire Tobéissance, est-il la loi de la vie IHBinaine; ou bien serait-ce l'ordinaire, c'est-à-dire la désobéissance ? Allons plus loin : quand il n'y aurait point au de saint Paul pour réaliser cette règle; quand mille et mille fois après lui, et dans différentes mesures, le principe ne se serait pas réalisé; disons tout, quand tout semblerait s'unir pour vous représenter cette loi comme impossible, cette loi en serait-elle moins la loi, l'impossible en serait-il moins le nécessaire, ou, pour parler le langage de Paul, la folie en serait-elle moins la vérité?

Oui, sans doute, elle est la vérité; et il y a plus, elle Ta toujours été, oa? Dieu a toujours été Dieu. Nous n'avons . Jamais pu, à parler en sens* absolu, lui devoir moins que nous ne lui devons aujourd'hui. Tout ce qu'a fait saint Paul, Abraham a dû le faire; tout ce qu'il a été, Abraham adùPètre. Que parlé-je d'Abraham? Il eut des visions; mais autour de lui, avant lui, après lui, tout être formé à Fimage de Dieu, tout homme, avait dû réaliser en sa perflonne cette image de l'homme spirituel, tracée dans les écrits de saint Paul avec tant de complaisance et de si ridies détails.

La loi de la perfection est comprise tout entière dans ce ^ eommandement que reçut l'ancien peuple : a Tu aimeras « HÉternel ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme « et de toutes tes forces. » L'imagination s'efforcerait aussi vainement d'y rien ajouter que la tromperie de notre cœur - d'en retrancher rien. Cette vie extraordinaire que nous a décrite l'Évangile y est toute comprise et en découle comme

ikï l'extraordinaike.

de sa source. Mais cette loi parfaite, était-ce, à votre avi une loi juive? N'était-ce pas la loi générale de rhumanM et eût-elle pu, à quelque autre titre, être imposée au péi pie hébreu ? La religion de ce peuple, si vous la renfemMi dans sa partie spirituelle et morale, n'était-elle pas l*i que, l'éternelle religion ? S'il y avait eu dans le cours siècles un seul moment où l'homme n'eût pas été ol d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son Âme et toutes ses forces, c'est un moment où l'homme n'était homme, où Dieu n'était pas Dieu. Et comme il n'y a eu de moment pareil, il est nécessaire de confesser qu» loi de Textraordinaire est la loi première et immuj que l'homme extraordinaire est l'homme vrai, et que, sus-Christ n'eût-il jamais paru. Moïse n'eût-il jamais cette vie en Dieu, cette mort au monde, cette perpéti abdication de nous-mêmes, ce sacrifice de toutes à la gloire de Dieu , ont été de tout temps notre servkê raisonnable et rien de plus; eh sorte que, a quand noit ce aurions fait toutes les choses qui nous sont comniMH a dées, nous ne serions encore que des serviteurs inutiltfiy a n'ayant fait que ce que nous ne pouvions nous dispeaa ser de faire. » (Luc, XVII, 10.)

Dire qu'un temps ou qu'un homme n'a pu être, à eel égard, moins obligé qu'un autre temps et qu'un autie homme, c'est dire, il faut en convenir, qu'un homme <n un temps ne saurait être, au même égard, plus obligé qu'un autre homme ou un autre temps. Comment, en effeti pourrait-il y avoir quelque chose au delà de tout? Mais rien n'a pu être ajouté au devoir, quelque chose a pu ètie ajouté à la force de le remplir. Et ne dites pas qu'oM vertu impossible n'est pas nécessaire, ou qu'une vertu est moins nécessaire à mesure qu'elle est moins possible. Eh! qu'importe si, après tout, cette impossibilité vient de ce-

ême à qui le devoir est imposé? Qu'importe môme hommes ignorent le devoir, si cette ignorance vient lurcissement de leur cœur? (Éph., IV, 48.) Mais ils orent pas tellement que, lorsque le devoir leur est ement présenté, ils ne le reconnaissent en dépit lémes. Ils ont beau alors se juger hors d'état de plir : cette impuissance morale, loin de les rassualarme davantage, parce qu'ils ne peuvent y voir symptôme de leur déchéance ou l'un des effets rop juste condamnation. Mais, quoi qu'il en soit, nr demeurant tout entier en lui-même et dans la nce du genre humain, la force de l'accomplir s'est , et l'honmie a senti tout le malheur d'être séparé 1 sans puiser dans ce sentiment le secret de se réuieu. Le secret, ce serait d'aimer Dieu; le secret de ', ce serait de voir en lui un père ; mais la puisl'aimer Dieu, mais le droit de l'appeler notre Père, us les rendra? Il faut que l'anathème soit levé, il le l'accès soit ouvert.

i été, mes frères; et tous tant que vous êtes ici, qui )rofession de christianisme, vous le confessez. Et onfessez par là même la seule chose que je veux aujourd'hui : c'est que quand personne au monde lit tenu de faire des choses extraordinaires, vous lu moins, vous qui vous dites chrétiens, mes frères , nous ne pouvons nous empêcher d'arm moment nos regards sur ce qu'on appelle vulgait la chrétienté. On dit couramment la chrétienté, e on dit l'humanité. L'humanité est la masse de tous scendants d'Adam; la chrétienté est la postérité de Christ ; l'humanité est l'arbre sauvage, la chrétienté greffe divine insérée sur les rameaux de cet arbre, greffe doit- elle porter des fruits sauvages? Cette

1 k(j l'extraordinairb.

chrétienté rappellera-t-elle Adam, ou ressemblera-t-elle Jésus-Christ? Fera-t-elle des choses ordinaires ou des ch< ses extraordinaires? Ne la distinguera-t-on pas à ses œi vres, mieux encore qu'on ne distingue un étranger à sa langage, et aussi bien qu'on reconnaît un oiseau à ses ailes Qu'est-ce que des chrétiens? Les héritiéî*s présomptifs d'u» gloire immortelle. Qu'est-ce que des chrétiens? Des tran» fuges du royaume de Satan dans le royaume de Dieu, def amnistiés de la clémence divine, des tisons arrachés dn feu. Qu'est-ce que des chrétiens? Les héritiers de soixante siècles de travaux, de soixante siècles de douleurs. Depui le jour de la grande chute et de la grande promesse, leur patrimoine s'est formé lentement et sans interruption, de la foi, des sacrifices et de l'obéissance d'une longue suite de générations. Les nations ont été ébranlées, les limitée des empires changées, des races transportées, des peuplée exterminés, l'ordre de la nature cent fois interrompu, dce prophètes suscités, persécutés, immolés; le grand pio* phète enfin, le prince de la paix, est descendu dansiee lieux les plus bas de la terre, et a rendu l'âme sur la croix; et puis cette fin des prophéties est devenue le commencement d'une lutte nouvelle, le signal d'une guerre acharnée entre le bien et le mal ; on a vu un feu allumé sur la tenre^ les peuples baptisés dans le sang, le péché exaspéré juS' qu'à la fureur et devenu plus péchant que jamais, la vérité vivant d'une vie qui n'est autre chose qu'une perpétuelle et douloureuse naissance, Jésus-Christ sans cesse enfanté de nouveau et sans cesse crucifié dans la personne de ses serviteurs, le monde sans cesse disputé, sans cesse

reconquis A ces conditions, doit se dire chacun de

nous, TÉvangile est arrivé jusqu'à moi; à ces conditions, le flambeau sacré, agité mais nourri par la tempête, est parvenu jusque dans ma main. Je suis le tranquille bé*

l'extraordinaire. li!i.7

ritîer de tous ces orages, Theureux héritier de toutes ces douleurs, Théritier vivant de toutes ces glorieuses morts. Mais, parce que Torage s'est apaisé, laisserai-je le flambeau qu^on m'a remis pâlir et mourir dans le calme qui m^environne? Le transmettrai-je éteint et fumant à mes successeurs? Héritier des martyrs, ne voudrai -je point avoir d'héritiers? ou plutôt renoncerai-je à mon héritage, puisque, assurément, c'est y renoncer que de ne pas le cultiver? Et si Dieu a trouvé à propos que je ne sois pas, comme mes prédécesseurs, obligé, pour la conservation de cet héritage, de combattre jusqu'au sang, s'ensuit-il que je ne sois pas appelé à combattre? Y a-t-il du christianisme où il n'y a point de combat ? et, à défaut des ennemis extérieurs de la vérité, n'ai-je pas à combattre des ennemis intérieurs? N'ai-je pas tous les jours à tuer en moi le vieil homme ? tous les jours à exercer quelque sainte violence? Aurai-je vu vainement s'ouvrir devant moi la carrière de la vertu véritable, et resterai-je dans les limites de la moralité commune ? Serai-je le monument d'un amour prodigieux, et ne ferai-je que des choses vulgaires? Le ciel et la terre auront-ils été remués pour l'amour de moi, et moi-même ne serai-je point remué? Tout, en un mot, sera-t-il sublime dans mon origine, dans mon nom, dans mes espérances , et tout sera-t-il médiocre et trivial dans ma vie ?

Avec cette persuasion que le chrétien est appelé à une vie sublime, jetez les yeux sur la société qui vous entoure et qui porte le nom de chrétienne. Mettez à l'écart les hommes qui sont extraordinaires par le déréglemen de leurs mœurs et par l'oubli des affections naturelles ; prenez tous les autres ensemble , et cherchez-y ces hommes extraordinaires dans un autre sens, dont nous avons cherché^ diaprés l'Évangile^ à vous donner une

14d L^EXTAAORDINAIRË.

idée. Mais comme ^ à quelques nuances près^ dont il n'est pas plus nécessaire de tenir compte que de quelques fractions dans le calcul d'une somme immense^ les individus dont se compose cette masse présentent si peu de différence entre eux^ il en faut conclure que ce sont tous des hommes ordinaires^ ou tous des hommes extraordinaires ; et^ puisque ces hommes^ en masse^ se donnent pour chrétiens^ on pourra^ sans y regarder de plus prës^ les mettre tous dans la seconde catégorie^ celle des hommes extraordinaires. Dès lors même il n'y a plus lien à se servir de ce mot d'extraordtnairey qui est un terme relatif; car personne n'est extraordinaire quand tout le monde est extraordinaire; nous changeons donc nos expressions^ et nous disons que tous ces hommes qui s'appellent chrétiens sont vraiment chrétiens^ c'est-à-dire spirituels^ régénérés^ élevés au-dessus d'eux-mêmes ou de leur condition première ; non pas parfaits sans doute^ mais tendant sans cesse à la perfection; arbres non pas en plein rapport^ mais greffés; navires non pas encore arrivés, mais déjà partis.

Âh I si l'habitant d'un monde qui n'aurait jamais été condamné^ ou qui n'aurait point été racheté^ traversant l'espace qui le sépare de nous^ descendait à Tendroit où Jésus-Christ fut immolé^ et qu'on lui dit : C'est ici que le Bien-Àimé de Dieu a laissé sa vie^ et ici encore qu'il l'a reprise pour le salut de l'humanité ; si^ parcourant ensuite nos contrées^ il y retrouvait partout l'image^ ou le souvenir^ ou le nom de cette croix mystérieuse ; si partout il voyait s'élancer dans les airs des temples consacrés au culte du Crucifié; s'il retrouvait dans les lois^ dans le langage^ dans les actes les plus solennels de la vie sociale^ les traces de cette divine histoire^ qui doute^ mes frères, qu'il ne les cherchât dans les mœurs; qu'il n'atten-

dît quelque chose d'admirable d'un peuple qui fut l'objet de si admirables dispensations ; qu'il ne crût trouver sur la physionomie de cette société de rachetés un reflet de l'éternité; que d'avance il ne vît la pensée de Dieu mêlée à toutes les pensées^ présente à toutes les joies, surnageant sur toutes les douleurs, dominant, animant, remplissant toute la vie ; la chair ou vaincue ou incessamment combattue; l'esprit, non-seulement prompt à saisir la vérité, mais persévérant à la retenir; je ne sais quoi, dans

- toute la vie, d'humble et d'héroïque ; en un mot, quelque inégaux que fussent entre eux les individus, le niveau général des mœurs élevé si haut, que la philosophie naturelle ne pût le concevoir, et que la plus haute moralité

^ naturelle ne pût le voir que de très loin et de très bas : mystère impénétrable aux uns, sommet inabordable aux autres ! Rien de rétréci, rien de trivial, rien de vulgaire; aucun misérable calcul pour annihiler le devoir ; aucun

l in^pide juste-milieu, aucune sagesse d'opinion et de bienséance, aucun système d'accommodement entre Dieu et le monde, aucune ornière creusée par l'intérêt et honorée du nom de morale et de religion; mais un peuple de voyageurs émus et empressés, qui, les reins ceints et les lampes allumées, traversent en chantant la nuit et le désert.

^ Voilà ce qu'il attend; que verra-t-il? Vous le savez. Les chrétiens vivent comme les autres; mais que dis-je,

[, comme les autres? tout le monde n'est-il pas chrétien? Gardons-nous d'en douter; chacun est aussi jaloux du nom qu'il l'est peu de la chose ; et n'allons pas croire,

^ n'allons pas dire du moins que quelques individus que

'^ nous avons aperçus çà et là, et qui seuls ont répondu à notre attente, sont les chrétiens et que les autres ne le sont pas. Nous nous tromperions : ce sont des exaltés, des

150 l'extraordinaire.

rigoristes^ des fanatiques^ des ennemis du genre humain; comment ces gens^ nous dit-on^ seraient-ils les meilleurs chrétiens? Le christianisme est si raisonnable I

Raisonnable ! assurément il Test^ et c'est vous qui ne Têtes pas. La raison^ qu'est-ce^ à votre avis^ sinon le juste rapport des choses entre elles? Entre le bienfaiteur et Tobligé^ la raison^ c'est donc la reconnaissance; entre Dieu et Thomme^ la raison^ c'est l'adoration ; entre Jésus- Christ et ceux qu'il a rachetés^ la raison, c'est le dévouement; entre Celui qui s'est fait a obéissant jusqu'à h a mort de la croix » et celui à qui cette obéissance t valu le pardon de Dieu^ la raison^ c'est une obéissance pareille, c'est-à-dire sans bornes ; enfin, entre les choses visibles qui ne sont que pour un temps , et les invisibles qui sont éternelles, la raison est de s'attacher aux invisibles , et de vivre dès ici-bas en citoyen du ciel. Si tout cela est de l'exaltation et du fanatisme, h raison est d'être exalté et fanatique ; si tout cela est folie aux yeux du monde, la raison est de passer pour insensé aux yeux du monde. Raisonnable, dites-vous? Oh! nous savons depuis longtemps ce que vous avez fait de ce mot : le raisonnable, c'est le terre-à-terre, c'est le trivial, c'est le commode , c'est la fuite de l'excès. Mais ce que vous appelez excès, c'est cela même qui est raisonnable au point de vue de l'Évangile ; car offrir son corps et son âme en sacrifice, c'est un excès s'il en fut jamais; et comment l'Évangile appellc-t-il cet excès? a Notre se^ a vice raisonnable. »

Qu'on ne feigne pas de s'y méprendre; et qu'à la faveur d'un abus de langage, qui a fait de l'extraordinaire un autre nom de l'extravagant et du bizarre, on n'accuse pas l'Kvangile de jeter l'homme hors des voies du bon sens et de la nature, a Je vous parle comme à des personnes in-

l'extraordinairb. 151

a telligentes; jugez vous-mêmes de ce que je vous dis. » (1 Cor., X, 15.) Ces paroles de saint Paul pourraient servir d'épigraphe à TÉvangile, qui en appelle sans cesse à ce fonds intérieur de vérité que rien n'a pu effacer en nous. n n'en appelle pas, je l'avoue, à nos préjugés et à nos habitudes; il n'accepte pas pour arbitre, entre lui et nous, l'opinion du grand nombre, espèce de convention tacitement conclue entre les habiles, adoptée de confiance par tout le reste; il en appelle, et ce n'est pas en vain, au témoignage de la conscience, qui dit les mêmes choses à tous ceux qui l'écoutent; car le point principal et le premier bienfait de la grâce, c'est de nous mettre en état d'écouter. (Jean^ VIII, 43.) Quiconque, s'étant recueilli et s'étant élevé peu à peu au-dessus des impressions du monde, n'a plus rien vu entre lui et la pensée de Dieu, a été forcé de reconnaître que rien n'est plus sage que cette prétendue folie; que rien n'est plus naturel que cette violence faite à la nature, rien de plus conforme à notre intérêt que ce dépouillement; et enfin, selon que l'a dit un excellent esprit, que l'amour de Dieu est le bon sens de l'amour de soi. Et non-seulement cela; mais, dans l'état môme où se trouve la société, et à son point de vue assurément borné, rien n'est plus social que le christianisme, et même toute autre chose l'est beaucoup moins. 11 est vrai que l'apparition du christianisme vivant produit partout de l'émotion, et quelquefois du trouble : « Je vous envoie, a dit Jésus-Christ aux siens, comme des brebis au milieu des loups ;i> mais est-ce la faute des brebis si les loups sont des loups? Et la haine du mal pour le bien estelle imputable au mal ou au bien? Enfin peut -on en vouloir à la vérité de-» paraître extraordinaire? Elle sera ordinaire quand vous le voudrez; en attendant elle est la vérité.

152 L^EXTRAORDINAIRB.

a Le royaume de Dieu^ a dit Jésus-Christ^ ne viendra a point avec éclat, d (Luc, XYII, 20.) Et un pieux écrivain a dit^ dans le même esprit^ que le bien ne fait pas de bruit^ comme aussi le bruit ne fait pas de bien. Mais aussi^ mes chers frères^ quel bruit fait la vie du chrétien? Le moindre possible. Elle retentit, comme rûrain de nos tours, quand on la frappe; mais d'elle-même elle se tait. Il est vrai qu'il ne tient pas à elle de n'être point frappée; il ne dépend pas d'elle non plus^ d'elle^ vrai et rare diamant, de ne point jeter de feux à la rencontre de quelque rayon du soleil. Quoi qu'elle fasse^ il faut qu'un jour ou l'autre elle éclate. Elle n'est pas extraordinaire pour rien. L'extraordinaire, dans le mal, éclate par le scandale ; comment n'éclaterait pas de quelque autre manière l'extraordinaire dans le bien? 11 n'y a pas, dans un sens, de vie plus unie et moins apparente que la vie chrétienne, parce qu'elle est dans l'ordre; mais cet ordre noémeest si extraordinaire, qu'à la longue on en est frappé. Le chrétien sait toute l'importance de ce précepte : a N'aspia rez point aux choses élevées; marchez avec les huma blés. » Il évite la singularité, fût-elle glorieuse; il sail le peu de bien que fait le bruit, et quel bien il peut compromettre ; mais que faire ? Cette humilité même est une chose extraordinaire; elle a son éclat, sa beauté; et k monde lui-môme comprend cette parole : « Soyez parés a d'humilité. »

L'Évangile, en nous disant : Faites des choses extraordinaires, n'a point entendu nous dire : Faites du bruit. Loin de là; il nous recommande une vie cachée; il nous ensevelit dans l'humilité, et ce n'est pas certes ce qu'il a de moins extraordinaire. Celui qui aurait tiré du précepte de Jésus-Christ le droit ou l'obligation d'effaroucher ses semblables, de les choquer en pure perte, d'être gratuite-

l'extraordinaire. 153

ment inintelligible^ aurait pris tout l^vangile à contresens; mais un autre^ mes frères^ n'aurait pas mieux saisi nSvangile : c'est celui qui se serait fait une loi d'être toujours compris et de n'étonner jamais. On n'est pas chrétien à ce taux-là; on ne l'est même qu'à la condition de Tonloir bien^ quand la gloire de Dieu et le bien de nos bères l'exigeront^ scandaliser la sagesse mondaine. Déjà l'ensemble d'une vie chrétienne, nous l'avons dit, est extraordinaire pour qui la considère de près; mais, de phs, il vient pour tout chrétien conséquent un moment où, bon gré, mal gré, il lui faut rompre en visière à la iDorale du siècle et aux bienséances du monde, un montent de déplaire et peut-être d'irriter. Sans cela, je vous pie, à quoi se réduirait le sens de cette grande parole que 0008 avons déjà rappelée? a Le royaume de Dieu est forcé, «et les violents le ravissent. » Est-ce donc ainsi que le iQonde l'entend, et voit-on, en général, le royaume de Dieu forcé par la violence? Ce moment, dis-je, arrive dans toute rte, ou bien le christianisme n'est que le nom extraordinaire d'une chose très ordinaire. C'est bien ainsi que le définissent, dans leur cœur et dans leurs actions, les bommes du monde qui se disent chrétiens; mais quicon- <pie le définit de la sorte n'est pas chrétien, et les temps 00 cette définition est généralement reçue, les temps où l'on vante le christianisme comme accommodant, raisonnable et plein de savoir-vivre, sont les temps de langueur du christianisme et de sommeil de l'Église.

Il ne faut pas se le dissimuler : l'esprit du siècle nous 83gne. Ce siècle pratique, matériel ou positif, ainsi qu'il aime à s'appeler (comme si l'esprit était moins positif que b matière), nous a peu à peu communiqué son froid poison. Grâces à son influence, le christianisme est devenu étroit, méticuleux, et ce caractère se révèle jusque dans les

i5k L^EXTRAORDINAIRB.

œuvres mêmes par où il s'efforce de remonter aux traditions de son premier âge. Yousi demandez pourquoi il n'est pas expansif comme on Ta vu Tétre ; demandez au fleuve à qui sa source refuse des eaux pourquoi il ne déborde pas dans les campagnes; c'est que les orages qui accumulent au sommet des monts des trésors de neige et de glace ont manqué eux-mêmes à cette source lointaine. A la cime de notre vie, il n'y a pas d'orages non plus ; tout est tranquille; rien n'est violent, rien ne se soulève en frémissant sur l'immense niveau de la morale du grand nombre; enfin ce je ne sais quoi de tragique, qui est dans l'essence et dans l'idée même du christianisme (car le christianisme, qui commence par un miracle, continue par des miracles), est si peu dans l'esprit des chrétiens de nos jours, qne certains faits éclatants de l'histoire leur donnent à peu près autant de scandale qu'au reste des hommes. Nous prenons en pitié ces générations qui, l'une après l'autre, et sans espérance de voir la fin de leur œuvre, ont péniblement érigé ces immenses cathédrales, où nous ne pouvons parvenir à nous croire chez nous. Nous concevons moins encore ces populations qui, à plusieurs reprises, se sont précipitées dans l'Orient à la conquête d'un tombeau. D'autres événements religieux, tels que la retraite de quelques hommes pieux dans une solitude claustrale, pour y vaquer dans le jeûne et dans le travail à l'œuvre de leur sanctification, nous étonnent davantage encore, surtout si nous les trouvons tout près de nos temps, et, comme on dit aujourd'hui, en pleine civilisation. Avec un peu de philosophie, aidée d'un peu de dogmatique, nous avons bon marché de ces pieuses aberrations. Je ne les veux point discuter. Je veux que la forme fut vicieuse, et mi^nic qu'en bonne doctrine le fond ne l'ait guère moins été; mais n'y a-t-il rien de vrai dans ces œuvres î Prenez-les

L^EXTRAORDINAIRB. 155

comme de purs symboles, et dites-nous s'il en est de plus beaux. Prenez-les comme les essais d'une force égarée ; quelle force! quelle grandeur! Mais je vous dirai plutôt : Prenez-les comme la mesure de ce que vous devriez être et de ce que vous êtes. Ces hommes ne savaient peut-être pas, sur la vraie nature du royaume de Dieu, tout ce que tous savez ; mais ils savaient peut-être mieux que vous que ce sont les violents qui le ravissent. Quelle violence, en effet! quel enthousiasme! quelle constance! quel sentiment et quel besoin de Textraordinaire ! Des travaux séculaires, des migrations spontanées, des pénitences incroyables furent les monuments de leur foi : quels seront les monuments de la nôtre?

Nous sommes, dans la fuite de l'extraordinaire, en progrès sur le passé : ce qu'autrefois on craignait de paraître, on redoute aujourd'hui de l'être; on fait, tout au plus, un peu d'extraordinaire en société, dans sa coterie, dans sa secte, et c'est déjà quelque chose. Mais seul contre tous, que dis-je? seul contre sa secte ou sa coterie, c'est bien différent. Il est difficile, j'en conviens, d'oser être seul de son avis et de son parti; mais je tiens pour certain qu'il n'est pas un chrétien qui n'y soit, une fois ou l'autre, appelé. Tous, du moins, y peuvent être appelés ; c'est la condition, la gloire et le péril du chrétien. Et toutefois, combien de chrétiens sont chrétiens jusqu'à Textraordinaire exclusivement ! Combien à qui rien ne fait peur, excepté cette solitude! A distance du danger, on fait ce que je fais ici moi-mîme, on arbore bien haut le principe, on le maintient dans son intégrité ; le moment venu, on se trouve dans le cas d'une exception; et con- 5*ilte-t-on ses amis, tous sont d'avis que c'est un cas parfeilicp qu'on n'avait pu prévoir. On rentre alors dans l'ornière, ou, pour mieux dire, on y reste, et un té-

156 l'extraordinaire.

moîgnage dont le monde avait besoin est refusé aa monde.

Qui est-ce alors qui rendra ce témoignage? Par qui sera constaté cet élément de Textraordinaire^ essentiel au christianisme ? Sera-ce peut-être par ces esprits faibles ou par ces imaginations mal réglées pour qui Textraordinaire est tout, quoique Textraordinaire en lui-même ne soit ni le bon^ ni le vrai^ mais seulement un caractère du bon et du vrai? A quoi serviront leurs démonstrations^ sinon à donner le change aux ignorants^ et à mettre dans leur esprit^ sous le nom de christianisme, je ne sais quel fantôme hideux et bizarre? Quand la foule, toujours peu attentive, n'aura vu chez ceux qu'on lui donne pour les zélés et les forts que formalisme étroit, qu'exclusions farouches^ que méconnaissance de la nature humaine et des conditions de la vie humaine^ que mutilation gratuite de l'homme intellectuel et moral, qu'idées factices et arbitraires de perfection, qu'égoïsme dévot et qu'orgueilleuse humilité; quand elle aura été forcée de croire que ces hommes bizarres^ usant de fraude cojitre eux-mêmes, ne se sont pas dépouillés du vieil homme, mais n'ont fait que le retourner, et que dans le jour de leur sabbat ils trouvent leur volonté ; et quand, à côté de ces versions apocryphes de l'extraordinaire chrétien, la véritable, je veux dire la simplicité et l'intégrité de l'amour, le dépouillement sincère et sans réserve de la volonté propre , ne se montre nulle part, quel choix voulez-vous que fasse cette multitude entre le vulgaire et le bizarre, entre l'extravagance et la médiocrité?

On peut hardiment le prédire : le christianisme ne peut s'élever, dans le monde, au rang qui lui appartient et à l'autorité qui lui est dévolue, que dis-jc? il ne peut même se conserver qu'à condition de devenir extraordinaire. Et

l'extraordinaire. 157

si Ton nous arrête en nous disant qu^il est de foi ^our un

chrétien que le christianisme ne peut périr ; si Ton nous

rappelle la. promesse faite à TÉglise^ que a les portes de

a l'enfer ne prévaudront point contre elle, » nous le savons

bien et nous ne Toublions pas; mais cela n'affaiblit point

ce .que nous avons dit. La condition a été prévue avec le

résultat ; le moyen a été voulu en même temps que l'effet ;

le christianisme ne périra point, parce que l'élément de

l'extraordinaire qui est dans son essence ne périra point ;

mais si cet élément pouvait disparaître, rien ne pourrait

:^ empêcher le christianisme de disparaître également. Les

' portes de l'enfer ne prévaudront point contre l'Église;

[ mais qu'est-ce que les portes ou la puissance de l'enfer ?

■ Cest la peur des sacrifices, c'est 1^6ur (k l'opinion, c'est

■ la peur de se trouver seul de son parti, c'est la peur de l'extraordinaire. Il faudra bien, si le christianisme doit vivre, que d'autres relèvent cette verge du second Moïse que nous avons laissée tomber, et qu'à leur tour, sur nos cendres peut-être, ils s'en servent pour fendre le rocher, pour en faire jaillir une eau vive, et pour faire fleurir le désert. Il faut à l'Église un nouvel âge héroïque;. et si, comme à d'autres époques, elle n'en trouve pas les éléments tout préparés dans la haine ardente et frénétique des rois et des nations, si cette arène lui manque, il faut qu'elle en trouve une autre ; elle à qui l'Esprit de Dieu apprend, quand il le faut, à trouver la paix dans la guerre, il faut, à cette heure, qu'elle sache trouver la guerre au sein de la paix. Mais quelle guerre, sinon celle de l'esprit contre la chair, et de la volonté de l'amour contre la volonté de l'égoïsme? Cette guerre seule, cette lutte du chrétien contre lui-même, ce travail de perfection signalera au milieu du monde sa présence et son vrai caractère. Et quel temps fut plus propre que le nôtre à fixer l'attenlion

158 l'extraordinaire.

générale sur ce phénomène sublime ! L'àme humaine semble vacante. Au milieu des grands spectacles qu'il se donne à lui-même, l'homme s'ennuie. Il ne sait pas d'avance tout ce qu'il verra, tout ce qu'il fera, il sait déjà tout ce qu'il éprouvera; ne l'a-t-il pas éprouvé, et comme épuisé d'un premier coup? Le christianisme, au milieu de j tant de choses épuisées, est la seule chose nouvelle, jeune, i inépuisable. Le christianisme est l'éternelle jeunesse da genre humain ; mais c'est à condition d'être chrétien, je * veux dire extraordinaire. L'est-il dans notre vie et dans nos cœurs, mes bien-aimés frères? Sommes- nous des témoins ou des accusateurs de l'Évangile? des exemplaires altérés ou sincères du christianisme? Sentons-nous ea nous un instin(^ d'héjpïsme ou un instinct de lâcheté? Sommes-nous de simples amateurs de la sagesse évangélique, ou sommes-nous des champions et des soldats de Jésus-Christ ? Regardons-nous la terre comme un chaiùp de bataille, la vie comme une campagne sanglante et glorieuse, Jésus-Christ comme une victime divine que nous avons à venger, oui, à venger sur nous-mêmes ? S'il en est ainsi, nous sommes chrétiens. S'il n'en est pas ainsi, nous ne le sommes pas; s'il n'en est pas ainsi, nous n'avons rien à donner à nos contemporains , rien à transmettre à l'avenir; mais, si nous répondons au vœu du texte sacré, nous serons un anneau de la chaîne vivante par laquelle les derniers âges se rejoindront aux premiers, et la consommation des temps à la consommation du Calvaire.

LucX, 29-37.

« Et qui est mon prochain ?» Il n'est personne aujourflmi à qui cette question ne paraisse pour le moins éton- Bante;et quiconque la répéterait sérieusement se ferait bonté aux yeux de tout le monde. Et cependant, à Tépo- (|iie où cet homme la prononça, bien loin de lui faire Mte, elle pouvait lui faire honneur. Nous voyons qu'en la faisant il espéra paraître juste, c'est-à-dire scrupuleux observateur de la loi. En demandant : Qui est mon prockain?il semblait dire: Je ne veux oublier ni négliger personne; je veux aimer comme mon prochain tout homme qui a droit à ce titre ; il est bien clair que je ne pois pas le donner à tout le monde; mais je serais bien ftdié de le refuser à quelqu'un à qui j'aurais dû le donner: Dites-moi donc bien qui est mon prochain, afin que e m'empresse de le saluer et de le traiter comme tel. Mes frères, que le môme fait ait pu honorer un homme ^'alors, et couvre de honte un homme d'aujourd'hui, rien 'ïe montre mieux la différence des temps, et la question ^G cet homme et la réponse de notre Seigneur ont marqué 'ne époque dans l'histoire de l'humanité. Mais s'il est inércssant de rechercher comment ce qui put sembler rai-

160 LE SAHARITAm.

sonnable il y a dix-huit siècles^ parait absurde auj<Ml^ d'hui^ il est naturel de se demander^ avant tout^ commeni cette parole put sembler raisonnable alors^ et si l'humanité avait^ de tout temps^ pensé comme ce docteur. Mous livrer à cette double recherche, ce serait, mes frères, étodier l'histoire d'une idée, je veux dire l'histoire de l'idée de prochain parmi les hommes. Ce serait, par là même, étudier l'histoire de Thumanité considérée sous un point de vue particulier, mais important. Cette histoire, nous ne pouvons la tracer ici que rapidement et à grands traits; mais cela suffit à notre dessein, qui est de relever à vos yeux un des grands effets de la venue de Jésus-Christ, et de ses enseignements divins.

Dans les premiers siècles du monde, et tout près dft berceau de l'humanité, nul homme ne se fût avisé de demander : Qui est mon prochain? Dieu avait fait 80^ tir d'un même sang tout le genre humain; il lui avait donné les mêmes ancêtres; l'humanité, sortie tout Atière d'un couple unique, fut littéralement une famille; la fraternité humaine naquit d'une fraternité plus étroite; le sentiment qu'on appelle humanité eut pour point de départ les affections domestiques; l'homme apprit à aimer l'homme dans un fils, dans un père, dans un frère, dans un parent; tout prochain fut d'abord un proche; et telle fut la durée de la vie du premier homme, qu'il put voir sa famille devenir un peuple, et que les membres de ce peuple, à la vue de leur grand ancêtre encore vivant, étaient obligés de reconnaître les uns dans les autres, non des concitoyens seulement, mais des parents et des frères. Ce lien d'une commune origine fut longtemps sensible et senti ; la tradition en conserva l'idée après que les monuments en eurent disparu ; et l'habitude ancienne de voir dans tous les honmies des parents entretint, à travei's bien

n SAHARITAm. 161

des causes d^solement et de division^ un sentiment au-

(Bd plus tard on donna le nom d'humanité.

Vous reconnaîtrez ici^ mes frères^ le dessein de Dieu, lorsque Dieu dit aux créatures immortelles qu'il venait de créer à son image : a Croissez et multipliez^ » il ne voufal pas seulement multiplier son image sur la terre; il ne foulut pas seulement y multiplier le bonheur; il voulut créer une immense famille^ dont tous les membres se sentissent obligés les uns envers les autres comme envers leur chef. Tous appelés à glorifier^ par le développement de leurs facultés^ le Dieu saint et bon qui les leur avait doDuées^ tous devaient s'entr'aider daqs cette œuvre sublime. Un même but^ un même amour devait unir l'homme à l'homme^ la famille à la famille^ la nation à la nation; et h diversité de caractère et de talent entre les individus^ de constitution entre les races ^ de position et de resaoorces entre les peuples^ n'avait pour but que de rendre les hommes nécessaires les uns aux autres^ et de leur rendre incessamment présent le sentiment de cette nécesâté. Toutes les différences^ toutes les oppositions même^ devaient venir se fondre et se perdre dans l'idée de Dieu, et l'humanité entière former devant lui un seul homme, ses mille et mille voix une voix unique, ou du moins un harmonieux concert, un hymne perpétuel de reconnaissance et d'adoration (1).

Cest dans ce rapport simple d'homme à homme que devait se manifester et se déployer le divin sentiment de la charité, je veux dire de cet amour différent des autres amours, en ce que les sens, l'intérêt, l'habitude, la prétention, la force du sang, ne s'y mêlant pas, lui laissent une pureté qui ne se retrouve au même degré dans aucune

(i) Yoir ont note à la fin du diseoan.

162 LB SAMARnAIN.

autre affection. Sans cet amour pour Tbomine en tas qu'homme^ toutes nos affections particulières de familh^ de patrie ou de sympathie^ ne nous élèveraient pas ait dessus des animaux^ et chacun de ces amours particulien ne mérite le saint nom d'amour que lorsque^ perfectionna par TEsprit de Dieu, il est devenu de la charité.

Nous n'avons pas dessein, vous pouvez le croire, d^ condamner ou de rabaisser les affections particulières qitf la nature nous inspire, et qui devaient être, dans le defr sein de Dieu, l'apprentissage d'un amour plus étendu et plus élevé. Dieu, qui pouvait tirer chaque homme à son tour du limon de la terre, et perpétuer le genre humak par une multitude de créations successives, a voulu &t tourer l'homme d'une famille, et fonder, par les besoia mutuels et par l'échange des bienfaits, comme par le myi» tère de la paternité, la société domestique. C'est danson affections, si naturelles et si justes, de fils, d'époux, dft père, de citoyen, que s'exerce et s'aiguise en quelque sorte notre faculté d'aimer ; et il est digne de la sagesse et de la bonté de Dieu d'avoir placé à notre portée, et déjk autour de notre berceau, des occasions prochaines et des raisons pressantes d'aimer. Ce qu'a dit l'apôtre saint Jean: « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment poiH^ «rait-il aimer Dieu qu'il ne voit point? » nous autorise pleinement à dire à notre tour : Celui qui n'aime pas ceui de ses frères qu'il voit ou qu'il connaît, comment pou^ rait-il aimer ceux de ses frères qu'il ne voit ou ne connaît point? Comment, s'il n'aime pas ceux avec qui la Providence lui a donné des rapports particuliers, aimerait-i ceux qu'elle n'a liés à lui que d'une manière générale? \â conscience humaine n'éprouve, sur ce sujet, aucune indécision. Personne ne veut croire que l'homme indifféreni au bonheur de ses proches puisse ressentir pour l'huma-

aité un intérêt sincère. On ne prend pas encore au sérieux cette philanthropie excentrique qui passe par-dessus la palenté pdur n^aimer que la patrie^ par-dessus la patrie pour K donner à lliumanité^ par-dessus les vivants pour s'unir . à ceux qui ne vivent pas encore. L'Évangile^ bien loin de mépriser les affections particulières^ les a recommandées; les plus saints hommes de Tancienne et de la nouvelle économie les ont cultivées; et Jésus-Christ lui-même^ en tant qu^homme^ nous a montré en sa personne le modèle accompli du fils^ de l'ami et du citoyen.

Et cependant, mes frères, la faculté d'aimer tout bomme, uniquement parce qu'il est homme, est, en ellemême, plus élevée et plus excellente que toutes nos affecfioDs particulières. A mesure, en effet, que l'amour est moins aidé par les circonstances, à mesure que les motifs particuliers qui peuvent nous attacher à un homme, l'intérêt, l'habitude, la prévention, la force du sang, dispanissent; à mesure, en un mot, que nous l'aimons davantage sans raison, ou plutôt par la seule raison de la marque divine empreinte sur son front, ou du besoin qu'il a de notre amour^ cet amour, se dégageant mieux fc tout alliage impur ou simplement étranger, devient plus digne de son nom. Plus nous aimons de la sorte, plus aous aimons comme Dieu, dont la charité pure n'a pour maison qu'elle-m(^me, et se suffit à elle-même sans l'appui <l*aucunc relation particulière ou d'aucune convenance \ personnelle ; plus notre amour est spirituel comme celui [ «le Dieu qui est esprit, plus, par conséquent, il nous rap- ' proche de Dieu et nous unit à Dieu. Pour tout dire, mes frères, les affections particulières, nous les avons, plus ou nioins, en commun avec los espi*;ces inférieures à la nôtre; cet amour général, nous ne l'avons en commun qu'.avec I)ieu. Les animaux, assurément, ne sont pas sans affcc-

lions; ils en connaissent plusieurs; mais il n^y a ried en eux^ qui reproduise le moins du monde ce que^ daq| Thomme^ on appelle humanité. Cet amour est véri ment Tamour. 11 faut l'ajouter à tous nos amours. II que chacun de nous apprenne à aimer de cet amour enfant^ son épouse^ son parent^ son ami. Autrement sentiment que nous aurions pour ces personnes ^ si qu'il pût être, ne serait, sous le beau nom d'amour, qu'i goût, une habitude, une passion, ou un égoïsme t formé.

C'est de cet amour, mes frères, que Dieu voulut fi un des plus glorieux attributs de la nature humain^ Tun des moyens par lesquels elle concourrait d'un mun accord à la grande œuvre qui lui était imposée, glorifier Dieu sur la terre. Ce que fit ce Dieu tout pour enraciner et affermir ce sentiment dans l'âme maine, mes frères, vous l'avez vu. Et certes il ne semUl' pas, quand on y réfléchit, qu'aucune affection ni auciiiil: institution ait été protégée d'autant de manières. A cook bien de traits l'homme ne devait-il pas reconnaître la 1 prochain dans l'homme? Non-seulement la même confiff-j mation et le même visage, mais les mêmes nécessités, h i même dépendance, les mêmes dangers, les mêmes enB^. mis; chez tous également la pensée, le langage et la co&* science; chez tous la règle du juste et l'instinct du \tà\ chez tous la croyance et le besoin d'un Dieu; chez toui le sentiment d'une vie meilleure que celle des sens, fit d'une félicité^meilleure que celle de la terre; chez toui l'idée de l'immortalité et la soif de l'infini; chez toui enfin, depuis la malédiction de la terre, le sentiment d'une même infortune, subie en commun, méritée ea

commun Mais hélas! en signalant un des motifs qui

devaient unir les hommes, j'ai touché à la cause première

> fatale déEunîon. Quand Thomme eut cessé â&M ecter Dieu, comment eùt-il, sur le Iront d'une autrfrrj ture, respecté l'image de Dieu? Quand il se fut pré»-*

à Dieu, quel autre être, dans l'univers, put désormais;» Ire sacré? Comment enfin l'amour du prochain put-ilj.,f ) le cœur de l'homme déchu, survivre à l'amour Ao*M U? Il emprisonna son cœur dans les afTections qui oDfcjfl

de rapport avec l'amour de soi qu'elles en semblentîl j partie, et qui sont tellement indépendantes de la vo-M

i qu'elles se confondent avec les instincts. Il ainU'l

me les animaux, il n'aima plus comme Dieu. Si lé-M I d'homme ne laissa pas de lui inspirer encore quelqnftfl

Bct ; si la vae de l'homme souffrant fut encore en po£P^ ton de l'attendrir, il n'en est pas moins vrai que, lor»\4 I le sceau divin eut disparu, l'homme ne fut plus, daog. 1

tDfi où Dieu l'avait voulu, le jjroc/iain dé l'homme; Itfll I même n'eut plus de sens ; on eut des semblables, ei'M t de prochain ; le sentiment de la communauté et de Uni "e unité humaine s'effaça; on put s'intéresser encorej^ r occasion et dans les rencontres, à tel ou tel individu** la race humaine ; mais le besoin du bonheur de touB> J perfectionnement de tous, et du concours universel d^l jrtade famille humaine aux desseins et à la gloire d^ I divin Père, cessa de préoccuper les âmes. On fut pluftl lé des diâ'érences particulières que de la ressemd X générale; les mœurs extérieures, les opinions, Iq ige, la couleur, les degrés de culture intellectuellSM I ioéfalités de rang et de fortune, tous ces accidents sdM tfldcls effacèrent la ressemblance fondamentale; OIM ircha dans ces accidents les titres de fraternité qu'il Ît3/M (chercher plus avant; le prochain, dès lors, ce fut Ih nt, l'ami, l'allié, et, pour certaines occurrences, le eoiM Djen. Leâ sociétés particulières semblèrent se resserrerai

mais moins comme des sociétés que comme des ligues; oq s^unit moins pour s'aimer que pour haïr en commun; lei familles se fortifièrent contre les familles^ les classes contra les classes^ les nations contre les nations. j

C'est surtout^ mes frères^ dans les rapports de nation | nation que vous pouvez voir combien cette idée de prot chain^ si soigneusement imprimée par la main de Die4 dans le cœur de l'homme^ avait perdu peu à peu sa graof deur et sa beauté. La jalousie^ la défiance et la haine senh blaient être devenues le rapport naturel d'un peuple avec un autre^ et ces dispositions hostiles augmentaient entra des peuples voisins. Sans doute l'ignorance y contribuait^ on s'imaginait que la prospérité d'un pays avait pour condition le déclin d'un autre; de même qu'une notion grossière du commerce nous fait croire que le gain d'une ài parties entraîne une perte pour l'autre : idée injurieuse à la Providence de Dieu, idée qui n'a pu naître que du déclin de la foi primitive, idée qui, à son origine, est un péché ! Le progrès des lumières a déjà commencé à dissiper ces préventions et à rapprocher les peuples ; mais pas plus que l'ignorance n'a tout fait dans un sens , l'instruction ne peut tout faire dans un autre; et de même cpB l'ignorance n'eût pas sufiî pour isoler les peuples s'ils eussent trouvé dans le sentiment de la paternité de Dieu celui de leur fraternité mutuelle, de même la science ne saurait, en rapprochant les hommes par leurs intérêts, le* rendre véritablement, et par le cœur, prochains les utt* des autres. L'intérêt et le bon sens ne peuvent suffire ' créer cette fraternité universelle, qu'aucune cause exté rieure n'eût pu détruire ni affaiblir, si d'abord le principe intérieur et divin sur lequel elle était fondée n'avait éU ruiné dans le cœur de l'homme.

Quoi qu'il en soit, mes frères, avant la venue de CelU

LE SÀHÀRITAIN. 167.

m devait « réconcilier toutes choses sur la terre et dans I les cieux^ » et à qui^ selon Tantique prophétie^ ce appart tenait rassemblée des peuples^ d le monde était divisé en tribus ennemies^ dont chacune croyait nécessaire à sa piaspérité Taffaiblissement de toutes les autres ; le nom tétranger était devenu, en tout pays, un titre d^injure et me marque d'opprobre; et chez le peuple même de Dieu, les hommes charnels, c'est-à-dire le grand nombre, avaient poussé à un tel excès cet esprit de nationalité farouche, que les nations, d'un commun accord, qualifiaient les I Juifs d'ennemis du genre humain, titre que saint Paul, né des mêmes ancêtres, leur confirme avec indignation et douleur. Il est vrai que Dieu lui-même, dans des vues que BOUS nous expliquons facilement, avait élevé une barrière entre ce peuple et tous les autres ; mais c'est de l'idolâtrie, et non de l'humanité , qu'il avait voulu séparer les Hébreux; et cette pensée, toute sainte, s'était corrompue dans leur esprit; ils avaient montré qu'on peut aimer ndolâtrie en haïssant les idolâtres; leur orgueil s'était iccra avec leur infidélité ; ils avaient méprisé le reste de Humanité à mesure qu'ils s'étaient confondus avec elle ; et l'on avait vu croître chez eux, dans une même mesure, Tintolérance et le relâchement ; en sorte qu'à Tépoque où Jésus-Christ parut au milieu d'eux, ils étaient probableinent, de tous les peuples du monde, celui à qui la grande leçon renfermée dans notre texte était le plus nécessaire. Peut-être que nulle part ailleurs que chez les Juifs, peutêtre aussi que chez eux, à aucune autre époque de leur histoire, un homme n'eût osé demander si ouvertement et avec le seci-et espoir d'étaler sa justice : a Qui est mon «prochain? » Aujourd'hui, celui qui adresse cette question à Jésus-Christ est un docteur de la loi, un docteur de 1^ loi de Dieu.

Jésus-Christ ne négligea pas une occasion aussi favorable de proclamer la vérité sur ce point important. Mais la manière dont il s'y prit est bien remarquable. Il aurait pu répondre par une définition en forme : il raconta une histoire. Il prit pour personnages de cette histoire^ noa pas en général deux hommes de deux nations difiërentes, mais spécialement un Juif et un Samaritain : un Juif, parce qu'il parlait à des Juifs; un Samaritain, parce qu'entre les Samaritains et les Juifs il y avait quelque chose de pire qu'une différence d'origine, j'entends une division d'opinions et de culte que la communauté d'origine ne servait qu'à rendre plus vive et plus hostile. Ce ne sont donc pas simplement des étrangers^ mais des rivaoz et des ennemis^ qu'il met en présence. Ce n'est pas tout: il eût pu^ dans le récit de ces rapports momentanés entre un Samaritain et un Juif^ faire du Juif le bienfaiteur da Samaritain ; mais il fait le Samaritain bienfaiteur du Juif, afin de ne pas laisser le Juif maître en quelque sorte de déterminer ses rapports avec le Samaritain^ mais de le lier par les bienfaits qu'il reçoit de cet étranger et de cet ennemi^ et de le mettre dans l'alternative ou de leconnaître cet étranger pour son prochain^ ou d'avouer la plus odieuse ingratitude. Enfin ^ il ne se contente pas de œ rapprochement^ qui^ à toute force ^ pouvait suffire à son but : il fait intervenir d'autres personnages^ qui, bien que Juifs^ abandonnent un compatriote^ s'ils l'ont reconnu pour tel^ ct^ bien que ministres de la religion, se dispensent de remplir envers un de leurs semblables les devoirs de la compassion^ dont ils sont^ en qualité de prêtres, les premiers représentants. Ce Samaritain^ au contraire, soit qu'il ait ou n'ait pas reconnu un Juif dans ce prétendu blessé^ s'empresse vers lui parce qu'il est homme et qu'il souffre, et lui prodigue tous les soins que, dans une sem-

Ilble occasion, nn frère pourrait espérer do son frÈre^ J r notre Seigneur ne se conlenfo pas d'iine narratioBiB pide et sommaire; il relève, jusqu'au dernier, tous leu bils de l'action du Samaritain; il épuise le sujet, d^fl ■nière à ne laisser aux plus difficiles en matière de bienifl lance rien à exiger de plus, rien même à imaginer. OdH lât, allant au delà de ce qu'on aurait imaginé, il fait d^| clion du Samaritain un vrai cliel-d'œuvTe de bienfû"! uce. n est impossible de se représenter un devoir pIuM mplétement et mieux rempli. ' I

D faut convenir, mes frères, que le lévite et le sacrifl^-'S r avaient eu , pour se détourner du voyageur blessé^» [ne raison plus particulière que l'indilfércnce. Leffa igands qui l'avaient percé de coups pouvaient n'être pBi|ifl n loîn^ et même avoir calculé, pour faire de nouvella|ij| ^mes,sur l'imprudente pitié que la première auralfV titée. D'ailleurs ce chemin, si connu par les meurtre» i s'y commettaient que depuis longtemps on l'appelait] tftettàn du sang, n'était pas un chemin oii l'on s'arrêtftiJ looUers, alors même qu'aucune rencontre pareille n'au^ t rappelé d'une façon plus particulière le danger qu'onfl nuvait courir. Mais, pour être difficile et périlleux, Im roir n'en était pas moins un devoir. Seulement il eBn 'e d'itjouter que, l'accomplissement d'un devoir hoDod )t davantage à mesure qu'il est plus périlleux, le Sam»^ lio qui le remplit mérite de notre part ce qu'auraieid(I Mté les deux autres voyageurs s'ils s'en fussent acquibM une estime particulière. Il ne se contente pas, aa^m ; de s'arrêter le temps nécessaire pour mettre oefl une sur sa monture, secours inutile et peut-être petS Eux, dans l'état du blessé, dont la vie s'écoulail aven WÊÊk Le Samaritain, d'atrard, bande les plaies de cqM lU, et y verse de l'buile et du vin, dont par boaM

heur il se trouvait pourvu. Et ne nous sera-t^il pas permis de remarquer qu^il est peu vraisemblable quMl fût pourvu dliuile et de vin^ mais que cette invraisemblance est une beauté de plus dans le récita puisqu'elle sert à faire mieux ressortir tout le soin et toute Tapplication que le Samaritain apporte à cette bonne œuvre^ comme aussi son généreux oubli du danger? Il met donc le blessé sur sa monture^ il le mène à une hôtellerie^ et^ non content de Ty avoir déposé^ et de s'en remettre sur d'autres^ dont c'était le tour^ à ce qu'il semble^ de se charger du blessé^ « il ce prend soin de lui^ p dit notre Seigneur; il veille du moins à ce que les soins nécessaires lui soient donnés ; peut-être à cause de lui prolonge-t-il son séjour dans cette hôtelierie. Et ce n'est pas tout : en le quittant^ il ne s'en sépare pas absolument; il lui assure la continuation des secours que son état réclame; il en promet le payement. Pourquoi d'autres, dès ce moment^ pourquoi, par exemple, le maître de l'hôtellerie, n'auraient-ils pas succédé au devôr et à la charité du Samaritain? Le hasard qui leur amenait ce blessé ne valait-il pas le hasard qui avait fait faire an Samaritain cette rencontre douloureuse ? D'autres étaientils moins que lui obligés envers ce blessé? Leur tenait-il de moins près qu'au Samaritain? Et enfin qui sait si cet homme, quoique dépouillé, n'avait pas des ressources oa ne pouvait pas s'en procurer, et pourvoir ainsi lui-même à sa guérison et à son entretien? C'est de quoi son bienfaiteur ne s'informe pas; ce sont des questions dont il se garde bien d'inquiéter son protégé; ce qui lui importe, c'est que cet homme reçoive des soins et soit guéri; il ne se déchargerait de cette tutelle que sur celui qui la réclamerait, et qui lui paraîtrait en état de l'exercer : jusque-là il la conserve lui-même et ne l'offre même à personne. Pourtant, lorsque sa présence n'est plus nécessaire au

salut du blessé; il s'en va à d'autres devoirs; mais^ avant de partir^ il remet à Thôte, soit pour les soins déjà rendus, soit pour ceux que Fétat de l'étranger peut réclamer encore^ la somme d'argent qu'il peut juger suffisante. Mais il ne s'en tient pas là : « Aie soin de lui^ dit-il à • l'hâte^ et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le ren- I drai à mon retour. r> Se fait-il connaître au blessé ? Reçoit-il; avant de partir , l'expression de sa reconnaissance? Le divin narrateur ne nous le dit pas, et rien ne le fait supposer.

Mes frères, notre Seigneur n'a énuméré tous ces traits que pour que nous les rangions sous une même idée, qui est l'idée fondamentale de son récit. Cet homme n'était nen à cet autre homme; ils ne tenaient l'un à l'autre que par le lien du malheur et de la compassion; et l'un d'eux a bit pour l'autre, en qui il ne reconnaissait ni un ami, ni on parent, ni un concitoyen, mais un homme seulement, toot ce qu'en un pareil cas on pourrait attendre de la compassion d'un concitoyen, d'un parent ou d'un frère, et ce qu'on ne serait pas, hélas! toujours sûr d'en obtenir. Cest ainsi que notre Seigneur répond à la question du docteur qui, voulant paraître juste, lui avait demandé : «Et qui est mon prochain? » Mais avez-vous remarqué la ferme de sa réponse ? Le docteur avait demandé : Qui est iDon prochain? Et Jésus-Christ semble lui répondre : Ton prochain, c'est celui qui aura eu pitié de toi; tu appelleras de ce nom celui qui te voudra ou qui te fera du bien; car le prochain de l'homme qui était tombé entre les mains des voleurs, c'est l'homme qui exerça la miséricorde envers lui. Ah î mes frères, à Dieu ne plaise que nous donnions à des paroles de Jésus-Christ une interprétation [>aï^ille! ALiis en disant que lo blessé dut reconnaître un prochain dans son protecteur, au lieu de dire que le pro-

172 LE SAHÂRITAIN.

tecteur vit son prochain dans cet homme blessé^ Jésus- Christ nVt-il pas voulu couvrir de honte ces hommes de parti qui s'informent scrupuleusement à quî^ sans se compromettre^ ils pourront donner le nom de prochain^ tandis que les mêmes personnes à qui ils font difficulté de tendre la main^ la leur tendent eux-mêmes les premiers^ et^ ne s'inquiétant pas du pays^ de la famille ou de la secte, hommes^ préviennent des hommes^ hommes^ sont touchés de compassion pour des hommes^ et leur expriment leur fraternité par des bienfaits et par des sacrifices? Jésns- Christ semble dire : Vous hésitez^ vous^Wdez; mais tandis que vous hésitez et que vous tardez^ ceux-là même an sujet desquels vous êtes si embarrassés prennent Favance avec vous. Obéissant à un sentiment plus juste et plus sûr que tous vos scrupules^ les voilà qui viennent à vous^ les mains pleines de bienfaits; sont-ils ou non vos prochains ceux qui sont capables de vous aimer? Et vous, êtes-vous ou non leurs prochains? S'ils sont venus à vous avant d'être appelés, ne pouvez-vous aussi faire un pas vers ceux qui ne vous appellent point? S'ils ont pris les devants avec vous et par conséquent avec d'autres, ne prend^ie^ vous pas les devants avec tout le monde ? N'aimeriez-vous pas tout ce qui s'appelle homme? Ce nom ne vous sera-t-il pas sacré? ne fera-t-il pas appel à votre sympathie, et, dans le besoin, à votre compassion et à votre dévouement? Tout homme, en un mot, ne sera-t-îl pas votre prochain? Essayez, Juif, de renier ce Samaritain qui vous traite en frère; comment, quand il est votre prochain^ pourriez* vous n'être pas le sien ?

Oh ! la belle histoire, mes frères, que vient de nous raconter notre divin maître î Je n'en connais qu'une plus belle encore : c'est celle dont il est, non l'inventeur, mais le sujet; et l'histoire que nous venons de lire^ si belle et

si touchante qu'eQe soit^ n'est plus^ au prix de celle de Jésus-Christ^ qu'une faible et insuffisante parabole. II ne pouvait pas appartenir^ même à Jésus-Christ^ d'inventer une autre' histoire qui fût aussi belle que la sienne. Et n*est-ce pas une chose admirable que Timagination même h plus hardie ne puisse^ en prenant tout son essor^ atteindre à la hauteur de cette réalité ?

Jésus-Christ lui-même est le Samaritain sur le chemin de Jéricho. Un homme couvert de blessures (c'est vous^ c'est moi^ c'est chacun de nous) est gisant au bord de la iDQte. On passe sans le secourir; car il est dangereux de s'arrêter sur cette route : c'est le chemin du sang, et un seul Kgard jeté sur cet agonisant pourrait coûter la vie. On a tué les sageS; on a tué les prophètes; on tuera en tout temps ceux qu'une compassion généreuse arrêtera près de ce malheureux qui perd son sang par mille endroits. Même les lirites et les sacrificateurs, même les hommes dont la charge est d'avoir compassion, ont passé mille fois en détoomant les yeux. Jésus-Christ à son tour est venu, non point en passant, mais exprès et à cause du blessé ; il sa- Tiit qu'il y avait là un mourant à qui ses soins étaient nécessaires. Il n'est pas étonnant qu'il ait avec lui du vin cl de l'huile; il savait qu'il trouverait un blessé; il venait pour cela : le chemin du sang est proprement son chemin. D verse dans les plaies du blessé l'huile et le vin de sa parole, l'huile qui adoucit, le vin qui fortifie; il charge le blessé, non sur sa monture, il n'en a point, mais sur m'A épaules, ou plutôt contre son sein, et emporte ainsi la pauvre victime, toute saignante et pleurante, à travers montagnes et vallées, jusqu'à l'hôtellerie; il [Kiye tout, il se poile caution de tout ; il pense à l'avenir : son Ksprit, ^près son départ, veillera sur son convalescent. Mais, mes ''hers frères, que ne faudrait-il pas ajouter à la pai-aboicf

m LE SAMARITAIN.

pour qu'elle répondît à la réalité! Il faudrait que ce Samm ritain fût un roi ou Théritier d'un trône ; que^ du milieu de sa gloire ou de ses espérances^ il eût entendu^ de U sinistre obscurité de cette route désolée, le cri du malhen-i reux arriver jusqu'à lui; qu'il eût, dans ce cri funèbrej distinctement reconnu la voix d'un ennemi personnel;i qu'il eût prévu la mort, non comme une chance, ma» comme l'assuré salaire de sa généreuse entreprise; que^J devant l'accomplir à lui seul, il se fût rendu de nuit, sanp suite et sans défense, au poste où la douleur l'appelait; ^i pour dernier trait, pour comble d'amour et d'horreurj^ qu'il eût attendu la mort et Teût reçue en effet de la mwû\ même de celui qu'il venait sauver. Oh ! nos efforts sodéM vains ; toute parabole est insuffisante : la parole, l'imagi^^ nation plie et cède sous le poids de la réalité; il faut re-/ noncer aux images ; il faut raconter la vie et la mort de l'Homme-Dieu, descendant des hauteurs de la paix et de la gloire pour s'associer à la nature humaine et en épouser toutes les souffrances; ramassant sur sa tête innocente tous les traits du courroux de Dieu ; venant dire la vérité, non pas au péril seulement, mais aux dépens de sa vie; repoussé, maltraité et enfin mis en croix par ceux qu'il aimait; en un mot, si nous rapprochons ce qu'il est dans le ciel de ce qu'il a été sur la terre, ce qu'il méritait de la part des hommes de ce qu'il en a obtenu, l'idéal d'un dévoilement et d'un amour que nulle pensée ne peut mesurer et que nulle parole ne saurait peindre.

Ah! mes frères, d'autres avaient dit avant Jésus-Christ, et Jésus-Christ lui-même avait dit mieux que tous ensemble, ce que c'est que le prochain, et ce que c'est qu'aimer. Mais qu'était-ce que tous ces discours, et même (souffreu que nous le disions) qu'était-ce que ceux de Jésus-ChrisI lui-même auprès de ce qu'il a dit par sa vie et par sa mort;

LE SAHARITAIN. 175

par sa vie qui déjà était une mort^ et par sa mort qui fut celle de la croix ? Saint Jean n'a-t-il pas bien raison de dire : « Nous avons connu ce que c^est que la charité en « ce que Christ a mis sa vie pour nous ?» (1 Jean, IIl, 16.) Plus de définitions, plus de raisonnements, mais un fait : Christ a mis sa vie pour nous ! Voulez-vous savoir ce que c'est que la charité ? Christ a mis sa vie. Voulez-vous savoir ce que c'est que le prochain ? Christ a mis sa vie pour nous, c'est-à-dire pour des étrangers et des ennemis. Si vous pouvez prouver que Jésus-Christ tenait à l'homme de plus près que l'homme ne tient à l'homme, et que Christ était plus obligé envers l'homme que l'homme ne Test envers l'homme, et qu'il faisait, en se donnant à l'homme, quelque chose de moins extraordinaire que l'homme ne le ferait en se donnant à l'homme; si vous pouvez prouver qu'il était plus naturel à Christ de s'unir à notre humanité dégradée, qu'il ne l'est à nous de nous unir à nos compagnons de misère et d'exil... nous n'avons rien à dire, nous nMnsistons pas. Seulement Jésus-Christ, d'après votre supposition, ne sera plus descendu du ciel en terre, n'aura plus représenté ici-bas la charité divine, n'aura plus apporté aux hommes la paix, ne sera plus le Sauveur de Fhumanité : toute cette histoire d'une divine condescendance et d'un sacrifice infini n'est plus qu'une invention ou un rêve. A la bonne heure. Mais si vous croyez que Jésus-Christ a été et a fait tout ce que nous venons de dire d'après l'Évangile; en un mot, si vous êtes chrétiens, convenez que cet amour qui s'est fait homme pour sauver les hommes, et qui a aimé les hommes comme hommes, les a marqués au front d un sceau que vous ne pouvez plus effacer; convenez que l'être pour qui Dieu a donné son propre fils devient pour vous un être sacré ; que vous ne pouvez vous dispenser de l'aimer sans refuser votre amour

à Celui qui Ta aimé avant vous; et que les preui votre reconnaissance ne pouvant atteindre dans 1 Celui qui ne peut rien recevoir de vous, cette reco sance doit redescendre, pour ainsi dire, se rép autour de vous, et déborder, s^il est possible, sut ceux que THomme de douleur a cherchés, a aimé bénis.

Vous ne pouvez faire les distinctions qu'il n'a pas et ne pas regarder comme votre prochain quelqu' ceux dont il a été lui-même le prochain. Qui donc a il? Pour qui priait-il? Sur qui a-t-il pleuré? Pour sang sortait-il en forme de sueur de son corps agon Pour qui, sur la croix, tombait-il, goutte à goutte, membres douloureux ? Y avez-vous jamais bien j Séparé du reste de l'humanité par les terres et les des anciennes générations et des générations futur* les années et les siècles, il avait présent à la pen genre humain de tout temps et de tout pays; le gen main tout entier vivait dans son cœur comme ui homme ; il aimait dans le passé tout ce qui avait p< nom d'homme, dans l'avenir tout ce qui devait le encore ; il n'avait pas besoin de vous voir distinctenc de vous connaître pour vous aimer; son amour poui existait avant vous-mêmes; vous deviez, en naissa trouver vous attendant et tout prêt à vous envelop] s'unissait d'avance à toutes vos douleurs, pleurait d'à sur vos péchés, d'avance était en travail avec chac vous pour vous enfanter au salut. Qu'était-il besoii lui de vous connaître, puisque ce n'était pas comm( vidus, mais comme hommes qu'il vous aimait? Oui. l'homme qu'aimait ce Dieu-homme. C'est l'homme d'un pays ou d'un autre, ni du passé ou de l'a ni l'homme connu plutôt que l'homme inconnu,

LB SAHARITAIN. 177

(ymme^ partout égal à lui-même^ un avec lui-même aux IX de Jésus-Christ^ un avec lui-même par Torigine^ par chute^ par la souffrance^ par la gloire. Ne sentons-nous 8 à ces pensées notre cœur frémir au dedans de nous? ) sentons-nous pas s'éveiller^ au milieu de notre misère orale^ le noble et touchant instinct de la communion nnaine? Ne nous reconnaissons-nous pas comme les ttnbres de ce vaste corps^ ressentant à la fois nos doums particulières et les siennes^ responsables pour notre nt du mal universel^ obligés d'embrasser toute Thumailé dans notre affection et dans nos prières^ et à porter^ lucon selon nos forces^ ce a noble fardeau du genre humain^ » ainsi que s'exprimait jadis un orateur sacré ? Éi, mes frères^ j'en réponds sans vous avoir entendus^ ce BDtiment ne vous est pas étranger; et quand nous essayons e vous le montrer en Jésus-Christ^ nous sommes sûrs de s remuer en vous. Mais qu'est-ce qu'un sentiment confus I ilottant au prix de l'obligation positive^ impérieuse^ que I charité de Jésus-Christ a créée pour chacun de vous? liiétiens^ jetez les yeux sur le chemin sanglant que votre ttltre est venu parcourir. Suivez-le jusqu'à ce bord affreux bla route^ où meurt^ non pas un homme^ mais l'huma- Éé. Contemplez jusqu'au bout son œuvre de miséricorde. Ihiétiens^ l'exemple de votre mattre jette dans vos bras lOle et mille blessés^ gisant^ comme celui de la parabole^ or le chemin de Jéricho ; il confie à chacun de vous l'hu- Dtnité tout entière; et chacun de vous est appelé à l'ai- Mr tout entière. Chaque chrétien appartient à tous les KMnmes. Il n'a pas les mêmes devoirs envers tous^ mais il st obligé envers tous. Il n'est pas chrétien^ il n'a pas comris Jésus-Christ, si ce sentiment lui est étranger, que dis- '? s'il n'en est pas habituellement préoccupé. Il ne doit tt aimer seulement un à un chacun des membres de l'hu-

raanité que les circonstances rapprochent de lui ; il

comme Jésus-Christ, aimer Thumanité. C^est la mi

c'est la gloire du vrai christianisme. Non pas, certe

nous confondions avec Tamour de Thumanité cette i

tion insensée de notre propre espèce, cette grande

de l'orgueil humain qui, faisant de l'humanité un in(

chimérique, et réduisant l'individu à rien, rasse

sans les unir, autour d'une pensée vague et immenj

ouvriers d'une seconde Babel, au pied de laquelle

nouvelle déjà le prodige de la confusion des langues

cette humanité que Jésus -Christ recommande à

amour, ce sont les hommes; ce sont les hommes <

aimés; ce sont les hommes qu'il est venu sauver; e:

ne savons rien d'un prétendu salut de l'humanité d(

hommes ne seraient pas les objets immédiats, mais

ment les instruments. Non, le progrès social n'est

dernier but de la grande œuvre de Jésus-Christ ; ne

individus ont une valeur à eux, ils existent poui

mêmes, ils relèvent de Dieu immédiatement, ils n

pas uniquement les agents ou les marchepieds d'u

grès collectif, qui n'est lui-même qu'un signe ou un i

du progrès individuel. Non, ce n'est pas la sociét

Jésus-Christ est venu racheter, ce n'est pas elle qi

transportée dans le ciel, ce n'est pas elle qui sen

ronnée de la palme des élus. Mais l'humanité n'en

pas moins un corps bien réel, organisé pour les de

de Dieu, et luttant de toutes parts, quoique à son

pour leur accomplissement. Il faut, par amour po

hommes, et pourja gloire de Dieu, se joindre avec

tion à ce travail sans intention. L'humanité souffre

mit : il faut au moins souffrir et gémir avec elle;

prier pour elle; il faut partager ce travail d'enfant

qui soulève et déchire son sein; car il ne s'agit

Bkoius pour elle que d'enfanter à Dieu un monde nouveau^ ci d'avancer le moment où tout genou se ploiera devant Jésas-Christ^ et où toute langue^ forcée de prophétiser^ confessera qu'il est le Seigneur, à la gloire de Dieu son yàre. Mais Thumanité travaille pour les hommes, et, dans e coopération avec Thumanité, c'est pour les hommes vous travaillez, car ce sont eux que Jésus-Christ vous mmande. Si vous avez compris son amour, si votre jboeur est à lui, si vous avez les mêmes affections que lui, fû a rallumé en vous ce sentiment de la communion humaine, obscurci par le péché comme celui de votre communion avec Dieu, vous vous associerez à son œuvre de lédemption, vous la continuerez en son nom, vous vous

fclcerez à son exemple sur le chemin de Jéricho, et vous , sur ses traces, au secours des blessés de toute tribu, de toute langue et de toute nation, ne demandant pour prix de votre amour que le bonheur d'aimer toujours davantage.

No/e relative à la page 161.

Dans un autre sens encore, l'humanité peut être considérée comme seul homme. Tandis que chaque animal recommence l'œuvre do 9ûû espèce, chaque homme ne recommence pas l'œuvre de l'humanité; il la continue, et ne peut que la continuer. Il recueille, en entrant dans la TÎe, l'héritage du tous les siècles; il est le fils de tout le genre humain. Des milliers de causes , des milliers de personnes ont coneouru, depuis le commencement des temps^ à le faire ce qu'il est. L'homme isolé, soit dans le temps, soit dans l'espace, n'est pas véritablement l'homme. Une solitude absolue en fait un animal, et beaucoup

LB SAHARITAIN.

moins qu^un animal^ puisqu'il n*en a pas les infaillibles instincts^ m; seulement une raison impuissante^ oisive et comme ensevelie. L*homniij donc ne se conçoit pas, l'homme n'existerait pas sans l'humanité; c'i l'humanité qui le fait homme; et, quand nous nous représentooi, l'homme existant par lui-même comme homme et avec tous les attii*i buts de son espèce, nous rêvons une chimère, puisque llionmie pun^ ment individuel et isolé de l'espèce est impossible, n n'en est waâ d'aucune autre espèce du règne animal. La solidarité n'existe point A leurs que dans la nôtre. Mais n'est-il pas admirable que la véritaUi individualité n'existe aussi que chez cette espèce, et que le seul être qa n'atteint à sa propre nature que par l'union avec son espèce soit le sôd aussi en qui se manifeste le sentiment de la liberté, de la moralité, et la conscience réfléchie du moi?

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